Le quidam qui débarque à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan n’a pas le sentiment de fouler le sol d’un pays en situation de ni paix, ni guerre, ni élection depuis huit ans. L’aéroport est sobre, propre et fonctionnel. Les agents de la police aux frontières sont plutôt courtois et il n’y a point de paranoïa sécuritaire qui saute aux yeux du visiteur. L’impression de normalité peut durer au-delà du tarmac, nourrie par l’animation du quartier d’affaires du Plateau dans la journée et par l’ambiance festive des quartiers chauds une fois la nuit tombée.
Et pourtant. Aucun des problèmes de fond de la crise ivoirienne, qui a pris la tournure d’une guerre civile intermittente de 2002 à 2003, et même d’une mini-guerre avec la France de Jacques Chirac hostile au président Laurent Gbagbo en novembre 2004, n’a été résolu par un processus de paix interminable. C’est que la majeure partie des acteurs politiques et militaires ivoiriens -ceux dont les opinions et les actes peuvent influencer le calendrier et les modalités de sortie de crise-, se sont formidablement adaptés à la situation incongrue du pays.
Normalisation redoutée par certains
Nombreux sont ceux à s’être enrichis de façon considérable à chacune des phases de la crise politique, et qui redoutent aujourd’hui une réelle normalisation synonyme d’organisation d’une élection présidentielle et de législatives, d’une restauration effective de l’autorité de l’État sur tout le territoire et de la disparition de toutes les pratiques malsaines que chacun justifie par « la crise ».
L’élection présidentielle, reportée systématiquement depuis cinq ans, vient finalement d’être programmée pour le 31 octobre prochain. Mais les réclamations actuelles concernant les listes électorales définitives, sur lesquelles de nombreux votants fictifs seraient inscrits, pourront-elles être traitées à temps ? Rien n’est moins sûr.
Le président Gbagbo, élu en octobre 2000, tient solidement les rênes à Abidjan et dispose de deux armes essentielles en tant que chef d’État en exercice, certes de moins en moins légitime : l’autorité sur les forces de défense et de sécurité et la puissance financière liée à la fonction présidentielle et au maintien de la capacité de l’économie ivoirienne à créer des richesses malgré tout.
S’il n’est pas certain de gagner l’élection -et rien n’indique qu’il le soit-, le président n’a aucune raison de se presser d’y aller. Le Premier ministre nommé depuis 2007 en vertu d’un accord de paix, Guillaume Soro, qui a mené la rébellion armée contre Gbagbo, donne le sentiment de faire ce qu’il peut en tant que chef de gouvernement pour organiser le scrutin dès que possible, mais lui non plus n’a aucune raison de se précipiter vers un avenir incertain.
Quant aux deux principaux adversaires déclarés de Gbagbo, l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara et l’ancien président Henri Konan Bédié, ils sont certes davantage pressés d’aller aux urnes que le sortant mais ils avaient peu de prise sur le calendrier. Et eux aussi, ainsi que les cadres de leurs partis politiques, font partie de cette élite dont la vie quotidienne plus que confortable ne pousse pas à une folle audace.
Despotisme éclairé d’Houphouët-Boigny
Au moment de faire le bilan du cinquantenaire de l’indépendance le 7 août 2010, la classe politique des années 1990-2010 ne peut que méditer sur l’état lamentable dans lequel elle a collectivement mené ce pays de cocagne. Les responsabilités individuelles sont différentes d’un acteur à l’autre, mais le résultat est là : ils ont détruit avec obstination ce que le despotisme cynique, couvé par la France, mais éclairé de Félix Houphouët-Boigny avait fait de la Côte d’Ivoire en 33 ans de pouvoir.
L’essentiel des infrastructures publiques qui placent aujourd’hui encore ce pays devant tous ses voisins francophones date des deux premières décennies de prospérité de l’ère du « Vieux ». La relative qualité des ressources humaines dans l’administration et dans le secteur privé est aussi le résultat des investissements massifs faits à l’époque dans le système éducatif, de la politique d’attraction des cadres formés dans le pays et à l’étranger et des incitations qui ont encouragé l’enrichissement individuel par le travail.
Gâchis africain du dernier demi-siècle
La déliquescence de l’économie, la remise en cause brutale du contrat qui permettait la cohabitation pacifique sur le sol ivoirien des différentes communautés ethniques nationales et de celles issues de l’immigration ouest-africaine, la montée des violences politiques au début des années 1990, l’installation de la culture de la distribution de prébendes pour acheter la tranquillité politique et sociale ont tous commencé sous le règne d’Houphouët-Boigny.
Le père de la nation a donc sa part de responsabilité dans la décadence qui a suivi son décès. Mais les nouveaux maîtres de la maison Ivoire, toujours première productrice mondiale de cacao, auraient pu et auraient dû bâtir sur les aspects positifs du bilan du « Vieux » et liquider les tares de sa gouvernance.
Lorsqu’affleurera l’impact réel de la bataille des dirigeants ivoiriens pour la présidence au cours des quinze dernières années, - celui de la banalisation de la violence, de la criminalisation de l’État, de l’abandon des campus universitaires à une organisation étudiante mafieuse, du sacrifice des investissements publics, des excès dans toutes les formes de corruption-, les lumières du Plateau, les coquettes villas des quartiers huppés, les boîtes de nuit délurées du secteur des expatriés français, les douzaines de bières alignées sur les tables des « maquis » et la très dansante musique ivoirienne ne suffiront plus à cacher l’un des plus énormes gâchis africains du dernier demi-siècle.
(Publié sur infosud.org le 6 août 2010)
samedi 7 août 2010
jeudi 5 août 2010
Après la révolution et les coups tordus, le nouveau rôle du Burkina Faso
Il était jeune, charmant et fougueux. Provocateur, il n’hésitait pas à défier les usages diplomatiques en disant tout haut ce que les chefs d’Etat des pays pauvres et faibles pensaient tout bas, mais n’osaient jamais énoncer dans un discours officiel. Et bien que le capitaine Sankara n’ait présidé l’ancienne Haute-Volta - qu’il a renommée Burkina Faso - que pendant quatre ans, entre août 1984 et octobre 1987, il reste la figure la plus marquante de l’histoire de cet Etat sahélien d’Afrique de l’ouest.
En réalité, les festivités officielles ont été reportées au mois de décembre prochain afin de permettre l’achèvement de la vaste entreprise de constructions et d’embellissement engagée dans la deuxième ville du pays, Bobo-Dioulasso, qui a été choisie pour abriter l’évènement. Si Thomas Sankara reste l’icône inoubliable du « pays des hommes intègres », traduction littérale de Burkina Faso, son successeur et actuel président, Blaise Compaoré, paraît bien parti pour s’imposer dans les mémoires comme un bâtisseur qui aura fait progresser son pays dans les domaines économique, social et culturel.
Révolution militarisée
Les deux amis et frères d’armes au sein des commandos parachutistes Sankara et Compaoré ont presque fait oublier leurs prédécesseurs depuis l’indépendance. Lorsqu’ils prennent le pouvoir le 4 août 1983, avec d’autres jeunes officiers, ils affichent la volonté de rompre radicalement avec la corruption et l’inefficacité économique et sociale des régimes précédents, mais aussi avec leur trop grande dépendance à l’égard de l’ancienne puissance colonisatrice, la France.
Mais la réalité quotidienne sous la révolution militarisée était certes moins agréable pour les populations burkinabè qu’on le pensait de l’extérieur. Néanmoins, le charisme et le volontarisme de Sankara séduisent les jeunes générations sur tout le continent. Le choc est donc immense le 15 octobre 1987, lorsque Sankara se fait brutalement tuer dans l’enceinte du palais présidentiel. Un coup d’Etat mené par le numéro deux du régime révolutionnaire, Compaoré, qui prend le pouvoir et préside toujours aux destinées du pays.
Compaoré, calculateur et insaisissable
Seul maître à bord, Compaoré passe haut la main l’épreuve de la transition au multipartisme et se mue en président démocratiquement élu, et réélu sans souci depuis 1991. Candidat à l’élection présidentielle prévue en novembre prochain, il devrait rempiler pour un mandat de cinq ans, l’ultime si la constitution ne venait pas à être modifiée entre-temps pour l’autoriser à se présenter à nouveau en 2015.
Signe de l’emprise de cet homme intelligent, calculateur et insaisissable sur son pays, le débat politique, à trois mois de l’échéance présidentielle de 2010, est focalisé sur l’élection de… 2015 et l’éventuel départ du chef d’Etat qui aura alors bouclé 28 ans au pouvoir. Le Burkina Faso ne s’est pas transformé de pays aride dépourvu de gisements miniers exceptionnels en eldorado - il reste classé parmi les pays les plus pauvres du monde -, mais il a fait d’indéniables progrès qui ont nettement amélioré son image et son statut en Afrique de l’ouest.
L’ardeur au travail de ses femmes et de ses hommes, dans cet ordre, ainsi qu’une passion pour les arts qu’illustre le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), créé en 1969 et maintenu à flot depuis lors par la volonté collective des Burkinabè, en dépit de la rareté des ressources, constituent les principaux moteurs de ces progrès.
Rôle trouble dans la région
Compaoré a fait jouer à son pays un rôle trouble dans la région, en soutenant discrètement des groupes armés qui ont participé aux guerres civiles au Liberia, en Sierra Leone au début des années 1990, puis en Côte d’Ivoire en septembre 2002. Dans le bras de fer diplomatique engagé depuis 2002 entre la Côte d’Ivoire, locomotive économique de l’espace ouest-africain francophone grippée depuis deux décennies, et le Burkina Faso démuni et considéré depuis l’époque coloniale comme un fournisseur de main d’œuvre agricole bon marché à sa voisine du sud, c’est le pays sahélien qui l’a emporté.
Directement mis en cause par le chef d’Etat ivoirien Laurent Gbagbo au début du conflit, Compaoré a réussi le tour de force de devenir le « facilitateur » du dialogue inter-ivoirien en 2007. L’enfant terrible de l’Afrique de l’ouest en est désormais le faiseur de paix recherché pour toutes les médiations difficiles, du Togo à la Guinée. Ses compatriotes espèrent qu’il ne prendra pas le risque de détruire sa nouvelle image internationale en s’accrochant au pouvoir au-delà de 2015, et attendent de lui la préparation d’une succession démocratique et pacifique.
En réalité, les festivités officielles ont été reportées au mois de décembre prochain afin de permettre l’achèvement de la vaste entreprise de constructions et d’embellissement engagée dans la deuxième ville du pays, Bobo-Dioulasso, qui a été choisie pour abriter l’évènement. Si Thomas Sankara reste l’icône inoubliable du « pays des hommes intègres », traduction littérale de Burkina Faso, son successeur et actuel président, Blaise Compaoré, paraît bien parti pour s’imposer dans les mémoires comme un bâtisseur qui aura fait progresser son pays dans les domaines économique, social et culturel.
Révolution militarisée
Les deux amis et frères d’armes au sein des commandos parachutistes Sankara et Compaoré ont presque fait oublier leurs prédécesseurs depuis l’indépendance. Lorsqu’ils prennent le pouvoir le 4 août 1983, avec d’autres jeunes officiers, ils affichent la volonté de rompre radicalement avec la corruption et l’inefficacité économique et sociale des régimes précédents, mais aussi avec leur trop grande dépendance à l’égard de l’ancienne puissance colonisatrice, la France.
Mais la réalité quotidienne sous la révolution militarisée était certes moins agréable pour les populations burkinabè qu’on le pensait de l’extérieur. Néanmoins, le charisme et le volontarisme de Sankara séduisent les jeunes générations sur tout le continent. Le choc est donc immense le 15 octobre 1987, lorsque Sankara se fait brutalement tuer dans l’enceinte du palais présidentiel. Un coup d’Etat mené par le numéro deux du régime révolutionnaire, Compaoré, qui prend le pouvoir et préside toujours aux destinées du pays.
Compaoré, calculateur et insaisissable
Seul maître à bord, Compaoré passe haut la main l’épreuve de la transition au multipartisme et se mue en président démocratiquement élu, et réélu sans souci depuis 1991. Candidat à l’élection présidentielle prévue en novembre prochain, il devrait rempiler pour un mandat de cinq ans, l’ultime si la constitution ne venait pas à être modifiée entre-temps pour l’autoriser à se présenter à nouveau en 2015.
Signe de l’emprise de cet homme intelligent, calculateur et insaisissable sur son pays, le débat politique, à trois mois de l’échéance présidentielle de 2010, est focalisé sur l’élection de… 2015 et l’éventuel départ du chef d’Etat qui aura alors bouclé 28 ans au pouvoir. Le Burkina Faso ne s’est pas transformé de pays aride dépourvu de gisements miniers exceptionnels en eldorado - il reste classé parmi les pays les plus pauvres du monde -, mais il a fait d’indéniables progrès qui ont nettement amélioré son image et son statut en Afrique de l’ouest.
L’ardeur au travail de ses femmes et de ses hommes, dans cet ordre, ainsi qu’une passion pour les arts qu’illustre le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), créé en 1969 et maintenu à flot depuis lors par la volonté collective des Burkinabè, en dépit de la rareté des ressources, constituent les principaux moteurs de ces progrès.
Rôle trouble dans la région
Compaoré a fait jouer à son pays un rôle trouble dans la région, en soutenant discrètement des groupes armés qui ont participé aux guerres civiles au Liberia, en Sierra Leone au début des années 1990, puis en Côte d’Ivoire en septembre 2002. Dans le bras de fer diplomatique engagé depuis 2002 entre la Côte d’Ivoire, locomotive économique de l’espace ouest-africain francophone grippée depuis deux décennies, et le Burkina Faso démuni et considéré depuis l’époque coloniale comme un fournisseur de main d’œuvre agricole bon marché à sa voisine du sud, c’est le pays sahélien qui l’a emporté.
Directement mis en cause par le chef d’Etat ivoirien Laurent Gbagbo au début du conflit, Compaoré a réussi le tour de force de devenir le « facilitateur » du dialogue inter-ivoirien en 2007. L’enfant terrible de l’Afrique de l’ouest en est désormais le faiseur de paix recherché pour toutes les médiations difficiles, du Togo à la Guinée. Ses compatriotes espèrent qu’il ne prendra pas le risque de détruire sa nouvelle image internationale en s’accrochant au pouvoir au-delà de 2015, et attendent de lui la préparation d’une succession démocratique et pacifique.
mardi 3 août 2010
Niger : une indépendance minée par l’économie de rente
Niamey a renoncé à toute cérémonie fastueuse pour le 50e anniversaire de l’indépendance du Niger, un pays frappé par une crise alimentaire. Près d’un quart des 13 millions de Nigériens a du mal à trouver chaque jour de quoi se nourrir.
Le président Salou Djibo, chef de la junte militaire qui dirige ce pays sahélien depuis février 2010, n’a pas préféré comme son prédécesseur Mamadou Tandja courir le risque de laisser mourir en silence ses compatriotes affamés plutôt que de faire appel à l’aide étrangère, au nom d’une curieuse idée de la dignité d’un pays souverain. Le général Djibo et le gouvernement de transition ont vite reconnu que le Niger affronte cette année une crise alimentaire grave, susceptible de se transformer en famine dans certaines régions si rien n’est fait par l’Etat et ses partenaires internationaux. Devoir lutter contre la faim cinquante ans après la proclamation de l’indépendance suffit à caractériser le bilan d’étape de la vie de cette nation, qui occupe un immense territoire largement désertique entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest.
Deuxième producteur mondial d’uranium
La nature n’a pas fait cadeau au Niger de terres arables abondantes ni des conditions climatiques qui verdissent tout au long de l’année ses voisins du sud, Bénin, Nigeria et les autres pays côtiers de la région. Les contraintes naturelles au développement de l’agriculture et de l’élevage ne sont cependant pas une explication convaincante de la récurrence des crises alimentaires dans le pays et de la grande pauvreté qui y sévit. D’autant plus que cette nature a gratifié le sous-sol du désert nigérien d’uranium, minerai stratégique dont ce pays très pauvre est le deuxième producteur mondial.
L’empire colonial français n’aura finalement pas fait une mauvaise affaire en plantant son drapeau sur ce territoire a priori peu hospitalier. La France n’a pas tardé à repérer les exceptionnels gisements d’uranium du pays et à garantir que l’indépendance, accordée le 3 août 1960, ne changerait rien à son privilège d’accès à cette ressource précieuse pour le développement de son industrie nucléaire. Si l’ancienne puissance colonisatrice a fort bien su comment transformer l’uranium nigérien en énergie électrique pour ses populations, les dirigeants qui se sont succédés à la tête du pays n’ont pas su transformer l’économie du pays, demeurée rentière, rurale et peu productive.
Les Nigériens ont « faim »
Le fait que le Niger célèbre le cinquantenaire de son indépendance sous un régime d’exception est une illustration de l’histoire politique tourmentée du pays. Le putsch du 18 février 2010 restera peut-être dans les mémoires comme un « bon coup d’Etat » parmi les nombreux qu’a connus Niamey. Le premier du genre a mis un terme en 1974 aux quatorze ans de pouvoir du père de l’indépendance Hamani Diori. Le lieutenant-colonel Seyni Kountché prend alors solidement les rênes du pays et ne les lâche pas avant sa mort en 1987. Son successeur galonné cède face à la montée des revendications démocratiques qui secouent l’ouest africain au début des années 1990. Le premier président élu de l’ère du multipartisme ne finit pas son mandat, chassé par un coup d’Etat en 1996. Le pays fait son retour à la démocratie en élisant en 1999 un colonel retraité comme président, Mamadou Tandja.
C’est en décidant envers et contre tout de se maintenir au pouvoir au-delà de son deuxième et dernier mandat constitutionnel que Tandja, oublieux de l’histoire de son pays et trop sûr de son contrôle de l’armée, s’est fait éjecter du fauteuil présidentiel en février dernier. Il est toujours en résidence surveillée en août 2010 et compte désormais sur la magnanimité du président de la transition. Salou Djibo a promis de remettre le pouvoir à un président élu démocratiquement avant mars 2011. En attendant, le Niger dont la croissance démographique est l’une des plus fortes du continent, a faim. Hélas, comme trop souvent au cours des cinq dernières décennies.
(Publié sur infosud.org le 3 août 2010)
Le président Salou Djibo, chef de la junte militaire qui dirige ce pays sahélien depuis février 2010, n’a pas préféré comme son prédécesseur Mamadou Tandja courir le risque de laisser mourir en silence ses compatriotes affamés plutôt que de faire appel à l’aide étrangère, au nom d’une curieuse idée de la dignité d’un pays souverain. Le général Djibo et le gouvernement de transition ont vite reconnu que le Niger affronte cette année une crise alimentaire grave, susceptible de se transformer en famine dans certaines régions si rien n’est fait par l’Etat et ses partenaires internationaux. Devoir lutter contre la faim cinquante ans après la proclamation de l’indépendance suffit à caractériser le bilan d’étape de la vie de cette nation, qui occupe un immense territoire largement désertique entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest.
Deuxième producteur mondial d’uranium
La nature n’a pas fait cadeau au Niger de terres arables abondantes ni des conditions climatiques qui verdissent tout au long de l’année ses voisins du sud, Bénin, Nigeria et les autres pays côtiers de la région. Les contraintes naturelles au développement de l’agriculture et de l’élevage ne sont cependant pas une explication convaincante de la récurrence des crises alimentaires dans le pays et de la grande pauvreté qui y sévit. D’autant plus que cette nature a gratifié le sous-sol du désert nigérien d’uranium, minerai stratégique dont ce pays très pauvre est le deuxième producteur mondial.
L’empire colonial français n’aura finalement pas fait une mauvaise affaire en plantant son drapeau sur ce territoire a priori peu hospitalier. La France n’a pas tardé à repérer les exceptionnels gisements d’uranium du pays et à garantir que l’indépendance, accordée le 3 août 1960, ne changerait rien à son privilège d’accès à cette ressource précieuse pour le développement de son industrie nucléaire. Si l’ancienne puissance colonisatrice a fort bien su comment transformer l’uranium nigérien en énergie électrique pour ses populations, les dirigeants qui se sont succédés à la tête du pays n’ont pas su transformer l’économie du pays, demeurée rentière, rurale et peu productive.
Les Nigériens ont « faim »
Le fait que le Niger célèbre le cinquantenaire de son indépendance sous un régime d’exception est une illustration de l’histoire politique tourmentée du pays. Le putsch du 18 février 2010 restera peut-être dans les mémoires comme un « bon coup d’Etat » parmi les nombreux qu’a connus Niamey. Le premier du genre a mis un terme en 1974 aux quatorze ans de pouvoir du père de l’indépendance Hamani Diori. Le lieutenant-colonel Seyni Kountché prend alors solidement les rênes du pays et ne les lâche pas avant sa mort en 1987. Son successeur galonné cède face à la montée des revendications démocratiques qui secouent l’ouest africain au début des années 1990. Le premier président élu de l’ère du multipartisme ne finit pas son mandat, chassé par un coup d’Etat en 1996. Le pays fait son retour à la démocratie en élisant en 1999 un colonel retraité comme président, Mamadou Tandja.
C’est en décidant envers et contre tout de se maintenir au pouvoir au-delà de son deuxième et dernier mandat constitutionnel que Tandja, oublieux de l’histoire de son pays et trop sûr de son contrôle de l’armée, s’est fait éjecter du fauteuil présidentiel en février dernier. Il est toujours en résidence surveillée en août 2010 et compte désormais sur la magnanimité du président de la transition. Salou Djibo a promis de remettre le pouvoir à un président élu démocratiquement avant mars 2011. En attendant, le Niger dont la croissance démographique est l’une des plus fortes du continent, a faim. Hélas, comme trop souvent au cours des cinq dernières décennies.
(Publié sur infosud.org le 3 août 2010)
lundi 2 août 2010
Un « Madoff » à la sauce béninoise
Considéré comme un modèle de démocratie sur le continent africain, le Bénin voit son président éclaboussé par un vaste scandale financier, de mauvais augure à quelques mois des élections. Mais alors que le pays fête ses 50 ans d’indépendance, cette affaire révèle surtout une grave crise morale et politique.
Quelques mois avant la fête de l’Indépendance du 1er août, l’état d’avancement des chantiers -pourtant modestes- lancés dans la capitale politique du Bénin, Porto-Novo, n’a pu que susciter inquiétudes et dépit. A croire que l’extraordinaire difficulté à faire, à bien faire, et à respecter les délais prévus pour la moindre réalisation publique d’envergure est peut-être le meilleur révélateur de l’absence d’un lien automatique entre démocratie d’une part et bonne gouvernance et décollage économique de l’autre.
Terre de royaumes puissants et de résistance héroïque à l’entreprise coloniale française, le Dahomey – qui sera renommé Bénin en 1975 -, s’est longtemps enorgueilli de son étiquette de « quartier latin de l’Afrique », bon élève de l’école coloniale élitiste française. Champion africain des coups d’Etat sans effusion de sang dans les années 1960, le pays est encore réputé aujourd’hui dans la région pour la qualité de ses intellectuels. Ceci, alors que le pays n’a pourtant jamais été un champion du développement économique, social, culturel ou même sportif. De quoi se poser des questions dérangeantes à l’heure du cinquantenaire.
Bienveillance de l’État envers les fraudeurs
Mais ce travail d’introspection et de remise en cause collective n’aura pas vraiment lieu en ce mois d’août gris et pluvieux. La faute à un énième scandale financier et politique, particulièrement énorme. Qualifiée de « Madoff béninois », du nom du super escroc américain Bernard Madoff, l’affaire met en scène une institution de placement d’argent, Investment Consultancy & Computering services, qui a collecté auprès des populations béninoises l’équivalent de plus de 150 millions d’euros avant de se révéler comme ce qu’elle a toujours été : une vaste escroquerie fonctionnant sur le vieux principe de la fraude pyramidale.
L’affaire n’aurait pas pris la tournure d’une crise nationale sans précédent si elle ne concernait pas une proportion inquiétante de citoyens et n’impliquait pas des sommes vertigineuses au regard de la petite économie béninoise. Et si les responsables de l’entreprise frauduleuse n’avaient pas bénéficié de la bienveillance des principales personnalités de l’Etat et du pouvoir en place.
Le président Boni Yayi, économiste élu brillamment avec près de 75 % des voix au second tour de l’élection présidentielle en 2006, se retrouve en mauvaise posture à huit mois de la remise en jeu de son mandat. Aujourd’hui, une cinquantaine de députés sur les 83 que compte le parlement demandent que le président soit mis en accusation dans l’affaire des placements d’argent illégaux. Il a déjà dû limoger le procureur de la République de la capitale économique, Cotonou, et son ministre de l’Intérieur, tous deux détenus pour complicité présumée avec les auteurs de la fraude.
Des intérêts promis de 200%
Entre les histoires dramatiques des Béninois qui ont mis toutes leurs économies et des fonds empruntés dans les caisses de l’institution de placement qui leur promettait des intérêts de l’ordre de 200% et les accusations de complicité et répliques salées échangées quotidiennement entre les leaders de l’opposition et ceux du camp présidentiel, point de place pour une analyse dépassionnée du bilan des cinquante dernières années.
En réalité, le scandale financier qui frappe toutes les couches de la société béninoise offre une occasion rare à la nation de se regarder en face et de constater, enfin, que le quatrième temps de son histoire est celui du culte de l’argent facile et de la mort des idées, après l’époque des illusions de l’indépendance, l’ère de la ferveur révolutionnaire, puis celle de l’excitation démocratique et des libertés retrouvées.
Au Bénin, une insidieuse et profonde crise des valeurs collectives assombrit l’avenir pourtant plein de promesses d’une population jeune, bouillonnante et capable d’ingéniosité. La crise est aussi celle d’un système politique marqué aussi bien par sa capacité à produire des alternances démocratiques pacifiques que par sa corruption et son inaptitude à insuffler une véritable dynamique économique partagée.
Pendant cinquante ans, les Dahoméens puis les Béninois ont su échapper au pire : la guerre civile, les violences politiques et intercommunautaires et la famine. Les Béninois nourrissent plus d’ambitions au moment d’entamer un nouveau cinquantenaire.
(Publié sur infosud.org le 2 août 2010)
Quelques mois avant la fête de l’Indépendance du 1er août, l’état d’avancement des chantiers -pourtant modestes- lancés dans la capitale politique du Bénin, Porto-Novo, n’a pu que susciter inquiétudes et dépit. A croire que l’extraordinaire difficulté à faire, à bien faire, et à respecter les délais prévus pour la moindre réalisation publique d’envergure est peut-être le meilleur révélateur de l’absence d’un lien automatique entre démocratie d’une part et bonne gouvernance et décollage économique de l’autre.
Terre de royaumes puissants et de résistance héroïque à l’entreprise coloniale française, le Dahomey – qui sera renommé Bénin en 1975 -, s’est longtemps enorgueilli de son étiquette de « quartier latin de l’Afrique », bon élève de l’école coloniale élitiste française. Champion africain des coups d’Etat sans effusion de sang dans les années 1960, le pays est encore réputé aujourd’hui dans la région pour la qualité de ses intellectuels. Ceci, alors que le pays n’a pourtant jamais été un champion du développement économique, social, culturel ou même sportif. De quoi se poser des questions dérangeantes à l’heure du cinquantenaire.
Bienveillance de l’État envers les fraudeurs
Mais ce travail d’introspection et de remise en cause collective n’aura pas vraiment lieu en ce mois d’août gris et pluvieux. La faute à un énième scandale financier et politique, particulièrement énorme. Qualifiée de « Madoff béninois », du nom du super escroc américain Bernard Madoff, l’affaire met en scène une institution de placement d’argent, Investment Consultancy & Computering services, qui a collecté auprès des populations béninoises l’équivalent de plus de 150 millions d’euros avant de se révéler comme ce qu’elle a toujours été : une vaste escroquerie fonctionnant sur le vieux principe de la fraude pyramidale.
L’affaire n’aurait pas pris la tournure d’une crise nationale sans précédent si elle ne concernait pas une proportion inquiétante de citoyens et n’impliquait pas des sommes vertigineuses au regard de la petite économie béninoise. Et si les responsables de l’entreprise frauduleuse n’avaient pas bénéficié de la bienveillance des principales personnalités de l’Etat et du pouvoir en place.
Le président Boni Yayi, économiste élu brillamment avec près de 75 % des voix au second tour de l’élection présidentielle en 2006, se retrouve en mauvaise posture à huit mois de la remise en jeu de son mandat. Aujourd’hui, une cinquantaine de députés sur les 83 que compte le parlement demandent que le président soit mis en accusation dans l’affaire des placements d’argent illégaux. Il a déjà dû limoger le procureur de la République de la capitale économique, Cotonou, et son ministre de l’Intérieur, tous deux détenus pour complicité présumée avec les auteurs de la fraude.
Des intérêts promis de 200%
Entre les histoires dramatiques des Béninois qui ont mis toutes leurs économies et des fonds empruntés dans les caisses de l’institution de placement qui leur promettait des intérêts de l’ordre de 200% et les accusations de complicité et répliques salées échangées quotidiennement entre les leaders de l’opposition et ceux du camp présidentiel, point de place pour une analyse dépassionnée du bilan des cinquante dernières années.
En réalité, le scandale financier qui frappe toutes les couches de la société béninoise offre une occasion rare à la nation de se regarder en face et de constater, enfin, que le quatrième temps de son histoire est celui du culte de l’argent facile et de la mort des idées, après l’époque des illusions de l’indépendance, l’ère de la ferveur révolutionnaire, puis celle de l’excitation démocratique et des libertés retrouvées.
Au Bénin, une insidieuse et profonde crise des valeurs collectives assombrit l’avenir pourtant plein de promesses d’une population jeune, bouillonnante et capable d’ingéniosité. La crise est aussi celle d’un système politique marqué aussi bien par sa capacité à produire des alternances démocratiques pacifiques que par sa corruption et son inaptitude à insuffler une véritable dynamique économique partagée.
Pendant cinquante ans, les Dahoméens puis les Béninois ont su échapper au pire : la guerre civile, les violences politiques et intercommunautaires et la famine. Les Béninois nourrissent plus d’ambitions au moment d’entamer un nouveau cinquantenaire.
(Publié sur infosud.org le 2 août 2010)
samedi 31 juillet 2010
Du vote, de l’ethnie et de la démocratie en Guinée et ailleurs en Afrique
En Guinée, le second tour de l’élection présidentielle opposera au cours du mois d’août l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, chef de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) et l’opposant de longue date Alpha Condé, candidat du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG). Le premier a obtenu selon les résultats définitifs validés par la Cour suprême 43,69% des suffrages exprimés, le second 18,25%, au terme d’un premier tour qui avait opposé 24 candidats dans ce pays de dix millions d’âmes. La plupart des candidats éliminés qui ont un certain poids électoral, à commencer par le troisième homme Sidya Touré de l’Union des forces républicaines (UFR) qui a choisi Cellou Diallo, ont déjà dévoilé leur choix parmi les deux qualifiés et donné leurs consignes de vote sur la base d’accords politiques. Au second tour, chacune des communautés de Guinée n’aura pas la photo d’un de ses « fils » ou d’une de ses « filles » sur le bulletin de vote. Chacun des deux candidats restant en lice aura à conquérir des voix hors de sa communauté ethnique et de ses fiefs géographiques. De leur côté, une bonne partie des électeurs devront élargir leur faisceau de critères au-delà de la proximité ethnique avec un candidat. Il reste que la démographie ethnique aura pesé lourd dans le dénouement de l’élection présidentielle historique de cette année en Guinée.
La puissance du facteur ethnique
Cellou Diallo est bien connu sur la scène politique nationale pour avoir occupé diverses fonctions ministérielles pendant une dizaine d’années sous la longue présidence de Lansana Conté. Son expérience gouvernementale a connu son apogée entre 2004 et 2006, lorsqu’il a été Premier ministre sous l’autorité d’un président malade qui s’était depuis longtemps désintéressé de la gestion des affaires de l’État tout en s’accrochant au pouvoir et à ses privilèges. Plutôt haut fonctionnaire au verbe lisse et convenu qu’acteur politique combatif, Cellou Diallo n’était pas cité parmi les présidentiables favoris il y a encore deux ans. Tout a changé lorsque le jeu politique est devenu très ouvert à la suite de la neutralisation des ambitions présidentielles du successeur militaire de Conté, le capitaine Moussa Dadis Camara. Cellou Diallo, qui avait entre-temps opportunément pris le contrôle d’un parti anciennement implanté et mobilisé à l’évidence de puissants moyens financiers, s’est présenté comme tout ce que la Guinée compte de personnalités ayant une certaine notoriété et de l’argent pour se porter candidat et faire campagne.
Diallo est le candidat de l’UFDG, ancien Premier ministre, économiste mais il est aussi… Peul, originaire de la région naturelle de Moyenne-Guinée. Lors du scrutin du 27 juin dernier, il était dans l’esprit de beaucoup, Peuls comme non Peuls, le candidat de la communauté Peule. En réalité, il n’était pas le seul Peul parmi les 24 candidats figurant sur le bulletin de vote. Mais il était le seul Peul qui était capable de se qualifier pour le second tour et donc le seul à avoir des chances réelles de devenir président de la République dans un pays qui a connu trois chefs d’État depuis 1958, Sékou Touré issu de la communauté Malinké de Haute-Guinée, Lansana Conté du groupe Soussou de Basse-Guinée et, pendant onze mois, Moussa Dadis Camara de l’ethnie Guerzé, un des groupes originaires de la Région Forestière. Autant dire que pour beaucoup de Peuls, c’est le moment ou jamais d’avoir eux aussi un de leurs « fils » au palais présidentiel.
Alpha Condé, arrivé deuxième de la compétition du 27 juin, n’avait pas non plus à se soucier de sa notoriété dans le pays. Présent dans le paysage politique physiquement ou symboliquement depuis l’époque de Sékou Touré, il incarne l’opposition historique à tous les gouvernements qui se sont succédé au cours des dernières décennies. Il a connu l’exil pendant de longues années et les souffrances de la prison sous Lansana Conté. Il avait tout de même contraint ce dernier à un second tour en 1993, lors de la première élection présidentielle organisée sous le régime du multipartisme, à un moment où le pouvoir ne maîtrisait pas encore parfaitement l’art de la fraude électorale. Opposant de longue date donc, leader d’un parti ancien, structuré et ancré idéologiquement à gauche, Alpha Condé est aussi… Malinké. Pour nombre de Malinkés et de non Malinkés, il était le candidat Malinké à la présidentielle. Ou plutôt le mieux placé des candidats Malinkés pour se qualifier pour le second tour.
En fait, un autre candidat Malinké également originaire de Haute-Guinée, l’ancien Premier ministre Lansana Kouyaté, avait réussi à pénétrer le cercle restreint des aspirants à prendre au sérieux en injectant dans sa préparation et dans sa campagne des moyens conséquents. Kouyaté a fini en quatrième position (7,04%), derrière Cellou Diallo, Alpha Condé et un autre ancien Premier ministre, Sidya Touré (13,62%), moins marqué ethniquement que les autres en raison du caractère très minoritaire de sa communauté même dans sa région d’origine de la Basse-Guinée. Au second tour, Cellou Diallo en découdra avec Alpha Condé. En arrière-plan, dans la tête de beaucoup de Guinéens, qu’ils le veuillent, l’admettent, le regrettent, le dénoncent ou non, ce sera le candidat Peul contre le candidat Malinké.
Alors y-a-t-il eu un vote ethnique en Guinée ? Sans le moindre doute si l’on entend par cette expression le fait que l’appartenance ethnique de chacun des candidats et celle de l’électeur moyen pèsent lourdement sur le choix de ce dernier. Cellou Dalein Diallo a fait le plein de voix en Moyenne-Guinée, très majoritairement peuplée de Peuls, et également obtenu d’excellents résultats dans certaines communes de la capitale Conakry également réputées dominées par les Peuls. Alpha Condé a eu d’excellents résultats dans son fief de Haute-Guinée, dans le terroir Malinké. Il a cependant souffert significativement de présence et de la performance électorale de l’autre grand candidat Malinké, Lansana Kouyaté. Autre manifestation de la puissance de la fibre ethnique, le résultat remarquable de Papa Koly Kourouma, ancien ministre de la junte de Dadis Camara et originaire comme ce dernier de la Région forestière, où il a souvent devancé tous les favoris. En l’absence de sondages d’opinion des électeurs qui ont effectivement voté le 27 juin dernier, il est rigoureusement impossible de saisir de manière fine l’ampleur du vote ethnique. Il n’y a cependant aucun doute sur l’influence déterminante de ce facteur.
Le caractère démocratique du vote ethnique
Alors le vote ethnique est-il antidémocratique comme le suggèrent depuis des semaines nombre d’observateurs et de journalistes guinéens et étrangers ? Non. Pas du tout. La démocratie, c’est le pouvoir par le peuple. En matière électorale, cela signifie que les choix agrégés des citoyens électeurs déterminent le vainqueur de la compétition. C’est tout. Les électeurs font ce qu’ils veulent. Ils se décident sur la base de critères dont ils sont les seuls maîtres. Ils sont libres de choisir un candidat parce qu’il est charmant, très connu, leur paraît sage ou compétent, parce qu’il a avancé des idées qui semblent sensées, parce qu’il a la plus belle flotte de véhicules de luxe tout terrain, qu’il a fait imprimer les affiches électorales les plus belles, qu’il a fait commander en Chine des tee-shirts colorés de meilleure qualité que les autres, qu’il a distribué en sous main plus d’enveloppes garnies de billets aux leaders d’opinion que les autres ou parce qu’il parle la même langue et a été moulé dans les mêmes coutumes qu’eux. Dans ce dernier cas, les motivations du vote déterminé par l’ethnie ne sont d’ailleurs pas aussi évidentes qu’on peut le penser. On peut voter pour le candidat de sa communauté parce qu’on se sent plus proche de lui que des autres sans en attendre un avantage personnel. Mais on peut aussi voter pour ce candidat parce qu’on pense qu’on sera plus en sécurité sous un président issu de la même communauté ethnique que soi et/ou qu’on aura marginalement plus de chances d’améliorer sa condition économique sous une telle présidence. Dans le second cas, la motivation est moins ethnique qu’économiquement rationnelle et partagée par les électeurs dans toutes les démocraties.
Alors si le vote ethnique est démocratique, où est le problème ? Le problème vient du fait que la puissance du facteur ethnique a tendance à étouffer les autres critères à l’aune desquels les électeurs peuvent choisir leurs représentants au sommet de l’État. Cela n’enlève rien au caractère démocratique du vote mais réduit significativement les chances que le système politique démocratique produise le meilleur choix possible pour la collectivité nationale. En Guinée, il n’y a pas un tête-à-tête exclusif entre les Peuls et les Malinkés, comme on peut le voir par exemple dans deux pays à la configuration ethnique spécifique et rare en Afrique, le Rwanda et le Burundi. Malinkés et Peuls représenteraient ensemble au maximum 70% de la population guinéenne, en faisant abstraction de l’ampleur du métissage ethnique qui frappe d’inexactitude tout calcul démographique ethnique sommaire. Aucune communauté ethnique de Guinée, même en se soudant à l’extrême, ne peut faire seule la loi dans le pays.
Assumer et gérer la diversité ethnique en démocratie
Comment peut-on atténuer l’influence excessive de la configuration ethnique d’un pays sur la qualité des démocraties électorales ? Face à la solidité et à la résistance dans le temps du sentiment ethnique en Afrique subsaharienne, les choix tacites qui ont été faits depuis la naissance des États indépendants dans leurs frontières actuelles ont au mieux été inappropriés, au pire catastrophiques. Au cours des décennies de généralisation de l’autoritarisme, les élites politiques ont fait des partis uniques au service d’un indéboulonnable président censé incarner l’unité nationale l’antidote indispensable au communautarisme ethnique et au risque de désintégration politique de jeunes nations en construction. Depuis le retour au multipartisme et aux rituels électoraux dans les années 1990, le choix des élites consiste à faire semblant. Faire semblant de croire en l’efficacité des dispositions constitutionnelles qui interdisent la mobilisation des sentiments d’appartenance ethnique et religieuse par les partis politiques, alors que cela n’a qu’une influence minimale sur les pratiques réelles des acteurs politiques. Faire croire que le vote ethnique est uniquement lié au déficit de culture politique et civique démocratique des populations rurales et que les cadres parfaitement urbains et de niveau d’éducation universitaire ne sont pas concernés. Faire semblant de s’émouvoir à chaque manifestation du vote ethnique et faire pleurer dans les chaumières en dénonçant la persistance du comportement « tribaliste » de l’électorat.
Nier l’importance de l’identité ethnique dans la tête d’une majorité de ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne est parfaitement stérile. Il n’y a pas de honte à se sentir pleinement Soussou, fièrement Peul, résolument Malinké ou irréductiblement Kissi et totalement Guinéen. À être Haoussa, Ibo ou Yorouba et profondément Nigérian. À être accroché à sa culture Fon, Bariba ou Mina et absolument Béninois. Et pas de honte, non plus, à être de ceux qui ne donnent pas beaucoup d’importance à leur terroir d’origine, aux pratiques culturelles de leur communauté ethnique et qui sont résolument urbains et « occidentalisés », tout en étant aussi authentiquement Guinéen, Nigérian ou Béninois que n’importe lequel de leurs compatriotes. Le défi qui se pose aux sociétés multiethniques africaines n’est pas d’enterrer les ethnies ou de faire comme si elles n’existaient pas. Il est de trouver en urgence les bonnes formules institutionnelles pour gérer la diversité ethnique dans un système politique pleinement démocratique.
La première étape consiste à ensevelir l’idée qui voudrait que la démocratie, parce qu’elle serait congénitalement occidentale, est incompatible avec la vitalité des identités multiples des Africains. La deuxième étape devra être celle du débat dans chaque pays sur la meilleure formule qui permette de concilier respect des principes démocratiques fondamentaux, respect de l’expression de la diversité des populations, respect de l’égalité des communautés ethniques et respect de l’égalité des citoyens. C’est une tâche ardue et il n’y a pas de professeur retraité de droit constitutionnel français, belge, anglais ou portugais à payer grassement pour proposer une pale copie de la loi fondamentale de son pays flanquée de quelques platitudes en guise d’adaptation aux réalités socioculturelles africaines. La gestion de l’extraordinaire diversité interne des pays africains dans un cadre démocratique libéral est un défi d’une rare complexité qui exige une forte capacité d’innovation institutionnelle. La condition sine qua non pour que ce travail soit engagé au plus tôt est que les élites subsahariennes se libèrent de la prison mentale dans laquelle les enferme encore trop souvent le complexe du colonisé. Et qui leur fait croire qu’il n’y a que deux options : le mimétisme institutionnel aveugle ou le rejet tacite des principes démocratiques pour cause d’incompatibilité insurmontable avec les réalités africaines.
Publié sur afrik.com le 31 juillet 2010)
La puissance du facteur ethnique
Cellou Diallo est bien connu sur la scène politique nationale pour avoir occupé diverses fonctions ministérielles pendant une dizaine d’années sous la longue présidence de Lansana Conté. Son expérience gouvernementale a connu son apogée entre 2004 et 2006, lorsqu’il a été Premier ministre sous l’autorité d’un président malade qui s’était depuis longtemps désintéressé de la gestion des affaires de l’État tout en s’accrochant au pouvoir et à ses privilèges. Plutôt haut fonctionnaire au verbe lisse et convenu qu’acteur politique combatif, Cellou Diallo n’était pas cité parmi les présidentiables favoris il y a encore deux ans. Tout a changé lorsque le jeu politique est devenu très ouvert à la suite de la neutralisation des ambitions présidentielles du successeur militaire de Conté, le capitaine Moussa Dadis Camara. Cellou Diallo, qui avait entre-temps opportunément pris le contrôle d’un parti anciennement implanté et mobilisé à l’évidence de puissants moyens financiers, s’est présenté comme tout ce que la Guinée compte de personnalités ayant une certaine notoriété et de l’argent pour se porter candidat et faire campagne.
Diallo est le candidat de l’UFDG, ancien Premier ministre, économiste mais il est aussi… Peul, originaire de la région naturelle de Moyenne-Guinée. Lors du scrutin du 27 juin dernier, il était dans l’esprit de beaucoup, Peuls comme non Peuls, le candidat de la communauté Peule. En réalité, il n’était pas le seul Peul parmi les 24 candidats figurant sur le bulletin de vote. Mais il était le seul Peul qui était capable de se qualifier pour le second tour et donc le seul à avoir des chances réelles de devenir président de la République dans un pays qui a connu trois chefs d’État depuis 1958, Sékou Touré issu de la communauté Malinké de Haute-Guinée, Lansana Conté du groupe Soussou de Basse-Guinée et, pendant onze mois, Moussa Dadis Camara de l’ethnie Guerzé, un des groupes originaires de la Région Forestière. Autant dire que pour beaucoup de Peuls, c’est le moment ou jamais d’avoir eux aussi un de leurs « fils » au palais présidentiel.
Alpha Condé, arrivé deuxième de la compétition du 27 juin, n’avait pas non plus à se soucier de sa notoriété dans le pays. Présent dans le paysage politique physiquement ou symboliquement depuis l’époque de Sékou Touré, il incarne l’opposition historique à tous les gouvernements qui se sont succédé au cours des dernières décennies. Il a connu l’exil pendant de longues années et les souffrances de la prison sous Lansana Conté. Il avait tout de même contraint ce dernier à un second tour en 1993, lors de la première élection présidentielle organisée sous le régime du multipartisme, à un moment où le pouvoir ne maîtrisait pas encore parfaitement l’art de la fraude électorale. Opposant de longue date donc, leader d’un parti ancien, structuré et ancré idéologiquement à gauche, Alpha Condé est aussi… Malinké. Pour nombre de Malinkés et de non Malinkés, il était le candidat Malinké à la présidentielle. Ou plutôt le mieux placé des candidats Malinkés pour se qualifier pour le second tour.
En fait, un autre candidat Malinké également originaire de Haute-Guinée, l’ancien Premier ministre Lansana Kouyaté, avait réussi à pénétrer le cercle restreint des aspirants à prendre au sérieux en injectant dans sa préparation et dans sa campagne des moyens conséquents. Kouyaté a fini en quatrième position (7,04%), derrière Cellou Diallo, Alpha Condé et un autre ancien Premier ministre, Sidya Touré (13,62%), moins marqué ethniquement que les autres en raison du caractère très minoritaire de sa communauté même dans sa région d’origine de la Basse-Guinée. Au second tour, Cellou Diallo en découdra avec Alpha Condé. En arrière-plan, dans la tête de beaucoup de Guinéens, qu’ils le veuillent, l’admettent, le regrettent, le dénoncent ou non, ce sera le candidat Peul contre le candidat Malinké.
Alors y-a-t-il eu un vote ethnique en Guinée ? Sans le moindre doute si l’on entend par cette expression le fait que l’appartenance ethnique de chacun des candidats et celle de l’électeur moyen pèsent lourdement sur le choix de ce dernier. Cellou Dalein Diallo a fait le plein de voix en Moyenne-Guinée, très majoritairement peuplée de Peuls, et également obtenu d’excellents résultats dans certaines communes de la capitale Conakry également réputées dominées par les Peuls. Alpha Condé a eu d’excellents résultats dans son fief de Haute-Guinée, dans le terroir Malinké. Il a cependant souffert significativement de présence et de la performance électorale de l’autre grand candidat Malinké, Lansana Kouyaté. Autre manifestation de la puissance de la fibre ethnique, le résultat remarquable de Papa Koly Kourouma, ancien ministre de la junte de Dadis Camara et originaire comme ce dernier de la Région forestière, où il a souvent devancé tous les favoris. En l’absence de sondages d’opinion des électeurs qui ont effectivement voté le 27 juin dernier, il est rigoureusement impossible de saisir de manière fine l’ampleur du vote ethnique. Il n’y a cependant aucun doute sur l’influence déterminante de ce facteur.
Le caractère démocratique du vote ethnique
Alors le vote ethnique est-il antidémocratique comme le suggèrent depuis des semaines nombre d’observateurs et de journalistes guinéens et étrangers ? Non. Pas du tout. La démocratie, c’est le pouvoir par le peuple. En matière électorale, cela signifie que les choix agrégés des citoyens électeurs déterminent le vainqueur de la compétition. C’est tout. Les électeurs font ce qu’ils veulent. Ils se décident sur la base de critères dont ils sont les seuls maîtres. Ils sont libres de choisir un candidat parce qu’il est charmant, très connu, leur paraît sage ou compétent, parce qu’il a avancé des idées qui semblent sensées, parce qu’il a la plus belle flotte de véhicules de luxe tout terrain, qu’il a fait imprimer les affiches électorales les plus belles, qu’il a fait commander en Chine des tee-shirts colorés de meilleure qualité que les autres, qu’il a distribué en sous main plus d’enveloppes garnies de billets aux leaders d’opinion que les autres ou parce qu’il parle la même langue et a été moulé dans les mêmes coutumes qu’eux. Dans ce dernier cas, les motivations du vote déterminé par l’ethnie ne sont d’ailleurs pas aussi évidentes qu’on peut le penser. On peut voter pour le candidat de sa communauté parce qu’on se sent plus proche de lui que des autres sans en attendre un avantage personnel. Mais on peut aussi voter pour ce candidat parce qu’on pense qu’on sera plus en sécurité sous un président issu de la même communauté ethnique que soi et/ou qu’on aura marginalement plus de chances d’améliorer sa condition économique sous une telle présidence. Dans le second cas, la motivation est moins ethnique qu’économiquement rationnelle et partagée par les électeurs dans toutes les démocraties.
Alors si le vote ethnique est démocratique, où est le problème ? Le problème vient du fait que la puissance du facteur ethnique a tendance à étouffer les autres critères à l’aune desquels les électeurs peuvent choisir leurs représentants au sommet de l’État. Cela n’enlève rien au caractère démocratique du vote mais réduit significativement les chances que le système politique démocratique produise le meilleur choix possible pour la collectivité nationale. En Guinée, il n’y a pas un tête-à-tête exclusif entre les Peuls et les Malinkés, comme on peut le voir par exemple dans deux pays à la configuration ethnique spécifique et rare en Afrique, le Rwanda et le Burundi. Malinkés et Peuls représenteraient ensemble au maximum 70% de la population guinéenne, en faisant abstraction de l’ampleur du métissage ethnique qui frappe d’inexactitude tout calcul démographique ethnique sommaire. Aucune communauté ethnique de Guinée, même en se soudant à l’extrême, ne peut faire seule la loi dans le pays.
Assumer et gérer la diversité ethnique en démocratie
Comment peut-on atténuer l’influence excessive de la configuration ethnique d’un pays sur la qualité des démocraties électorales ? Face à la solidité et à la résistance dans le temps du sentiment ethnique en Afrique subsaharienne, les choix tacites qui ont été faits depuis la naissance des États indépendants dans leurs frontières actuelles ont au mieux été inappropriés, au pire catastrophiques. Au cours des décennies de généralisation de l’autoritarisme, les élites politiques ont fait des partis uniques au service d’un indéboulonnable président censé incarner l’unité nationale l’antidote indispensable au communautarisme ethnique et au risque de désintégration politique de jeunes nations en construction. Depuis le retour au multipartisme et aux rituels électoraux dans les années 1990, le choix des élites consiste à faire semblant. Faire semblant de croire en l’efficacité des dispositions constitutionnelles qui interdisent la mobilisation des sentiments d’appartenance ethnique et religieuse par les partis politiques, alors que cela n’a qu’une influence minimale sur les pratiques réelles des acteurs politiques. Faire croire que le vote ethnique est uniquement lié au déficit de culture politique et civique démocratique des populations rurales et que les cadres parfaitement urbains et de niveau d’éducation universitaire ne sont pas concernés. Faire semblant de s’émouvoir à chaque manifestation du vote ethnique et faire pleurer dans les chaumières en dénonçant la persistance du comportement « tribaliste » de l’électorat.
Nier l’importance de l’identité ethnique dans la tête d’une majorité de ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne est parfaitement stérile. Il n’y a pas de honte à se sentir pleinement Soussou, fièrement Peul, résolument Malinké ou irréductiblement Kissi et totalement Guinéen. À être Haoussa, Ibo ou Yorouba et profondément Nigérian. À être accroché à sa culture Fon, Bariba ou Mina et absolument Béninois. Et pas de honte, non plus, à être de ceux qui ne donnent pas beaucoup d’importance à leur terroir d’origine, aux pratiques culturelles de leur communauté ethnique et qui sont résolument urbains et « occidentalisés », tout en étant aussi authentiquement Guinéen, Nigérian ou Béninois que n’importe lequel de leurs compatriotes. Le défi qui se pose aux sociétés multiethniques africaines n’est pas d’enterrer les ethnies ou de faire comme si elles n’existaient pas. Il est de trouver en urgence les bonnes formules institutionnelles pour gérer la diversité ethnique dans un système politique pleinement démocratique.
La première étape consiste à ensevelir l’idée qui voudrait que la démocratie, parce qu’elle serait congénitalement occidentale, est incompatible avec la vitalité des identités multiples des Africains. La deuxième étape devra être celle du débat dans chaque pays sur la meilleure formule qui permette de concilier respect des principes démocratiques fondamentaux, respect de l’expression de la diversité des populations, respect de l’égalité des communautés ethniques et respect de l’égalité des citoyens. C’est une tâche ardue et il n’y a pas de professeur retraité de droit constitutionnel français, belge, anglais ou portugais à payer grassement pour proposer une pale copie de la loi fondamentale de son pays flanquée de quelques platitudes en guise d’adaptation aux réalités socioculturelles africaines. La gestion de l’extraordinaire diversité interne des pays africains dans un cadre démocratique libéral est un défi d’une rare complexité qui exige une forte capacité d’innovation institutionnelle. La condition sine qua non pour que ce travail soit engagé au plus tôt est que les élites subsahariennes se libèrent de la prison mentale dans laquelle les enferme encore trop souvent le complexe du colonisé. Et qui leur fait croire qu’il n’y a que deux options : le mimétisme institutionnel aveugle ou le rejet tacite des principes démocratiques pour cause d’incompatibilité insurmontable avec les réalités africaines.
Publié sur afrik.com le 31 juillet 2010)
jeudi 8 juillet 2010
L’an zéro de la démocratie en Guinée
Dimanche 27 juin 2010. Du « kilomètre 36 », carrefour stratégique à la sortie de Conakry à Dubréka, de Forécariah à Kindia, à 137 kilomètres de la capitale, presque personne sur les routes qui traversent la Basse-Guinée, une des quatre régions naturelles de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Celle qui s’ouvre avec bonheur sur les eaux grises de l’océan Atlantique et témoigne, à moins de deux heures de l’agitation de Conakry, de l’éblouissante beauté des verdoyants paysages guinéens. C’est jour de vote et pour l’occasion, la circulation est interdite à tout véhicule non muni d’un laissez-passer. Routes libres donc pour ceux qui ont obtenu le sésame, observateurs nationaux et internationaux, journalistes, autorités administratives, commission électorale nationale et tous les autres acteurs de l’organisation du premier tour de l’élection présidentielle. Pendant les semaines qui ont précédé ce 27 juin, ce sont les cortèges imposants de véhicules 4x4 des candidats – ils étaient 24 à figurer sur le bulletin de vote extra large -, qui avaient pris d’assaut les routes plus ou moins praticables du pays.
Au lendemain du jour de vote, la seule certitude était que les 4,2 millions d’électeurs inscrits devraient se remettre en rang très bientôt pour le second tour inévitable de la présidentielle. Il opposera l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo à l’opposant « historique » Alpha Condé, si les résultats définitifs attendus de la Cour suprême ne remettent pas en cause l’ordre d’arrivée des trois premiers candidats favoris de cette élection présidentielle. La première étape très redoutée de cette nouvelle tentative de démocratisation dans un État qui n’a connu en 52 ans d’existence que des variantes plus ou moins détestables de régimes autoritaires a été franchie dans le calme et la farouche détermination des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, à voter. Envers et contre tout. Comme on pouvait le prévoir, les lendemains de la proclamation des résultats provisoires du vote sont moins sereins. La Cour suprême aura fort à faire pour corriger les résultats provisoires manifestement corrompus ici et là par des irrégularités, notamment dans les fiefs électoraux des deux candidats arrivés en tête.
Ce dimanche 27 juin, du côté des très nombreux électeurs analphabètes, savoir comment indiquer son choix sur cette grande feuille de papier portant nom, parti, emblème et photo du candidat n’est pas chose aisée. Quelques-uns demandent de l’aide aux agents du bureau de vote, aux délégués des partis politiques présents ou aux observateurs gênés aux entournures. Ils se font rabrouer et inviter à entrer au plus vite dans l’isoloir et à se débrouiller. D’autres se dirigent vers l’urne transparente sans avoir auparavant plié en deux ou en quatre, – ce n’est pas aussi facile que cela avec un bulletin de cette taille -, et ont droit à la même réprimande collective. À l’heure du dépouillement à la lumière blanche des lampes chinoises en plastique coloré fournies dans le kit électoral distribué dans chaque bureau de vote, point de surprise : on décompte une proportion élevée de bulletins invalides parce que vierges de toute annotation ou marqués au mauvais endroit. Du côté des agents du bureau de vote, la maîtrise des procédures de vote n’est pas toujours plus impressionnante que celle des électeurs. Certains ne savent que faire des scellés couleur orange fournis dans le kit et censés protéger l’intégrité des urnes. Dans beaucoup de cas, nulle volonté de travestir le vote des électeurs, mais une formation défectueuse, voire inexistante, des agents des bureaux de vote. Dans d’autres cas, - mais on ne saura jamais combien,- le non respect des procédures élémentaires de vote est moins innocent et relève bien de la vilaine fraude.
On était donc loin, très loin de la perfection électorale le 27 juin dernier. La Guinée a cependant voté et l’histoire retiendra qu’il s’agissait de la première élection présidentielle qui méritait cette qualification dans la première colonie française d’Afrique subsaharienne à avoir exigé et obtenu son indépendance en 1958, deux ans avant les autres. Le général Sékouba Konaté, président de la transition depuis janvier 2010, a tenu sa promesse de veiller à l’organisation du scrutin présidentiel dans un délai de six mois. Un étonnant concours de circonstances aura eu raison d’une affaire très mal engagée. Entre le 28 septembre 2009, jour du massacre de populations civiles et de violences sexuelles inqualifiables dans un stade et le 27 juin 2010, neuf mois étonnants qui ont vu une commission d’enquête de l’ONU débarquer à Conakry avec une promptitude fort inhabituelle pour la bureaucratie mondiale, un aide de camp soupçonné de crimes contre l’humanité viser le crâne de son président, un axe diplomatique transcontinental veiller à la neutralisation politique de ce dernier évacué au Maroc et un général taciturne investi président par intérim respecter son engagement à passer le témoin à un président civil élu au plus tôt.
L’objectif était de tourner au plus vite la page ubuesque et sanglante des militaires et miliciens drogués et ivres qui faisaient la pluie et le beau temps sous le régime éphémère du capitaine Moussa Dadis Camara. En perpétrant un putsch attendu, ce dernier avait succédé au général Lansana Conté mort après 24 ans de pouvoir le 22 décembre 2008. L’objectif primordial d’assainissement minimal de l’armée est en passe d’être atteint. L’histoire politiquement incorrecte retiendra que la Guinée le doit à un criminel présumé, l’aide de camp qui a participé à la tuerie du 28 septembre 2009 avant d’attenter à la vie du chef de la junte dans un camp militaire puis de s’évaporer dans la nature. Elle retiendra également que la « communauté internationale », cette chose à géométrie variable qui désigne dans le cas guinéen les États-Unis, la France, l’Union européenne, les Nations unies, l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le fantôme de la Cour pénale internationale-, a joué un rôle décisif et positif. La Guinée n’est pas la Guinée-Bissau. Elle dispose de réserves exceptionnelles encore inexploitées de bauxite, de fer, de pétrole, de l’or, du diamant, de l’uranium... Un tel pays suscite de l’intérêt.
L’an zéro de l’apprentissage démocratique en Guinée ne signifie pas que la liquidation des stigmates de cinq décennies d’histoire tourmentée a déjà commencé ou est en passe de l’être. Les 24 ans de pouvoir de Lansana Conté n’ont pas seulement produit une économie pauvre et stagnante, un abandon de territoires ruraux enclavés, une armée de jeunes chômeurs urbains promis à la délinquance, une armée désarticulée, autogérée et infiltrée par des voyous, des entreprises de service public qui n’en fournissent aucun et une administration dont les fonctionnaires nombreux et mal payés n’ont aucune raison de travailler. L’impact le plus pernicieux d’un régime dont le chef était arrivé au pouvoir par hasard, n’avait aucune vision et ne s’en cachait d’ailleurs nullement n’est pas celui qui saute aux yeux : les infrastructures dégradées, l’appauvrissement des populations, l’ampleur des inégalités, la rareté de l’eau courante et de l’électricité dans les quartiers de la capitale, sans évoquer la situation des villes de l’intérieur. Le legs le plus dévastateur des deux dernières décennies est celui qui a altéré le matériau humain dans sa capacité à discerner ce qui est bon, neutre ou mauvais pour la collectivité. Aucune société ne peur sortir indemne de 26 ans de dictature civile violente, sous le père de l’indépendance Sékou Touré, suivie par 24 ans d’une dictature militaire certes camouflée et moins expéditive que la précédente mais qui ne charriait aucune valeur et aucune ambition partagée.
Les Guinéennes et Guinéens qui se sont agglutinés devant les bureaux de vote le 27 juin dernier désiraient sincèrement doter leur pays d’un « bon président » qui résoudra leurs immenses difficultés. Sur quelle base allaient-ils former leur choix ? Comment savoir qui des 24 candidats est un grand voleur, un petit voleur, un honnête homme, un démagogue, un incompétent notoire, un otage de son groupe ethnique, un leader naturel, un irresponsable en puissance ou un pantin au service de tel ou tel autre groupe d’intérêt ? Les électeurs ont à l’évidence été influencés par trois facteurs : la proximité culturelle avec les candidats, liée dans le contexte subsaharien à l’appartenance à une même communauté ethnique ou à une même région ; la perception des chances des différents candidats de gagner, très influencée par la débauche de moyens financiers déployés pendant la campagne électorale par une poignée de candidats ; et la perception des qualités et des défauts des prétendants qui ont déjà exercé des fonctions importantes dans le pays. Les électeurs ont ainsi ridiculisé le parti indéboulonnable du temps de Lansana Conté dont le candidat a recueilli 1% des suffrages exprimés. Démonter une à une les pièces d’un fonctionnement politique, économique, social et culturel dont l’immoralité a contaminé de larges couches de la société sera un chantier dantesque. Les Guinéens ont effectivement besoin en cette période charnière d’un « bon président ». C’est une condition nécessaire mais certainement pas suffisante d’un nouveau départ.
(Publié sur afrik.com le 8 juillet 2010)
Au lendemain du jour de vote, la seule certitude était que les 4,2 millions d’électeurs inscrits devraient se remettre en rang très bientôt pour le second tour inévitable de la présidentielle. Il opposera l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo à l’opposant « historique » Alpha Condé, si les résultats définitifs attendus de la Cour suprême ne remettent pas en cause l’ordre d’arrivée des trois premiers candidats favoris de cette élection présidentielle. La première étape très redoutée de cette nouvelle tentative de démocratisation dans un État qui n’a connu en 52 ans d’existence que des variantes plus ou moins détestables de régimes autoritaires a été franchie dans le calme et la farouche détermination des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, à voter. Envers et contre tout. Comme on pouvait le prévoir, les lendemains de la proclamation des résultats provisoires du vote sont moins sereins. La Cour suprême aura fort à faire pour corriger les résultats provisoires manifestement corrompus ici et là par des irrégularités, notamment dans les fiefs électoraux des deux candidats arrivés en tête.
Ce dimanche 27 juin, du côté des très nombreux électeurs analphabètes, savoir comment indiquer son choix sur cette grande feuille de papier portant nom, parti, emblème et photo du candidat n’est pas chose aisée. Quelques-uns demandent de l’aide aux agents du bureau de vote, aux délégués des partis politiques présents ou aux observateurs gênés aux entournures. Ils se font rabrouer et inviter à entrer au plus vite dans l’isoloir et à se débrouiller. D’autres se dirigent vers l’urne transparente sans avoir auparavant plié en deux ou en quatre, – ce n’est pas aussi facile que cela avec un bulletin de cette taille -, et ont droit à la même réprimande collective. À l’heure du dépouillement à la lumière blanche des lampes chinoises en plastique coloré fournies dans le kit électoral distribué dans chaque bureau de vote, point de surprise : on décompte une proportion élevée de bulletins invalides parce que vierges de toute annotation ou marqués au mauvais endroit. Du côté des agents du bureau de vote, la maîtrise des procédures de vote n’est pas toujours plus impressionnante que celle des électeurs. Certains ne savent que faire des scellés couleur orange fournis dans le kit et censés protéger l’intégrité des urnes. Dans beaucoup de cas, nulle volonté de travestir le vote des électeurs, mais une formation défectueuse, voire inexistante, des agents des bureaux de vote. Dans d’autres cas, - mais on ne saura jamais combien,- le non respect des procédures élémentaires de vote est moins innocent et relève bien de la vilaine fraude.
On était donc loin, très loin de la perfection électorale le 27 juin dernier. La Guinée a cependant voté et l’histoire retiendra qu’il s’agissait de la première élection présidentielle qui méritait cette qualification dans la première colonie française d’Afrique subsaharienne à avoir exigé et obtenu son indépendance en 1958, deux ans avant les autres. Le général Sékouba Konaté, président de la transition depuis janvier 2010, a tenu sa promesse de veiller à l’organisation du scrutin présidentiel dans un délai de six mois. Un étonnant concours de circonstances aura eu raison d’une affaire très mal engagée. Entre le 28 septembre 2009, jour du massacre de populations civiles et de violences sexuelles inqualifiables dans un stade et le 27 juin 2010, neuf mois étonnants qui ont vu une commission d’enquête de l’ONU débarquer à Conakry avec une promptitude fort inhabituelle pour la bureaucratie mondiale, un aide de camp soupçonné de crimes contre l’humanité viser le crâne de son président, un axe diplomatique transcontinental veiller à la neutralisation politique de ce dernier évacué au Maroc et un général taciturne investi président par intérim respecter son engagement à passer le témoin à un président civil élu au plus tôt.
L’objectif était de tourner au plus vite la page ubuesque et sanglante des militaires et miliciens drogués et ivres qui faisaient la pluie et le beau temps sous le régime éphémère du capitaine Moussa Dadis Camara. En perpétrant un putsch attendu, ce dernier avait succédé au général Lansana Conté mort après 24 ans de pouvoir le 22 décembre 2008. L’objectif primordial d’assainissement minimal de l’armée est en passe d’être atteint. L’histoire politiquement incorrecte retiendra que la Guinée le doit à un criminel présumé, l’aide de camp qui a participé à la tuerie du 28 septembre 2009 avant d’attenter à la vie du chef de la junte dans un camp militaire puis de s’évaporer dans la nature. Elle retiendra également que la « communauté internationale », cette chose à géométrie variable qui désigne dans le cas guinéen les États-Unis, la France, l’Union européenne, les Nations unies, l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le fantôme de la Cour pénale internationale-, a joué un rôle décisif et positif. La Guinée n’est pas la Guinée-Bissau. Elle dispose de réserves exceptionnelles encore inexploitées de bauxite, de fer, de pétrole, de l’or, du diamant, de l’uranium... Un tel pays suscite de l’intérêt.
L’an zéro de l’apprentissage démocratique en Guinée ne signifie pas que la liquidation des stigmates de cinq décennies d’histoire tourmentée a déjà commencé ou est en passe de l’être. Les 24 ans de pouvoir de Lansana Conté n’ont pas seulement produit une économie pauvre et stagnante, un abandon de territoires ruraux enclavés, une armée de jeunes chômeurs urbains promis à la délinquance, une armée désarticulée, autogérée et infiltrée par des voyous, des entreprises de service public qui n’en fournissent aucun et une administration dont les fonctionnaires nombreux et mal payés n’ont aucune raison de travailler. L’impact le plus pernicieux d’un régime dont le chef était arrivé au pouvoir par hasard, n’avait aucune vision et ne s’en cachait d’ailleurs nullement n’est pas celui qui saute aux yeux : les infrastructures dégradées, l’appauvrissement des populations, l’ampleur des inégalités, la rareté de l’eau courante et de l’électricité dans les quartiers de la capitale, sans évoquer la situation des villes de l’intérieur. Le legs le plus dévastateur des deux dernières décennies est celui qui a altéré le matériau humain dans sa capacité à discerner ce qui est bon, neutre ou mauvais pour la collectivité. Aucune société ne peur sortir indemne de 26 ans de dictature civile violente, sous le père de l’indépendance Sékou Touré, suivie par 24 ans d’une dictature militaire certes camouflée et moins expéditive que la précédente mais qui ne charriait aucune valeur et aucune ambition partagée.
Les Guinéennes et Guinéens qui se sont agglutinés devant les bureaux de vote le 27 juin dernier désiraient sincèrement doter leur pays d’un « bon président » qui résoudra leurs immenses difficultés. Sur quelle base allaient-ils former leur choix ? Comment savoir qui des 24 candidats est un grand voleur, un petit voleur, un honnête homme, un démagogue, un incompétent notoire, un otage de son groupe ethnique, un leader naturel, un irresponsable en puissance ou un pantin au service de tel ou tel autre groupe d’intérêt ? Les électeurs ont à l’évidence été influencés par trois facteurs : la proximité culturelle avec les candidats, liée dans le contexte subsaharien à l’appartenance à une même communauté ethnique ou à une même région ; la perception des chances des différents candidats de gagner, très influencée par la débauche de moyens financiers déployés pendant la campagne électorale par une poignée de candidats ; et la perception des qualités et des défauts des prétendants qui ont déjà exercé des fonctions importantes dans le pays. Les électeurs ont ainsi ridiculisé le parti indéboulonnable du temps de Lansana Conté dont le candidat a recueilli 1% des suffrages exprimés. Démonter une à une les pièces d’un fonctionnement politique, économique, social et culturel dont l’immoralité a contaminé de larges couches de la société sera un chantier dantesque. Les Guinéens ont effectivement besoin en cette période charnière d’un « bon président ». C’est une condition nécessaire mais certainement pas suffisante d’un nouveau départ.
(Publié sur afrik.com le 8 juillet 2010)
mercredi 30 juin 2010
La République démocratique du Congo entre prédation, violence… et dépendance
« Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise…, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang… ».
Ce 30 juin 1960, le jeune Premier ministre Patrice Emery Lumumba jette le froid sur une cérémonie jusque-là hypocritement conviviale. Il prononce ces mots devant le roi des belges Baudouin 1er qui a fait le voyage à Léopoldville, l’actuel Kinshasa. Comme ailleurs sur le continent en cette année des indépendances, l’heure est à l’optimisme. Lumumba parle du début d’une « lutte sublime » qui va mener son pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. 50 ans plus tard, l’actuel chef de l’Etat Joseph Kabila ne rappellera sans doute pas le discours de Lumumba lors des festivités prévues ce 30 juin 2010 à Kinshasa en présence de son invité de marque, l’actuel roi des Belges, Albert II. Au cours du dernier demi-siècle, la paix, la prospérité et la grandeur auront été des denrées rares au Congo-Léopoldville renommé Zaïre puis République démocratique du Congo.
Moins de deux semaines après la proclamation de l’indépendance, le gouvernement de l’Etat indépendant du Congo demande l’assistance militaire de l’ONU pour protéger le territoire national menacé à la fois par la sécession du Katanga, province minière la plus riche du pays, et par les fortes tensions avec la Belgique. Le Conseil de sécurité autorise rapidement le déploiement d’une force des Nations unies. Cette mission qui comprendra presque 20 000 hommes à son pic n’empêche pas le Congo de connaître son premier crime politique majeur, l’assassinat de Patrice Lumumba le 15 janvier 1961. C’est l’issue fatale d’une conspiration alliant les adversaires politiques congolais du fougueux et idéaliste Premier ministre et services secrets occidentaux tout autant hostiles à ce dernier accusé de sympathies communistes.
Le 30 juin 1964, les soldats de la plus grosse mission de paix de l’ONU à l’époque quittent le pays désormais « pacifié » par une main de fer enrobée du velours de la corruption et de toutes les compromissions. Celle du général Mobutu Sese Seko qui s’autoproclamera maréchal, pillera les caisses de l’Etat et ne quittera le pouvoir, par la force, qu’au bout de 32 ans. Il est chassé par les troupes d’une rébellion soutenue par les voisins rwandais et ougandais et conduite par un ancien partisan de Lumumba, Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier est assassiné à son tour dans son bureau de la présidence en janvier 2001.
Le 30 juin prochain, environ 20 000 soldats et policiers de l’ONU seront sur le sol de la République démocratique du Congo. C’est sans doute pour éviter de donner la fâcheuse impression d’un pays qui a tourné en rond pendant cinquante ans et qui est toujours incapable d’assurer sa sécurité que le gouvernement de Joseph Kabila, qui a succédé à son père, a fait mine de réclamer avec insistance le départ des casques bleus de la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc) présents depuis dix ans. Le Conseil de sécurité n’a autorisé que le départ de 2000 soldats avant le 30 juin et un changement cosmétique de la Monuc en Monusco, comme mission de stabilisation au Congo à compter du 1er juillet. En 2010, le Congo, 80 fois plus vaste que la Belgique, porte toujours comme une malédiction les circonstances de sa colonisation, d’abord par le roi des Belges qui en fit sa propriété personnelle puis par l’Etat belge, et celles de sa décolonisation dans le contexte de la guerre froide.
Extraordinairement riche en matières premières précieuses, du diamant à l’uranium, de cuivre au colombo-tantalite (coltan) essentiel dans l’industrie électronique, le pays fait l’objet de toutes les convoitises depuis près de deux siècles. Les acteurs locaux et étrangers changent mais les ingrédients du cauchemar de l’écrasante majorité des 66 millions d’habitants n’ont point varié : prédation, violence et impuissance. Le meurtre le 2 juin dernier de l’une des personnalités les plus respectées de la société civile congolaise, le défenseur des droits humains Floribert Chebeya, est venu rappeler l’extrême vulnérabilité de ceux qui luttent au quotidien pour que ce potentiel géant d’Afrique ne soit pas à jamais un gros poids mort au cœur du continent.
(Publié sur infosud.org le 30 juin 2010)
Ce 30 juin 1960, le jeune Premier ministre Patrice Emery Lumumba jette le froid sur une cérémonie jusque-là hypocritement conviviale. Il prononce ces mots devant le roi des belges Baudouin 1er qui a fait le voyage à Léopoldville, l’actuel Kinshasa. Comme ailleurs sur le continent en cette année des indépendances, l’heure est à l’optimisme. Lumumba parle du début d’une « lutte sublime » qui va mener son pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. 50 ans plus tard, l’actuel chef de l’Etat Joseph Kabila ne rappellera sans doute pas le discours de Lumumba lors des festivités prévues ce 30 juin 2010 à Kinshasa en présence de son invité de marque, l’actuel roi des Belges, Albert II. Au cours du dernier demi-siècle, la paix, la prospérité et la grandeur auront été des denrées rares au Congo-Léopoldville renommé Zaïre puis République démocratique du Congo.
Moins de deux semaines après la proclamation de l’indépendance, le gouvernement de l’Etat indépendant du Congo demande l’assistance militaire de l’ONU pour protéger le territoire national menacé à la fois par la sécession du Katanga, province minière la plus riche du pays, et par les fortes tensions avec la Belgique. Le Conseil de sécurité autorise rapidement le déploiement d’une force des Nations unies. Cette mission qui comprendra presque 20 000 hommes à son pic n’empêche pas le Congo de connaître son premier crime politique majeur, l’assassinat de Patrice Lumumba le 15 janvier 1961. C’est l’issue fatale d’une conspiration alliant les adversaires politiques congolais du fougueux et idéaliste Premier ministre et services secrets occidentaux tout autant hostiles à ce dernier accusé de sympathies communistes.
Le 30 juin 1964, les soldats de la plus grosse mission de paix de l’ONU à l’époque quittent le pays désormais « pacifié » par une main de fer enrobée du velours de la corruption et de toutes les compromissions. Celle du général Mobutu Sese Seko qui s’autoproclamera maréchal, pillera les caisses de l’Etat et ne quittera le pouvoir, par la force, qu’au bout de 32 ans. Il est chassé par les troupes d’une rébellion soutenue par les voisins rwandais et ougandais et conduite par un ancien partisan de Lumumba, Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier est assassiné à son tour dans son bureau de la présidence en janvier 2001.
Le 30 juin prochain, environ 20 000 soldats et policiers de l’ONU seront sur le sol de la République démocratique du Congo. C’est sans doute pour éviter de donner la fâcheuse impression d’un pays qui a tourné en rond pendant cinquante ans et qui est toujours incapable d’assurer sa sécurité que le gouvernement de Joseph Kabila, qui a succédé à son père, a fait mine de réclamer avec insistance le départ des casques bleus de la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc) présents depuis dix ans. Le Conseil de sécurité n’a autorisé que le départ de 2000 soldats avant le 30 juin et un changement cosmétique de la Monuc en Monusco, comme mission de stabilisation au Congo à compter du 1er juillet. En 2010, le Congo, 80 fois plus vaste que la Belgique, porte toujours comme une malédiction les circonstances de sa colonisation, d’abord par le roi des Belges qui en fit sa propriété personnelle puis par l’Etat belge, et celles de sa décolonisation dans le contexte de la guerre froide.
Extraordinairement riche en matières premières précieuses, du diamant à l’uranium, de cuivre au colombo-tantalite (coltan) essentiel dans l’industrie électronique, le pays fait l’objet de toutes les convoitises depuis près de deux siècles. Les acteurs locaux et étrangers changent mais les ingrédients du cauchemar de l’écrasante majorité des 66 millions d’habitants n’ont point varié : prédation, violence et impuissance. Le meurtre le 2 juin dernier de l’une des personnalités les plus respectées de la société civile congolaise, le défenseur des droits humains Floribert Chebeya, est venu rappeler l’extrême vulnérabilité de ceux qui luttent au quotidien pour que ce potentiel géant d’Afrique ne soit pas à jamais un gros poids mort au cœur du continent.
(Publié sur infosud.org le 30 juin 2010)
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