mardi 7 août 2012

Mali: remettre de l'ordre au Sud

Le retour à Bamako du président intérimaire Dioncounda Traoré le 27 juillet 2012 et son discours rassembleur du 29 juillet sont de bonnes nouvelles pour le Mali, mais les obstacles à une normalisation politique sont encore nombreux. La bataille farouche pour le contrôle de la transition n’est pas terminée.

Certains contestent toujours la légitimité de l’ancien président de l’Assemblée nationale sous Amadou Toumani Touré (ATT) à diriger le pays pendant cette période critique de transition.


Doter le pays d’une tête unique
 
A Bamako, peu après l’agression au marteau du président Traoré le 21 mai 2012, nombre d’interlocuteurs maliens et étrangers déploraient l’ignoble attaque mais faisaient remarquer que la victime était particulièrement impopulaire. Mais en l’absence d’élections, sur quoi se fonde-t-on pour mesurer la popularité de tel ou tel autre ? Est-ce le moment approprié pour un concours de beauté entre les leaders politiques maliens ? Qui parmi les responsables des principaux partis politiques fait rêver les populations ? Et lequel parmi eux n’a jamais été associé d’une manière ou d’une autre à la gestion des affaires publiques et peut incarner sans l’ombre d’un doute une gouvernance vertueuse ?

Au point où en est le Mali aujourd’hui, ce qui est important n’est pas d’épiloguer sur la popularité du président et sur ses défauts ou qualités présumés, mais de doter le pays d’une tête unique pour incarner l’Etat, d’institutions de transition représentatives de la diversité politique et sociale de l’ensemble du pays, d’un cadre formel et transparent pour entamer des négociations avec les groupes armés non terroristes du Nord qui le souhaitent et d’un plan immédiat de restructuration de l’armée. 

Au Nord, les islamistes imposent leur loi 

Les groupes armés islamistes observent tranquillement depuis Gao, Tombouctou et Kidal ce qui reste de l’Etat malien peiner à se relever et à s’organiser. Les populations restées dans ces zones vivent le mois sacré du Ramadan dans une incertitude radicale sur leur avenir. Les islamistes semblent tout faire pour attirer l’attention, et pour accréditer l’idée qu’ils sont bien des clones en terre saharienne africaine des Talibans d’Afghanistan. Le dernier épisode en date est la lapidation à mort d’un couple qui aurait eu des enfants hors mariage à Aguelhok, la localité qui a déjà été le théâtre des plus graves exactions pouvant relever de la catégorie des crimes de guerre pendant la conquête du Nord par les forces islamistes d’Ansar Dine et la rébellion touareg du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). La situation humanitaire au Nord du Mali est dramatique. Personne ne peut en douter.

Pas de solution immédiate 

Mais ce n’est pas une escalade guerrière, à coups de mobilisation de milices au Sud aux côtés d’une armée malienne toujours dominée par des ex-putschistes, dont certains sont responsables de tortures, d’exécutions sommaires et d’enlèvements de journalistes, qui ramènera la paix et la sérénité dans un Nord multiethnique.
La crise malienne a dépassé depuis longtemps le seuil de réversibilité rapide. Il n’y a tout simplement plus de solution à chercher et à espérer à court terme. Et pas de solution qui soit exclusivement ou même principalement militaire.

Les appels en faveur d’une intervention armée qui résoudraient le problème de l’abandon de l’immense territoire du Nord du Mali aux combattants d’Ansar Dine et du Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), tous nourris au lait du groupe terroriste d’Al Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi) installé de longue date dans la région, n’ont cessé de résonner au cours des derniers mois.


Que ce soit au Mali, dans l’espace de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ou en France, l’ex-puissance coloniale dont six des ressortissants sont toujours retenus comme otages quelque part dans les sables mouvants du désert par Aqmi.


Le Nord-Mali n’est pas l’Afghanistan

Le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui a fait une grande tournée en Algérie, au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Sénégal et au Tchad, ne ménage pas ses efforts pour défendre la nécessité, « à un moment ou à un autre », d’une intervention militaire conduite par les pays africains mais soutenue par la communauté internationale.

Les voisins du Mali, à l’exception peut-être de l’Algérie qui s’est de fait accommodée depuis quelques années de la présence d’Aqmi de l’autre côté de sa frontière sud, ont peur que le Mali ne devienne un sanctuaire pour des groupes qui prétendent poursuivre le djihad à coups de conquêtes territoriales armées et d’actes terroristes qui seraient légitimés par la grandeur de leur cause divine.


User et abuser de la comparaison du Nord-Mali avec l’Afghanistan, comme le font nombre de diplomates occidentaux et des chefs d’Etat ouest-africains, est cependant stérile et potentiellement contre-productif. La situation est grave mais encore circonscrite à une région certes vaste mais contenue dans les frontières maliennes.


D’abord consolider l’Etat à Bamako

Il faut éviter de faire déborder la crise sur les pays voisins et de provoquer une militarisation sans précédent d’une Afrique de l’Ouest dont les pays sont eux-mêmes individuellement très fragiles et peu préparés à se lancer dans une guerre contre des ennemis qui ne sont pas encore suffisamment isolés.

Il faut d’abord consolider l’Etat à Bamako, assainir et réorganiser son armée sans faire davantage de concessions aux ex-putschistes, protéger le Sud, et notamment son économie, et amener par la diplomatie les pays voisins qui ont des moyens potentiels de pression sur les groupes armés à faire partie de la solution.


Il a fallu des années de recul de la présence politique, économique et sociale de l’Etat, de négligence des risques liés à l’implantation d’islamistes importés et de trafiquants de drogue dans de vastes territoires, et le puissant choc externe qu’a été la guerre en Libye pour qu’on en arrive là. Il faut aujourd’hui s’assurer de commencer à remonter la pente, sans croire à l’existence d’une solution spectaculaire.

Slate Afrique  |   7 Août 2012

jeudi 24 mai 2012

La crise malienne est partie pour durer

Slate Afrique - Comment empêcher le Mali de se fragmenter davantage?

Gilles Yabi - Arrêter cette course folle vers l’effondrement de l’Etat malien doit en effet être la priorité pour les Maliens, la Cédéao et l’ensemble de la communauté internationale. Il n’y a malheureusement plus de solution miracle à une crise qui est partie pour durer. La condition nécessaire mais pas suffisante à la mise en place d’un cadre politique et sécuritaire permettant un retour progressif de l’Etat au nord est la clarification de la situation à Bamako (capitale du Mali). Il faut soutenir le gouvernement civil incarné par le Premier ministre Modibo Diarra et le président intérimaire Dioncounda Traoré, quoiqu’on pense des qualités et des défauts de ces personnalités, maintenir la pression sur les meneurs de la junte et leurs soutiens politiques tout en veillant à ne pas fragiliser davantage l’armée malienne. Remettre sur pied l’Etat, c’est redonner de la crédibilité et de l’autorité aux autorités civiles mais c’est aussi aider à restructurer l’appareil militaire. Mais on perd actuellement beaucoup de temps à Bamako dans de vaines querelles pendant que les groupes armés s’installent confortablement et durablement au nord, et imposent leur loi aux populations civiles.


Slate Afrique - La Médiation du Burkina Faso est-elle efficace? Blaise Compaoré exerce-t-il une grande influence sur les acteurs politiques? Détient-il les clés de la sortie de crise?


G.Y. - Il n’y a pas à rechercher un sauveur à Bamako ni un médiateur providentiel au niveau de la région pour régler une telle crise. La médiation est d’abord celle de la Cédéao et pas uniquement celle du Burkina Faso. Le président Compaoré joue indubitablement un rôle prépondérant parce qu’il dispose d’un réseau dans la région lui permettant de discuter avec à peu près tout le monde. C’est aussi un fait que le Premier ministre Diarra et encore davantage le nouveau ministre d’Etat en charge des Affaires étrangères sont proches depuis longtemps du président Compaoré. Ce dernier a aussi dans son entourage des hommes qui connaissent des acteurs importants des groupes armés du nord-Mali. Compaoré dispose d’atouts significatifs pour conduire la médiation de la Cédéao mais le cadre d’éventuelles discussions sur le nord-Mali ne doit pas être élaboré dans l’opacité et c’est le gouvernement malien, soutenu par tous les corps sociaux qui ne cèdent pas à un nationalisme improductif, de s’assurer que l’intérêt général du pays est préservé.   


Slate Afrique - La Cédéao peut-elle contribuer à la sortie de crise?


G.Y. - Elle fait ce qu’elle peut. Si elle n’existait pas, la situation au Mali ne serait pas meilleure. L’organisation régionale a encore beaucoup de faiblesses et de limites mais son activisme, guidé sur quelques principes forts inscrits dans ses textes, a permis un retour certes laborieux et incomplet à l’ordre constitutionnel après le coup d’Etat. Pour la majorité des populations au Mali et ailleurs, qui doivent se battre au quotidien pour faire face à leurs besoins vitaux, la rengaine des intellectuels sur le retour à l’ordre constitutionnel est sans doute lassante et perçue comme futile. Mais dès lors qu’on s’affranchit de tous les principes et des règles qui régissent la vie d’un Etat, tout devient possible, y compris l’agression physique d’un président dans son bureau. Ce que la Cédéao a jusque-là obtenu au Mali n’est pas négligeable, et elle est aussi écoutée par les acteurs internationaux (Conseil de sécurité de l’Onu et les Etats membres les plus puissants) qui sont incontournables dans la gestion de la crise malienne qui menace toute la région. Sans, ou pire encore, contre la Cédéao, je ne vois pas ce qu’un Etat malien plus faible et divisé que jamais, peut faire.


Slate Afrique - Si la Cédéao envoie des troupes, celles-ci ne risquent-elles pas  de se trouver impliquées dans des affrontements armés de grande envergure, notamment dans le Sud?


G.Y. - La Cédéao est consciente depuis le début des risques qui seraient liés à l’envoi de troupes au Mali. Personne n’a envie d’envoyer ses soldats dans un environnement hostile. De là à craindre des affrontements armés de grande envergure à Bamako en cas de débarquement de troupes de la Cédéao… On n’en est pas là. La Cédéao a maintenant clairement indiqué qu’elle ne déploierait une mission que sur la demande des autorités maliennes. Serait-ce logique pour des militaires qui demandent une aide logistique et des équipements à la Cédéao et prétendent vouloir reconquérir le nord de tirer sur des troupes qui seraient envoyés par la même organisation?


Slate Afrique - Quel rôle joue l’Algérie dans la crise malienne? Peut-elle contribuer à une sortie de crise?


G.Y. - L’attitude de l’Algérie est souvent qualifiée d’ambiguë. Il est difficile de savoir si les autorités algériennes ont des propositions à faire pour aider à résoudre la crise. Un des problèmes –la présence du groupe Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) dans le nord du Mali depuis neuf ans– est un produit des années de terrorisme en Algérie. On peut penser qu’Alger préfère voir les groupes résiduels terroristes s’installer hors de son territoire. Mais l’Algérie abrite aussi depuis 2010 le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc installé à Tamanrasset dans le sud) des pays dit du «champ» (Algérie, Mauritanie, Niger et Mali) censé lutter contre les groupes armés qui entretiennent l’insécurité dans l’espace sahélo-saharien.


Avant le coup d’Etat de mars dernier, et alors que la rébellion du MNLA couvait, l’Algérie avait pour la première fois envoyé quelques instructeurs militaires au Mali. L’Algérie est contre le principe d’interventions militaires étrangères au nord-Mali, mais elle ne donne pas l’impression de vouloir intervenir elle-même, malgré son statut de puissance militaire régionale. Elle n’a pas forcément tort. Ce qui est nécessaire, c’est pour la Cédéao qui a jusque-là le leadership sur la crise malienne, c’est d’associer l’Algérie et la Mauritanie, non membres de la Cédéao, à ses efforts diplomatiques. L’agenda doit cependant rester malien.


Slate Afrique - Quel rôle jouent les puissances occidentales ?


G.Y. - Elles observent de très près les évènements au Mali, surtout au nord, en raison de la crainte d’une prise de contrôle durable de groupes armés islamistes d’un aussi grand espace et du risque que cela favorise une exportation du terrorisme vers des territoires plus stratégiques pour elles que le Mali. L’Europe est sans doute particulièrement inquiète compte tenu de la proximité géographique du Sahel. La France a des intérêts importants dans la région, le plus évident et le plus stratégique étant l’uranium du Niger, dont les gisements ne sont pas très éloignés du Nord-Mali où s’installe le désordre. Les Etats-Unis ont investi dans la formation des armées de la région, y compris l’armée malienne, sur la lutte anti-terroriste depuis des années dans le cadre d’un programme tout à fait officiel du Ministère de la Défense et du Département d’Etat. Ces puissances agissent prudemment dans la situation actuelle, en maintenant un contact étroit avec les gouvernements de la région et avec la Cédéao qui ne pourra pas se passer de leur soutien financier et peut-être militaire selon les évolutions à venir. Elles sont aussi attentives à la position de l’Algérie qui a une relation privilégiée avec les Etats-Unis dans le domaine sécuritaire et une relation bien plus compliquée avec la France, comme chacun le sait.   


Slate Afrique - La France est-elle active dans la recherche d’une sortie de crise? Comment le nouveau pouvoir français compte-t-il gérer le dossier malien?


G.Y. - Sur le plan politique intérieur, une donnée toujours importante et parfois centrale pour la définition de la politique extérieure, l’avenir des otages français retenus dans le Sahel est une préoccupation majeure. Le risque de l’installation d’un «Etat islamiste» au Nord-Mali en reprenant les mots de l’ancien président français est aussi une préoccupation pour les nouvelles autorités françaises, mais l’équipe Afrique de François Hollande a sans doute besoin d’un peu de temps pour donner de nouvelles orientations sur ce dossier. On peut s’attendre à un changement de style dans la communication officielle, mais l’action de la diplomatie française sera assujettie aux développements à Bamako et au niveau de la Cédéao.    


Slate Afrique - Quels sont les risques de propagation de la crise au-delà des frontières du Mali? L'arrivée de djihadistes venus du Pakistan et d'autres pays d'Afrique et du Moyen-Orient peut-elle avoir de graves conséquences sur l'avenir du Mali et de la région?


G.Y. - Les risques sont réels. C’est pour cela que des pays comme le Niger et la Mauritanie, mais aussi le Nigeria qui n’arrive pas à contenir l’activité terroriste de Boko Haram dans son nord, sont particulièrement mobilisés. Les Etats de la région n’ont pas les moyens de contrôler efficacement leurs frontières, ce qui signifie que des candidats au terrorisme et des armes peuvent passer aussi bien du nord au sud que de l’ouest à l’est, exportant l’insécurité dans l’ensemble de la région. Il n’y a pas d’appétit en Afrique de l’Ouest pour l’extrémisme religieux et encore moins pour un combat décentralisé à coups d’attentats terroristes et de prises d’otages, contre l’Occident dans la logique d’Al Qaida. Mais il ne suffit en réalité que d’un tout petit groupe de personnes motivées, ouest-africaines ou étrangères  à la région, de quelques leaders, d’argent et d’armes pour faire très mal à un pays. Il ne faut pas ignorer les conséquences économiques et sociales déjà graves d’une crise comme celle qui secoue le Mali. Malgré la corruption, le laxisme, des investissements insuffisants dans l’éducation et dans la modernisation des régions, l’économie malienne a progressé régulièrement pendant les vingt dernières années depuis la démocratisation des années 1991-1992.


D’abord et avant tout parce que le pays était stable et avait une bonne réputation. La crise actuelle va irrémédiablement fait reculer ce pays de plusieurs années sur le plan économique, social et sur le plan des libertés, donc de tout ce qui finalement rend les femmes et les hommes de ce pays plus heureux ou plus malheureux chaque jour. Quand un pays comme le Mali se grippe brutalement sur le plan économique, et que des dizaines de milliers de personnes sont déplacées ou réfugiées dans les pays voisins, les conséquences sont également dramatiques pour les perspectives de progrès dans l’ensemble de la région. L’Afrique de l’Ouest ne peut sortir de la pauvreté si un pays doit entrer en crise dès qu’un autre en sort. Je pense bien sûr à la Côte d’Ivoire qui essaie de se reconstruire. 


Propos recueillis par Pierre Cherruau

Mali: la menace d’un effondrement de l’Etat

Slate Afrique - Le capitaine Sanogo (auteur du coup d'Etat du 22 mars) contrôle-t-il réellement l’armée malienne?

Gilles Yabi - Le Mali est dans une situation marquée par une confusion générale et cela est vrai aussi bien sur le plan politique que militaire. On ne peut pas parler de contrôle de l’armée comme s’il s’agissait encore d’un bloc homogène avec un commandement perçu comme légitime par les membres des différents corps.

Les affrontements, il y a quelques semaines, entre les bérets verts, dont fait partie le capitaine Sanogo, et les bérets rouges, qui étaient proches de l’ancien président Amadou Toumani Touré (au pouvoir jusqu’au 22 mars 2012), ont montré que tous les militaires n’étaient pas solidaires avec la junte. Mais le dénouement de cet épisode a aussi prouvé que la junte de Kati disposait d’une base solide au sein de l’armée, ou du moins, qu’elle n’était pas rejetée massivement par la majorité des troupes.
Sanogo en est sorti renforcé. Il rassemble derrière lui ceux qui dans l’armée en voulaient depuis des années aux officiers et sous-officiers perçus comme étant personnellement proches de l’ancien président et collectivement accusés de corruption et de tous les autres maux.

SlateAfrique - La convention nationale peut elle déboucher sur une sortie de crise ? 


G.Y. - Le projet de convention nationale a été rejeté par le président intérimaire Dioncounda Traoré et par un grand nombre de partis politiques. Ce fut déjà le cas lorsque le capitaine Sanogo agitait cette proposition pour essayer de se maintenir à la tête de l’Etat après le putsch, et cherchait à montrer à l’opinion publique internationale que la junte bénéficiait du soutien de la population malienne.

Une convention nationale ou une conférence nationale n’est jamais en soi une solution à une crise. Elle ne peut aboutir à un résultat positif pour un pays que lorsque certaines conditions sont réunies, à commencer par une préparation minutieuse dans un contexte dépassionné. Toutes les composantes de la société politique et civile malienne n’ont jamais été autant divisées qu’en ce moment. Ce n’est pas dans un tel contexte qu’on peut organiser une convention nationale susceptible de décider d’une feuille de route pour sortir d’une crise profonde et multiforme.

Slate Afrique - Des affrontements sont-ils à craindre entre différentes factions de l’armée? 


G.Y. - Les affrontements ont déjà eu lieu entre factions de l’armée en pleine ville et cela fut un choc pour les populations de Bamako, une des villes les plus tranquilles en Afrique de l’Ouest. Pour des personnes comme moi qui ont vécu il n’y a pas si longtemps à Bamako, ces affrontements armés ont aussi représenté une tragédie à laquelle il fallait mettre fin au plus vite. Le coup d’Etat a ouvert la porte à toutes les dérives et on ne peut plus rien exclure, y compris de nouvelles tensions au sein de l’armée susceptibles de dégénérer en confrontations violentes.

On peut espérer que la clarification institutionnelle permette de réduire significativement ce risque en créant les conditions d’une remise sur pied de la chaîne de commandement des armées. L’attaque violente ce 21 mai sur le président intérimaire, alors qu’il était dans son bureau, est cependant l’illustration que tout est désormais possible au Mali, y compris le pire.

Slate Afrique - Le Sud du Mali est-il lui aussi menacé de fragmentation? 


G.Y. - Le risque n’est pas celui d’une fragmentation semblable à ce qui se passe dans le nord, avec la présence de divers groupes armés contrôlant des villes, des quartiers de ville et des villages. Au sud, la menace est celle d’un effondrement de l’Etat à la fois dans sa légitimité et dans sa capacité à offrir aux populations la sécurité et les services sociaux et économiques de base. La perte de contrôle total des trois régions du nord et le coup d’Etat  Bamako ont dramatiquement fragilisé l’édifice étatique malien. C’est la remise sur pied rapide de l’Etat qui est aujourd’hui prioritaire parce qu’aucun début de solution à la crise du nord ne peut être trouvé dans un contexte de grande faiblesse et de divisions des autorités civiles et militaires de l’Etat central.


Slate Afrique - Assiste-t-on aussi à une montée de l’islamisme radical dans le Sud du Mali ? 


G.Y. - Il faut être prudent et précis lorsque l’on parle de l’islamisme radical parce qu’il y a une tendance à confondre des courants islamiques très variés coexistant sur les mêmes territoires, qui défendent des pratiques religieuses différentes et recourent à des moyens différents pour diffuser ou imposer leurs visions.


La justification ou non du recours à la force dans cet objectif est un des facteurs discriminants entre ces groupes. Tous les mouvements islamistes radicaux ne prônent pas l’usage de la violence. Au Mali, au nord comme au sud, des groupes se réclamant chacun d’un Islam plus authentique que l’autre, tentent depuis des années de «convertir» les musulmans à des pratiques spécifiques, allant généralement dans le sens d’une application rigoureuse sinon littérale de la charia (loi islamique).

Au Mali comme dans beaucoup de pays africains à dominante musulmane ou chrétienne, des prêcheurs venus d’ailleurs se sont progressivement implantés. C’est aussi une dimension de la mondialisation, généralement ignorée. Au nord du Mali, un rapport de Crisis Group soulignait en 2005 l’activité de prêcheurs pakistanais du courant Jama’at Al-Tabligh (ou Da’wa) d’origine asiatique. L’ancien rebelle touareg aujourd’hui chef d’Ansar Dine Iyad Ag Ghali était devenu le leader spirituel des Tablighis au Mali.

Il faut donc comprendre que l’agenda islamiste – dans le sens de la diffusion d’une nouvelle manière pour des populations musulmanes de vivre au quotidien leur foi - n’est pas apparu subitement au nord du Mali. Cela est vrai aussi au sud. Des courants importés d’ailleurs, que ce soit du Pakistan ou de l’Arabie saoudite, influencent les dynamiques religieuses locales et conduisent à la modification des pratiques de groupes de plus en plus importants au sein de la communauté musulmane, dans un sens plus conservateur, et pour certains, dans un extrémisme qui peut tolérer l’usage de la violence pour imposer leur vision de l’Islam.


Là encore, il faut décrypter les évolutions de la société malienne dans le domaine religieux  de manière fine et faire la distinction entre la montée probable d’un conservatisme religieux et celle, peu probable, d’un extrémisme flirtant avec la violence. Il faut rappeler que la mobilisation organisée par le Haut conseil islamique du Mali à Bamako contre un projet de code de la famille jugé trop progressiste et contraire aux valeurs traditionnelles de la société malienne avait poussé le gouvernement et le parlement à reculer, au grand dam des organisations de défense des droits des femmes… et de l’Homme.

Ce signe d’une puissante capacité de mobilisation d’une masse de personnes sur le thème de l’Islam – un grand stade de Bamako avait été rempli par des manifestants à l’appel du Haut Conseil -  traduit la force du conservatisme mais ne signifie pas par exemple qu’il y aurait une demande ou un désir d’imposition de la charia dans le sud du Mali. 

Slate Afrique - Les hommes du capitaine Sanogo affichent leur volonté de «nettoyer» la société et de lutter contre la corruption. Mais sont-ils eux-mêmes irréprochables? Certains d’entre ne sont-ils pas déjà impliqués dans des trafics? 


G.Y. - Chaque fois qu’un coup d’Etat est perpétré dans la région, ses auteurs proclament leur volonté de sauver la nation de la décadence incarnée par le régime destitué et se présentent comme les seuls qui soient du côté des masses exploitées par la classe dirigeante des années précédentes. Il n’y a donc rien de surprenant et de nouveau dans le discours politique de la junte malienne. Sont-ils irréprochables? Je n’en sais rien.


De fait, ceux qui jouent les premiers rôles dans la junte n’étaient pas dans des positions au sein de l’armée leur permettant de bénéficier des opportunités d’enrichissement qui s’offraient aux anciens chefs. Mais cela constitue-t-il un gage d’intégrité à toute épreuve? Comment distingue-t-on ceux qui condamnent la corruption et l’enrichissement illicite des dirigeants civils et militaires parce qu’ils abhorrent l’accaparement des ressources du pays et défendent une rupture réelle dans le mode de gouvernance de ceux qui ne sont contre la corruption et le laxisme parce qu’ils ont été exclus du cercle des profiteurs?


Propos recueillis par Pierre Cherruau

samedi 21 avril 2012

Les deux pièges à éviter dans la recherche d’une sortie de crise au Nord-Mali

L’heure de gloire du capitaine Amadou Haya Sanogo, le chef des militaires qui ont renversé le président Amadou Toumani Touré (ATT) le 22 mars dernier, est terminée. Sous la forte pression de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui avait déployé tout son arsenal de sanctions diplomatiques, économiques et financières contre l’Etat malien, et ayant heureusement échoué à embarquer dans leur aventure la grande majorité des partis politiques et associations de la société civile, les putschistes ont accepté de rendre le pouvoir à une autorité civile constitutionnelle. Le coup d’Etat aura cependant mis brutalement fin à la carrière du président ATT, qui devait se retirer en juin prochain au terme de ses deux mandats et n’avait pas entrepris, comme d’autres présidents du continent, de modifier la Constitution pour demeurer au palais. Sa démission formelle le 8 avril a permis l’aboutissement du schéma complexe de retour à l’ordre constitutionnel proposé par la CEDEAO : constatation de la vacance définitive de la présidence par la Cour constitutionnelle, puis désignation du président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, comme nouveau président intérimaire, qui est entré en fonction le 12 avril. Le capitaine Sanogo, chef d’Etat autoproclamé pendant deux semaines, et ses proches, entendent cependant peser dans la suite des évènements, ayant réussi à évincer et à décrédibiliser l’ancienne hiérarchie militaire.

L’autre volet, davantage politique que constitutionnel, de l’accord-cadre négocié par la CEDEAO le 6 avril prévoit la mise en place d’une transition dirigée par un Premier ministre et chef d’un gouvernement d’union nationale qui disposera « des pleins pouvoirs » pour « gérer la crise dans le Nord du Mali » et « organiser les élections libres, transparentes et démocratiques », tout cela dans un délai incertain. Si l’absence d’un gouvernement reconnu par la communauté internationale à Bamako était un obstacle majeur à la recherche d’un début de solution à la crise armée dans le Nord, le retour à l’ordre constitutionnel ne suffira pas à restaurer la souveraineté de l’Etat sur l’intégralité du territoire. La paix, la sécurité et l’unité du pays restent gravement et durablement menacées par l’indépendance de « l’Etat de l’Azawad » proclamée par le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et peut-être encore davantage par l’installation sur ce territoire de groupes armés naviguant entre un islamisme radical étranger aux pratiques religieuses locales, terrorisme et grande criminalité transsaharienne.


Si les rebelles du MNLA, aidés par le groupe islamiste Ansar Dine dirigé par un ancien rebelle Touareg Iyad ag Ghali, étaient déjà en passe de chasser les forces gouvernementales mal organisées et peu motivées de toutes leurs positions dans le nord après avoir deux mois d’attaques des camps militaires du nord à partir du 17 janvier dernier, le coup d’Etat leur a permis de conquérir en quelques jours Kidal dans l’extrême nord-est, Gao un peu plus bas toujours à l’est, et Tombouctou au nord-ouest. Dans les deux dernières villes, des pillages et des destructions ont plongé les populations civiles dans une situation humanitaire grave. Les informations faisant état de cas de viols à Gao en particulier semblent crédibles et témoignent de la tragédie humaine qui se joue derrière les jeux d’influence des acteurs locaux, régionaux et internationaux de la crise et les élucubrations géopolitiques. Jusqu’au début de cette année, la vie n’était certes pas facile pour tous dans ces villes austères du Nord-Mali, mais les résidents vaquaient paisiblement à leurs occupations, et personne ne venait leur imposer, au bout du fusil-mitrailleur, une nouvelle pratique de l’Islam.


La CEDEAO, l’Union africaine (UA) et le Conseil de sécurité des Nations unies ont jusque-là fermement défendu le principe du respect de l’intégrité territoriale du Mali, et condamné sans équivoque l’indépendance autoproclamée de l’Azawad. L’affirmation du principe ne suffira pas. Dans l’atmosphère de divisions, d’émoi et d’ébullition qui défigure aujourd’hui un pays connu pour la tolérance de sa population multiethnique et pour le culte du dialogue comme mode de résolution des conflits, il faut absolument éviter de tomber dans deux pièges. Le premier est celui de montrer une complaisance dangereuse à l’égard du MNLA à cause du discours politique structuré de ses dirigeants, de sa promesse de restaurer l’ordre dans « son » territoire de l’Azawad et d’y domestiquer tous les autres groupes armés, notamment ceux qui sont liés à Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et au terrorisme de manière générale. L’autre dangereuse tentation est de croire qu’une reconquête militaire du nord par les forces gouvernementales, épaulées ou équipées par une force régionale ou internationale, serait aisée et suffirait à ramener la quiétude au Mali.


La question Touareg et celle de l’articulation entre la vaste étendue désertique du nord et la partie sud du pays centrée sur la Bamako, sont aussi anciennes, sinon plus anciennes, que la République indépendante du Mali elle-même, qui date de septembre 1960. Les forces coloniales françaises, dans leur conquête de la partie saharienne de l’actuel territoire malien au début du dernier siècle, avaient rencontré la résistance des clans Touareg. Et ces derniers avaient ensuite montré une forte hostilité à leur intégration dans le nouvel Etat indépendant du Mali en 1960 avec pour capitale et centre de décision politique et économique, Bamako, fort éloignée physiquement et culturellement des espaces sahariens. Il est inutile de nier la persistance dans les esprits, au Mali comme ailleurs, d’un antagonisme ancien et d’une relation de méfiance entre les populations « à peau claire » du Sahara et populations « noires » subsahariennes, malgré les multiples métissages et la cohabitation largement pacifique depuis des décennies entre Touareg, Arabes, Sonraï, Peul, Bambara, Malinké, Sarakollé, Bozo, Dogon et de nombreuses autres communautés au nord comme au sud de l’immense territoire malien.


Il reste que depuis l’indépendance, les rébellions Touareg contre les gouvernements de Bamako n’ont jamais totalement cessé et on ne compte plus les « Fronts », les « Armées », les « Mouvements» de « libération de l’Azawad », avec des revendications d’autonomie plus ou moins forte par rapport au pouvoir central malien accusé de ne pas en faire assez pour la préservation de l’identité culturelle et le progrès économique et social des Touareg. La disparition brutale de Kadhafi La réponse malienne et africaine à la conquête armée des régions administratives de Kidal, Gao et Tombouctou par les rebelles touareg doit être aujourd’hui aussi complexe et multiforme que le problème qui est posé sur le terrain par la présence concomitante de groupes islamistes puissamment armés aux contours et aux objectifs aussi flous qu’inquiétants. Il s’agira, dans le cadre d’efforts de paix à venir, non seulement d’examiner certaines des revendications des populations Touareg, – dont absolument rien n’indique qu’ils adhèrent majoritairement à la surenchère indépendantiste du MNLA-, mais aussi de faire de la sécurité et de la préservation du mode de vie de toutes les populations résidentes du Nord-Mali une exigence non négociable. Le recours à la force pour atteindre cet objectif doit rester une option.


La disparition brutale du facteur Kadhafi qui était autant un fauteur de trouble qu’un médiateur des conflits dans le Sahel pendant des décennies, et le départ de Libye de combattants Touareg aguerris et solidement armés, ont indubitablement précipité le Mali dans une période d’instabilité sans précédent. Il n’en sortira entier et uni dans sa diversité que si les populations civiles en détresse dans le nord sont rapidement secourues, si le MNLA range sa prétention à l’indépendance de l’Azawad, si la ferveur nationaliste et guerrière est contenue à Bamako et si la CEDEAO, l’UA et l’ONU créent les conditions sécuritaires et politiques d’un processus de négociations entre représentants légitimes des citoyens maliens du sud et du nord. Dans cette affaire, il ne faudra pas négliger les dimensions psychologiques et affectives et éviter de faire perdre la face à l’une des parties. S’il est une caractéristique que partagent les Maliens du désert et ceux de la savane arborée, c’est bien la fierté.


(Publié sur slateafrique.com le 16 avril 2012 - Version anglaise publiée sur OpenDemocracy.net le 18 avril 2012)

mardi 27 mars 2012

Au Mali, sortir de la confusion à Bamako et du vide sécuritaire au nord

Le coup d’Etat militaire qui a renversé le président Amadou Toumani Touré (ATT) le 21 mars alors qu’une nouvelle rébellion touareg avait replongé le Nord du pays dans un conflit armé depuis le 17 janvier dernier est une catastrophe pour le Mali et pour toute l’Afrique de l’Ouest. Le putsch mené par le capitaine Amadou Haya Sanogo est une régression spectaculaire pour un des pays les plus avancés dans la région en matière de consolidation de la démocratie électorale et de la résolution des conflits par le dialogue. L’argument avancé par les sous-officiers qui apparaissent désormais quotidiennement sur les écrans de la télévision publique malienne pour justifier le renversement du président Touré est « l’incompétence du gouvernement », et particulièrement son incapacité à mettre à la disposition de l'armée le « matériel adéquat pour lutter contre la rébellion et les groupes armés dans le Nord ». En réalité, le putsch rend un extraordinaire service aux rebelles Touareg du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) et au groupe armé Ansar Dine qui pourraient bien conquérir tout le grand nord quasiment abandonné par un armée malienne déboussolée.

La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cedeao) qui se réunit en urgence au niveau des chefs d’Etat et de gouvernement à Abidjan (Côte d’Ivoire) ce 27 mars, doit en collaboration étroite avec l’Union africaine (UA) et les Nations unies, adopter une stratégie visant le départ sans délai de la junte, la restauration de la démocratie, le respect de toutes libertés civiles qui sont autant de conditions à la préservation de l’intégrité territoriale du Mali. La situation est bien plus grave qu’on pourrait le penser vu de Bamako où la vie semble redémarrer : groupes armés et milices communautaires peuvent très vite prospérer dans le nord et y créer durablement le chaos. Ces régions sont habitées par plusieurs communautés, et pas seulement par les Touareg qui sont eux-mêmes subdivisés en clans aux intérêts antagonistes, certains ayant combattu récemment pour le compte de Bamako contre les rebelles du MNLA. Ces derniers entretiennent une relation ambigüe avec le groupe Ansar Dine, conduit par un ancien rebelle et notable touareg Iyad Aghaly, et qui fait de l’imposition de la charia sa revendication principale, plutôt que l’autodétermination de l’Azawad, vaste région désertique regroupant les trois zones administratives de Gao, Tombouctou et Kidal.


L’émergence de groupes armés au nom de la défense de chaque communauté pourrait se traduire par des violences inédites sur les populations civiles dans une grande partie du territoire, pendant que les putschistes paradent entre Bamako et Kati, la ville garnison à 15 km de la capitale d’où est partie un coup d’Etat indéfendable. Il y avait certes de graves problèmes dans le Mali d’ATT derrière l’image d’une démocratie fonctionnelle et apaisée. L’incapacité d’un président en fin de règne à répondre au défi d’une nouvelle rébellion touareg au Nord et à trouver un remède à un malaise préexistant au sein de l’appareil militaire est essentielle pour comprendre les évènements du 21 mars. Ce malaise ne date pas du choc des revers militaires importants subis par les forces gouvernementales depuis le début des attaques de la rébellion du MNLA. En 2010, des rumeurs de complots contre le président et ancien général ATT avaient déjà circulé dans les cercles militaires à Bamako. Il était question de jeunes sous-officiers frustrés par ce qui ressemblait à une distribution de cadeaux de départ par le président à ses amis gradés et par la perception d’une corruption sans précédent des élites militaires et civiles proches du palais de Koulouba.


Dans ce contexte fragile, le conflit libyen, qui s’est soldé par l’élimination de Mouammar Kadhafi, a eu un impact dévastateur sur les équilibres précaires qui caractérisaient le Nord-Mali. L’afflux de combattants touareg revenus du pays de leur défunt parrain Kadhafi avec une qualité et une quantité d’armement sans doute jamais vues dans cette partie du désert saharien a brutalement changé le rapport de forces sur le terrain. La nouvelle donne libyenne s’est greffée à un mouvement contestataire touareg préexistant, le Mouvement national de l’Azawad (MNA), un groupe de jeunes activistes dénonçant la gestion par le régime du Nord du Mali, nourrie, selon eux, d’alliances avec des élites politiques locales corrompues et de collusion affairiste avec AQMI. La manne soudaine des armes libyennes a précipité le projet de lutte armée mais le déclenchement de la rébellion elle-même fait suite à de nombreuses tentatives infructueuses de Bamako d’engager le dialogue avec le MNLA.


La lassitude d’une partie de la population malienne à l’égard de la fin de mandat d’un président qui semblait dépassé par les évènements avait atteint un niveau tel que certains se réjouissent du coup d’Etat. Le cimetière des expériences politiques africaines est cependant rempli de transitions militaires qui ont mal tourné. Le capitaine Sanogo et ses hommes ne peuvent offrir de réponses aux défis urgents du pays, à commencer par le risque d’un vide sécuritaire absolu au nord et de la pérennisation d’une situation humanitaire désastreuse pour des centaines de milliers de civils. Il est réconfortant que la large majorité des forces politiques et sociales maliennes se soit exprimée clairement pour un retour à l’ordre constitutionnel et le départ immédiat de la junte. La Cedeao, l’UA et l’ONU doivent peser de tout leur poids d’autant plus que la gestion internationale du conflit libyen l’an dernier est en partie directement responsable de la crise. Laisser les putschistes maliens s’installer dans la durée reviendrait à exposer le pays à une régression extraordinaire, et accepter une déstabilisation en cascade de la bande sahélo-saharienne.


(Publié sur jeuneafrique.com le 27 mars 2012)

vendredi 23 décembre 2011

Côte d’Ivoire : les quatre pièges à éviter en 2012

Il y a un an, toute l’Afrique de l’Ouest était plongée dans l’anxiété. Son deuxième foyer de dynanisme économique après le Nigeria, devenu également depuis deux décennies son grand malade, basculait chaque semaine davantage dans le chaos et la guerre civile. En avril 2011, la défaite militaire du camp du président sortant et battu dans les urnes, Laurent Gbagbo, mettait fin à l’incertitude. En cette fin d’année, la Côte d’Ivoire est toujours traumatisée par le dénouement sanglant de la bataille pour le fauteuil présidentiel mais elle va mieux. La relance économique et les indices d’une meilleure gouvernance par le nouveau pouvoir pendant les six derniers mois doivent être reconnus, mais il est encore trop tôt pour proclamer que la longue crise politique est terminée. Le président Ouattara et le gouvernement qu’il doit mettre en place dans les prochaines semaines doivent résister à quatre tentations dans l’année à venir.

Résister à la tentation de gouverner seul

Boycottées par le parti de l’ancien chef d’Etat, le Front Populaire Ivoirien (FPI), les élections législatives du 11 décembre ont consolidé le pouvoir du président. Son parti, le Rassemblement des républicains (RDR), a obtenu la majorité des sièges, suivi de loin par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de l’ancien président Henri Konan Bédié. Le camp Ouattara, et en particulier les cadres influents du RDR, doit avoir la victoire modeste et considérer l’absence d’enthousiasme des électeurs pour les législatives – le taux de participation a été de 36 % - comme un indicateur de l’ampleur des efforts à faire pour réconcilier les Ivoiriens avec la politique et les institutions démocratiques.

Si le parti présidentiel abuse de sa position dominante, il finira par se mettra à dos une partie du PDCI et sera vite isolé sur la scène politique ivoirienne, d’autant plus que Bédié, dont la carrière politique tire à sa fin, aura de moins en moins de prise sur son parti. La perception qu’aura alors du régime Ouattara une partie non négligeable de la population ivoirienne sera celle d’un pouvoir nordiste animé d’un esprit de revanche. Pour couper l’herbe sous le pied des extrémistes de tous les camps, le gouvernement et la nouvelle Assemblée nationale devront associer l’ensemble des forces vives du pays, notamment les organisations de la société civile et les partis non représentés au parlement, à un dialogue national sur les réformes nécessaires à la consolidation de la paix et de la sécurité.

Résister à la tentation de bâcler la réforme des forces armées


Le lancement de la réforme du secteur de la sécurité est la priorité parmi les priorités. Conséquence du violent conflit postélectoral mais aussi de la très longue déstructuration des forces ivoiriennes depuis une quinzaine d’années, l’armée, la police et la gendarmerie sont toujours confrontées à d’in­quié­tantes divisions, à un déficit de moyens et à un profond déséquilibre hiérarchique. Les hommes issus des Forces nouvelles gardent l’ascendant sur les éléments issus des anciennes forces régulières. Les chefs militaires de l’ex-rébellion ont gardé autour d’eux leurs hommes les plus fidèles et les plus aguerris qui se soustraient à la hiérarchie classique et continuent à s’adonner à des activités économiques illicites.

La vision que les anciens responsables politiques et militaires de la rébellion ont de la réforme de l’armée a peu de chances de coïncider avec l’im­pé­ra­tif de formation de forces républicaines qui soient au service de la stabilité du pays et de la sécurité des populations. Le président Ouattara doit s’engager personnellement dans le règlement des questions de sécurité et mobiliser l’assistance technique et financière ainsi que le soutien politique des partenaires africains, des Nations unies, de l’Union européenne et des Etats-Unis pour une réforme ambitieuse.

Résister à la tentation de la facilité dans les procédures judiciaires

La structure actuelle de l’appareil de sécurité est un handicap pour l’exercice d’une justice impartiale. La toute-puissance des anciens commandants de zone des Forces nouvelles au sein de l’armée en construction rend et rendra très délicate l’arrestation de l’un ou l’autre des leurs dans le cadre d’une enquête lancée par la justice ivoirienne ou par la Cour pénale internationale sur les crimes graves qui ont suivi l’élec­tion présidentielle de novembre 2010 et sur ceux de la période 2002-2010. La justice des vainqueurs a pour effet de perpétuer de fortes tensions sur la scène sociale et politique ivoirienne. Aussi difficile et périlleux que soit l’exercice, la mise en œuvre d’une justice impartiale est absolument nécessaire.

Le déficit de justice qui a suivi plusieurs évènements très graves survenus depuis la transition militaire de décembre 1999, puis l’élection du président Gbagbo en octobre 2000, a permis aux auteurs directs et indirects des crimes les plus odieux de rester sur la scène publique et d’y accroitre leur influence. Le pays ne pourra sortir de ce cycle meurtrier si les procédures judiciaires nationales et internationales oublient certains acteurs politiques et militaires présumés coupables de graves crimes, ce qui reviendrait à oublier également une partie des victimes. Dans l’année qui vient, il faudra que le président Ouattara prenne le risque d’honorer les engagements pris dans le domaine de la justice. Les partenaires de la Côte d’Ivoire devront l’y encourager et l’y aider.

Résister à la tentation d’une croyance excessive aux recettes économiques classiques

Le développement économique sur une longue période est à coup sûr un puissant facteur de stabilité et de paix. L’économie ivoirienne a redémarré et le pays affiche à nouveau de grandes ambitions régionales. Il est évidemment trop tôt pour mesurer l’impact de plusieurs programmes ambitieux lancés depuis un semestre. La disposition bienveillante des bailleurs est toujours de mise avec de nouvelles promesses de prêt et d’annulations de dettes, encouragée par les signes réels de rupture dans la gouvernance sous l’impulsion d’un président qui a toujours misé avant tout sur ses compétences en matière économique. Mais ces signaux économiques prometteurs, dont il faut espérer qu’ils se traduiront bientôt en créations importantes d’emplois pour occuper une jeunesse sacrifiée depuis deux décennies, ne sont pas suffisants pour garantir une stabilité durable.

Il faudra faire acccompagner la mise en œuvre des recettes traditionnelles visant à accélérer la croissance économique d’une dimension politique et réconciliatrice. Le président Ouattara devrait regarder vers l’ouest de son pays, notamment la région du Moyen-Cavally à la lisière du Liberia. Dans cette région où ont émergé et proliféré les milices d’autodéfense pro-Gbagbo après la rébellion de septembre 2002, le désarmement des jeunes hommes ne pourra réellement se faire qu’en manipulant astucieusement la carotte et le bâton. Les autorités ivoiriennes doivent y entreprendre un plan de réhabilitation des villages détruits pendant le conflit et de construction de voies de transport. Le président Ouattara peut montrer qu’il a une vision économique pour la région et travailler avec son homologue du Liberia, la présidente nouvellement réélue Ellen Johnson Sirleaf, à l’établissement d’un espace de codéveloppement comprenant l’Ouest ivoirien et l’Est libérien.

Article publié sur slateafrique.com le 23 décembre 2011

vendredi 9 décembre 2011

Côte d'Ivoire : Laurent Gbagbo, la CPI et le "gban-gban" salvateur

Le 5 décembre dernier, l'ex-président ivoirien Laurent Gbagbo s’est retrouvé pour la première fois devant les juges de la Cour pénale internationale (CPI) pour une audience de comparution initiale. Ce n’était que le début d’une longue procédure qui aboutira, ou non, à la tenue d’un procès devant cette juridiction permanente internationale née d’une volonté collective de combattre l’impunité pour les concepteurs, inspirateurs et auteurs directs et indirects de crimes de masse identifiés comme crimes contre l’humanité, crimes de guerre ou génocide. Laurent Gbagbo restera dans l’histoire comme le premier ancien chef d’État à être non seulement inculpé mais effectivement détenu et en attente de procès devant la CPI, les autres anciens chefs d’État à l’instar du Libérien Charles Taylor étant poursuivis devant des juridictions internationales ad hoc.

L’ancien président ivoirien passe désormais ses journées et ses nuits dans une cellule de la prison internationale de La Haye non pas parce qu’il a entrepris il y a un an de conserver le fauteuil présidentiel après avoir perdu une élection censée clore un processus de paix, ni parce qu’il a perdu la guerre face à son adversaire, le président élu Alassane Ouattara soutenu par des ex-combattants rebelles et par la majorité des acteurs régionaux et internationaux de poids. Le comportement de Laurent Gbagbo a été certes répréhensible sur toute la ligne après le second tour du scrutin présidentiel, mais il est interpellé par la justice pénale internationale pour avoir eu recours à un déferlement de violences dans la poursuite de ses objectifs politiques. C’est là tout au moins la raison juridique de son statut actuel.

Il est cependant vain, intellectuellement malhonnête, voire dangereux de prétendre que la justice internationale est absolument à l’abri des considérations politiques et des rapports de force internationaux. Le combat pour l’indépendance totale de la justice, qu’elle soit nationale ou internationale, est une nécessité de tous les instants et il est loin d’être gagné. Il est par contre indispensable de rappeler à tous ceux qui sont scandalisés par la présence de l’ancien président devant la CPI que ce dernier ne se serait pas retrouvé dans cette situation s’il n’y avait pas de solides raisons de conclure qu’il portait une responsabilité individuelle grave dans la commission de crimes odieux et massifs pendant la crise postélectorale entre décembre 2010 et avril 2011. Seul un procès pourra établir, ou non, sa culpabilité.

Plusieurs centaines d’Ivoiriens ont été tués dans des circonstances nombreuses et variées, impliquant des décideurs et des exécutants également divers et variés. Seuls des procès respectant les règles de l’art permettront d’en savoir un peu plus sur qui a fait quoi, comment et pourquoi pendant ces quelques mois qui ont meurtri une Côte d’Ivoire déjà abîmée par une longue crise politico-militaire. Des procès et pas le seul procès de Laurent Gbagbo. Chacun sait, - et le rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur les violences post-électorales aussi le suggère fortement-, que des meurtres, des viols et des traitements inhumains massifs relevant potentiellement des catégories de crimes examinées par la CPI ont également été commis par des forces qui se sont rangées du côté du président Ouattara alors reclus à l’hôtel du Golf.

L’exigence de vérité et de justice est la même pour toutes les victimes civiles non combattantes du conflit postélectoral. Elle l’est d’ailleurs aussi pour les victimes des épisodes de concentration de violences graves des années 2002-2010 qui pourraient relever des crimes de guerre et/ou de crimes contre l’humanité : massacres entre septembre 2002 et mars 2003 au lendemain de la rébellion impliquant aussi bien les rebelles que le camp Gbagbo, tueries de manifestants de l’opposition en mars 2004, purges sanglantes au sein de la rébellion en juin 2004, tueries dans des villages dans l’ouest en 2005. Maintenant que la machine de la CPI est lancée, la seule exigence est qu’elle ne s’arrête pas et s’autonomise par rapport aux circonstances politiques qui lui ont permis de s’enclencher.

Plutôt que de s’émouvoir plus que de raison de l’humiliation infligée à un ancien président africain en oubliant les victimes de la tragédie postélectorale, il serait plus utile de mobiliser les énergies pour que l’affaire ivoirienne devant la CPI lève enfin les doutes épais sur la raison d’être et la crédibilité de la justice internationale. Au terme du processus judiciaire, sans doute dans quelques années, chacun en Côte d’Ivoire et ailleurs, devra avoir compris qu’aucune fin politique, aucune conviction d’avoir raison sur ses adversaires et d’incarner le Bien, ne peut justifier la planification et la mise en œuvre de la destruction de son pays par la haine et la violence.

En attendant la prochaine étape à La Haye, l’audience de confirmation des charges portées contre Laurent Gbagbo prévue pour le 18 juin 2012, ou l’émission avant cette date d’autres mandats d’arrêt internationaux de la CPI, la Côte d’Ivoire vote pour élire ses députés à l’Assemblée nationale ce 11 décembre. Elle le fera sans enthousiasme excessif – la dernière fois que les Ivoiriens ont voté, ils ont été récompensés par une guerre -, et la participation risque d’être faible dans les localités de l’ouest et du sud favorables à l’ancien président. L’enjeu de ce scrutin est le futur rapport de force politique entre le Rassemblement des républicains (RDR), le parti de président Ouattara, et son principal allié, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié. Cet enjeu est important mais pas critique pour la stabilisation du pays.

Les vraies menaces proviennent de l’état de division, de déséquilibre et de désorganisation des forces de défense et de sécurité et de la manière dont les candidats aux futures inculpations par la CPI entendront se protéger. Au fond, se pose aujourd’hui le choix entre une justice de vainqueurs qui préserverait la stabilité à court terme mais plomberait la réconciliation et la paix dans les dix prochaines années et une justice crédible, nationale si possible mais internationale s’il le faut, qui exposerait le pays à court terme à un nouveau moment de crise potentiellement violente – un « gban-gban » comme on dirait à Abidjan, mais ouvrirait le chemin d’une stabilité durable. Pour une fois, il faut peut-être prendre le risque du « gban-gban » qui fait mal tout de suite mais qui soignera ensuite un mal profond qui ronge la Côte d’Ivoire, l’impunité.

Article publié sur www.jeuneafrique.com le 9 décembre 2011.