mercredi 20 avril 2016

Bénin : quelles réformes institutionnelles pour rompre avec la démocratie corrompue? (I): Le mandat présidentiel unique n’est ni une mauvaise idée ni la panacée

Le nouveau président Patrice Talon dont la fulgurante réussite électorale aura incarné la toute puissance de l’argent dans la politique béninoise sera-t-il celui qui permettra au Bénin de sortir du piège de la démocratie corrompue ? Rien dans la trajectoire personnelle de l’ex-candidat Patrice Talon comme homme d’affaires prospère et comme financeur d’acteurs politiques victorieux n’incite a priori à un tel optimisme. Mais il y a une raison objective de croire qu’il peut effectivement être l’homme d’un « nouveau départ » : le diagnostic juste qu’il fait de l’état de la gouvernance dans le pays et l’orientation générale des réformes institutionnelles proposées dans son projet de société.
La proposition d’un mandat présidentiel unique de cinq ans est, sans surprise, celle qui est la plus commentée parmi les mesures clés avancées par le candidat Talon dans le domaine des réformes politiques et institutionnelles. Il s’est engagé à donner lui-même le ton en ne faisant qu’un seul mandat de cinq ans, alors que l’actuelle constitution autorise deux mandats consécutifs. Il n’a pas hésité à réitérer son engagement à se retirer en 2021 dans son discours d’investiture.
La suppression de la possibilité pour un président d’être réélu participe, comprend-on, d’une volonté de réduire la « puissance » de la personne qui exerce la fonction présidentielle 
Le diagnostic qu’on peut lire dans le document de campagne du nouveau président est le suivant : « Le Président de la République exerce désormais un pouvoir « surpuissant » qui lui a permis de dominer toutes les autres institutions, de mettre sous son contrôle exclusif tous les moyens de l’Etat, d’affaiblir les droits et de discriminer dans l’accomplissement de ses devoirs vis-à-vis des citoyens » ; « le pouvoir exécutif est devenu nuisible en ce qu’il est exposé à toutes les dérives institutionnelles, structurelles et personnelles. Il œuvre exclusivement à son propre maintien et épanouissement, au détriment de la dynamique collective ».
La suppression de la possibilité pour un président d’être réélu participe, comprend-on, d’une volonté de réduire la « puissance » de la personne qui exerce la fonction présidentielle – en limitant la période maximale de cet exercice à cinq petites années. On s’attend aussi, et peut-être surtout, à ce qu’un mandat unique mette fin à la tentation pour un président élu de se focaliser dès la première année de pouvoir sur la réélection et de n’être guidé dans toute son action que par l’obsession de rester au pouvoir le plus longtemps possible.
L’obsession du maintien au pouvoir du président et parfois encore davantage de ses proches et de tous les profiteurs agglutinés autour du palais présidentiel est un des facteurs majeurs de grandes désillusions démocratiques, voire de drames nationaux violents. 
Cet argument me semble tout à fait percutant, lorsqu’on observe attentivement les pratiques politiques pernicieuses qui se sont installées au Bénin comme dans toutes les jeunes démocraties africaines au cours des deux dernières décennies. L’obsession du maintien au pouvoir du président et parfois encore davantage de ses proches et de tous les profiteurs agglutinés autour du palais présidentiel est un des facteurs majeurs de grandes désillusions démocratiques, voire de drames nationaux violents.
Après avoir mis les moyens politiques, sécuritaires, financiers, médiatiques, diplomatiques de l’Etat au service de l’obtention d’un deuxième mandat, nombre de chefs d’Etat ont pensé qu’il n’y avait pas de raison de ne pas mobiliser les mêmes moyens – surpuissants – pour faire sauter les dispositions limitant souvent à deux le nombre de mandats. Il ne me paraît pas idiot de proposer le mandat unique comme un possible antidote au poison de l’irrésistible attrait du pouvoir à intensité et à durée illimitées.
Mais on peut aussi aisément faire apparaître les limites du mandat unique, voire les dangers qu’il comporterait. Il y a un risque d’instabilité institutionnelle et de fragilisation de l’Etat liée à un changement de président tous les cinq ans. Cette alternance obligatoire se traduirait par une absence de continuité dans l’action de l’Etat si les orientations fondamentales changent avec chaque président. Il y a un risque d’affaiblissement trop important de la fonction présidentielle – qui incarne pourtant le choix du peuple souverain à travers l’élection au suffrage universel-, au profit d’institutions ou de groupes de personnes moins légitimes, et plus difficiles à identifier et à tenir pour responsables de l’action publique.
Mais on peut aussi aisément faire apparaître les limites du mandat unique, voire les dangers qu’il comporterait. 
Mais l’argument qui paraît le plus fort à opposer à l’option du mandat unique consiste à lui reprocher de supprimer l’incitation première à la bonne conduite pour un président en exercice : la perspective d’une réélection. Pourquoi un chef d’Etat se donnerait-il beaucoup de mal pour produire des résultats économiques et sociaux incontestables en cinq ans s’il ne peut pas voir sa performance récompensée par un plébiscite pour lui accorder au moins cinq ans de plus ? Pourquoi se gênerait-il pour tirer autant d’avantages que possible de la fonction présidentielle furtive alors qu’il n’aurait pas de sanction politique à craindre de la part des électeurs ?
Pourquoi le président Patrice Talon, pour prendre cet exemple, parce qu’il aura choisi volontairement de ne faire qu’un mandat, ne profiterait-il pas de ses cinq ans pour s’assurer de se mettre définitivement à l’abri de toute menace sur sa fortune ? On ne peut pas éluder ces questions et ne pas reconnaître la force de cet argument. Enlever la possibilité de la réélection, c’est aussi ôter au peuple souverain le choix de reconduire un chef qu’il trouve bon pour lui et pour le pays. C’est un coup porté à un des piliers de la justification des démocraties électorales : la possibilité qu’elles offrent aux citoyens de choisir mais aussi de congédier ou de reconduire leurs élus.
En observant l’évolution politique récente dans les pays d’Afrique de l’Ouest, on doit reconnaître que la perspective de la réélection joue désormais un rôle certain dans la volonté des présidents d’afficher un bilan positif au terme de leur premier mandat, en termes d’infrastructures routières, énergétiques, de santé et d’éducation ou de distribution de microcrédits. Même s’ils ne se contentent pas de compter sur leur bilan économique et social pour gagner, ils font tout de même des efforts importants pour en avoir un à présenter aux électeurs. En feraient-ils autant s’ils n’avaient droit qu’à un mandat unique constitutionnel ?
On doit reconnaître que la perspective de la réélection joue désormais un rôle certain dans la volonté des présidents d’afficher un bilan positif au terme de leur premier mandat. 
L’argument n’est cependant pas imparable. La pression politique pour afficher des résultats après cinq ans n’a pas que des avantages. D’abord, elle ne joue pas encore dans le contexte ouest-africain le rôle le plus important comme déterminant des chances de réélection : il est au moins aussi efficace de mobiliser les moyens de l’Etat en fin de mandat pour faire une précampagne et une campagne victorieuses, accompagnées d’achats directs ou indirects de voix et de nombreuses autres astuces pour corrompre le processus électoral afin de gagner… même lorsqu’on a en réalité perdu.

En second lieu, la perspective de la réélection est une incitation à afficher un bon bilan et à paraître un bon président au moment précis du vote. Ce n’est pas nécessairement une incitation à faire les meilleurs choix de politiques publiques qui tiennent compte des coûts et des bénéfices immédiats mais aussi futurs. Ce qu’on observe en Afrique et d’ailleurs aussi dans toutes les démocraties rythmées et dominées par les élections présidentielles, c’est une tendance à privilégier à l’approche de la fin du premier mandat des mesures populistes même lorsqu’elles sont contraires à l’intérêt général à moyen et long terme. Ce n’est pas très grave dans les contextes où l’action publique consiste à apporter des changements marginaux à des orientations et à des systèmes déjà bien établis.
C’est beaucoup plus grave dans les pays africains où les choix à faire aujourd’hui dans les domaines comme l’éducation, la santé, la sécurité ou l’impulsion économique sont vitaux et doivent impérativement s’inscrire dans un horizon temporel qui dépasse la durée d’un ou de deux mandats présidentiels. La volonté de se faire réélire, dans le contexte d’un fossé économique, éducatif et social entre les élites et les masses, conduit peut-être, par exemple, à construire hâtivement des centaines d’écoles partout dans le pays…. mais pas à s’assurer qu’elles auront des enseignants, et qu’elles s’inscrivent dans une politique éducative nationale cohérente.
La croyance dans la capacité du mandat renouvelable à inciter à une bonne gouvernance pendant le premier mandat est donc avant tout… une croyance. 
L’obsession de la réélection conduit à investir plus que de raison dans la communication permanente sur tous les faits et gestes du président, à récompenser une armée de thuriféraires du chef de l’Etat en campagne permanente, à mettre parfois l’essentiel de l’administration publique au service de l’obligation d’assurer la popularité du président à la veille des élections. La croyance dans la capacité du mandat renouvelable à inciter à une bonne gouvernance pendant le premier mandat est donc avant tout… une croyance.
Le mandat unique n’incite certes pas nécessairement à faire des choix plus avisés de politiques publiques durables puisque le président aurait peu de chances de récolter les fruits des efforts entrepris pendant cinq ans et de se voir attribuer les succès à moyen terme de son gouvernement. Débarrassé de la peur de la défaite électorale au terme de son mandat, le président pourrait par contre être plus libre et capable d’engager des réformes cruciales pour l’avenir mais impopulaires, ou heurtant de puissants groupes d’intérêts à court terme. Le président ou la présidente le pourrait. C’est une possibilité parmi d’autres. Nous sommes donc ici aussi dans le registre des croyances.
Affirmer que le mandat unique est forcément un meilleur choix institutionnel que le mandat renouvelable une fois serait aussi intellectuellement douteux que d’affirmer l’inverse. C’est pour cela que l’examen de la question du mandat unique proposé par le nouveau président béninois doit se faire en relation avec les autres réformes institutionnelles envisagées. Et c’est là que s’ouvrent des perspectives prometteuses pour donner un véritable contenu au slogan de la rupture. A condition d’aller encore plus loin dans l’audace des réformes.
Article publié sur www.wathi.org, 20 avril 2016
http://www.wathi.org/laboratoire/tribune/benin-reformes-institutionnelles-rompre-democratie-corrompue-i-mandat-presidentiel-unique-nest-mauvaise-idee-panacee/

jeudi 17 mars 2016

Face au terrorisme, l’Afrique de l’Ouest doit rester zen et minimiser les risques

A qui le tour ? Après l’attentat terroriste à Ouagadougou en février dernier, on se posait déjà cette question morbide. Quelle capitale ouest-africaine serait la prochaine cible d’Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) et de son nouveau mode opératoire ? Dakar ou Abidjan ? C’est la Côte d’Ivoire qui a été frappée ce dimanche 13 mars. Pas la métropole Abidjan elle-même mais son prolongement balnéaire du week-end, Grand-Bassam. Onze Ivoiriens, un Nigérian ont été tués aux côtés d’une Allemande, d’une Macédonienne, d’un Libanais et de quatre Français. A Ouagadougou et à Bamako aussi, les victimes étaient autant africaines que non africaines. Le terrorisme est une menace pour nous tous, résidents dans n’importe quelle ville d’Afrique de l’Ouest. Comme elle l’est depuis longtemps dans d’autres parties du monde.
On comprend qu’au lendemain de chaque acte terroriste, les chefs d’État de la région, de concert avec les autorités françaises, leurs premiers partenaires dans le domaine de la défense et de la sécurité, déclarent avec la même force leur détermination à lutter contre le terrorisme. Mais les dirigeants ouest-africains ont la responsabilité de développer aujourd’hui une réflexion autonome sur la menace terroriste, qui intègre cette dernière dans le contexte général des risques sécuritaires auxquels font face les pays de la région. Qui tienne compte de la situation politique, économique et sociale, des équilibres internes fragiles et des moyens limités de la région. Et qui tienne compte aussi des conséquences à long terme des choix stratégiques effectués aujourd’hui.
Cette réflexion autonome devrait être guidée par deux impératifs simples : protéger les populations autant que possible ici et maintenant ; et ne pas compromettre par les décisions d’aujourd’hui la paix et la sécurité à moyen et long terme dans la région.
Les dirigeants ouest-africains ont la responsabilité de développer aujourd’hui une réflexion autonome sur la menace terroriste
Il vaut mieux avoir dans son pays des forces spéciales entraînées et équipées pour pouvoir réagir efficacement à l’attaque d’un commando armé, que de ne pas en avoir. A Grand-Bassam, l’intervention rapide des forces ivoiriennes, en neutralisant les trois hommes armés, a incontestablement sauvé des vies et limité un bilan déjà douloureux de 16 tués.
Il n’y a pas de miracle. Sans être un expert en la matière, on peut affirmer que disposer de forces spéciales adaptées à ce type de situation nécessite un recrutement exigeant, une formation adaptée, des entraînements réguliers, des équipements appropriés, une logistique et une chaîne de commandement bien pensées. Dans tous les pays de la région, personne ne devrait trouver à redire à un renforcement des moyens nécessaires aux forces dédiées à la réaction contre des attaques terroristes de cette nature. Compte tenu des implications en termes de moyens financiers et d’expertise technique, on ne trouvera pas non plus à redire à une coopération avec la France, les États-Unis et d’autres partenaires dans le domaine de la formation et de l’équipement des forces spéciales et/ou des unités anti-terroristes.
Cette réflexion autonome devrait être guidée par deux impératifs simples : protéger les populations autant que possible ici et maintenant ; et ne pas compromettre par les décisions d’aujourd’hui la paix et la sécurité à moyen et long terme dans la région.
Le véritable succès de la lutte opérationnelle contre le terrorisme est cependant celui, discret, qui se traduit par des attaques déjouées ou découragées en amont par le travail des services de renseignements et de l’ensemble de l’appareil de sécurité intérieure et extérieure des États. Comme partout dans le monde, des succès ne pourront être enregistrés dans le domaine de la prévention de la forme dominante actuelle du terrorisme que par un renforcement de la qualité et du professionnalisme des ressources humaines impliquées dans les services de renseignements et de sécurité, et par un accroissement des moyens mis à leur disposition.
La prévention des attaques consiste aussi pour les pays de la région à sécuriser davantage de manière visible les lieux apparaissant comme les cibles potentielles les plus évidentes pour les terroristes, et à donner le sentiment d’avoir aussi renforcé la protection des cibles secondaires beaucoup trop nombreuses pour pouvoir être effectivement bien sécurisées. La perception d’un renforcement de la sécurité est autant important que la réalité. Le bon sens recommande de soutenir tous les efforts allant dans ce sens.
Mais le même bon sens devrait pousser les responsables politiques de la région à situer toutes les mesures sécuritaires immédiates dans le cadre de la protection des fondations structurelles de la paix et de la sécurité dans chacun des pays d’Afrique de l’Ouest. Préserver le dynamisme des activités économiques formelles et informelles dans tous les pays est notamment essentiel : casser par exemple la reprise économique en Côte d’Ivoire et ses perspectives à cinq ou dix ans par un attentat serait par exemple catastrophique pour ce pays et pour tout son voisinage.
C’est parce que l’impact des attaques terroristes sur les modes de vie est potentiellement dévastateur qu’il est judicieux de prendre des mesures qui rassurent les populations, à défaut de pouvoir les protéger effectivement. Les résidents des grandes villes ouest-africaines doivent absolument continuer à vivre, à sortir, à travailler, à commercer, à entreprendre, à se projeter dans un avenir meilleur. Les Etats doivent prendre des mesures pour donner aux populations le sentiment qu’elles sont mieux protégées tout en évitant d’opter pour un déploiement excessif de forces de sécurité armées qui provoquerait l’effet inverse : un sentiment d’insécurité permanente. C’est la recherche difficile de cet équilibre qui doit guider les autorités politiques de la région.
Casser la reprise économique en Côte d’Ivoire et ses perspectives à cinq ou dix ans par un attentat serait par exemple catastrophique pour ce pays et pour tout son voisinage.
Protéger les bases fondamentales de la paix et de la sécurité à long terme en Afrique de l’Ouest, c’est protéger les investissements dans l’éducation, la formation professionnelle, la santé et les infrastructures économiques et sociales structurantes. C’est investir dans la construction des capacités humaines des Etats à concevoir et à mettre en œuvre les politiques publiques les plus efficaces correspondant à l’intérêt général de leurs pays respectifs, dans tous les domaines, y compris celui de la sécurité qui ne se limite pas à la lutte contre le terrorisme. C’est renforcer la coopération au sein de l’espace régional ouest-africain élargi à l’ensemble du Sahel, investir dans la compréhension des dynamiques complexes et menaçantes de l’Afrique du Nord et tisser des liens d’un type nouveau avec les Etats et les peuples de cette région voisine.
La Côte d’Ivoire, dernière cible en date des criminels, a connu plus d’une décennie de crise politico-militaire avec un bilan désastreux. Pour ce pays, la première des priorités, avant et après l’attentat de Grand-Bassam, est d’éviter de recréer les conditions d’un retour à de graves fissures politiques internes et d’éloigner durablement toute possibilité de retour à une guerre civile. C’est pour cela qu’en Côte d’Ivoire, comme dans tous les autres pays d’Afrique de l’Ouest, côtiers comme sahéliens, il est essentiel que la lutte contre le terrorisme et les discours qui l’accompagne n’offrent aucune possibilité d’exploitation opportuniste aux entrepreneurs des extrémismes religieux et politiques.
C’est aussi pour éviter de compromettre la paix et la sécurité à moyen terme que les dirigeants des pays de la région ne doivent pas systématiquement reprendre en chœur la rhétorique de la guerre contre le terrorisme, comme s’ils avaient les mêmes moyens d’action, de défense et de protection que les pays les plus puissants de la planète. Il ne s’agit pas de prendre ses distances par couardise avec les partenaires occidentaux, ennemis déclarés de premier ordre des groupes se revendiquant d’Al Qaeda ou de l’État islamique. Il s’agit de continuer à coopérer avec la France, les États-Unis, l’Europe dans les domaines sécuritaire et militaire, mais sans en faire trop. Notamment sans communiquer à outrance sur l’intensité de cette coopération.
Je ne sais toujours pas si les citoyens ouest-africains doivent se réjouir ou s’inquiéter de voir chaque année toujours davantage d’avions militaires européens et américains dans le ciel des capitales de la région.
L’Afrique de l’Ouest ne doit pas renoncer à toute ambition de développer une capacité autonome d’évaluation des menaces sécuritaires et de hiérarchisation de ses priorités. Elle doit le faire en expliquant à ses partenaires occidentaux qu’elle n’a aucune envie de courir le risque de devenir, dans quelques années, le nouveau champ de bataille, et de ruines, entre les puissances de la planète et leurs ennemis les plus déterminés du moment. Je ne sais toujours pas si les citoyens ouest-africains doivent se réjouir ou s’inquiéter de voir chaque année toujours davantage d’avions militaires européens et américains dans le ciel des capitales de la région. Je ne sais pas si la transformation progressive de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel en une base militaire géante pour la lutte contre le terrorisme est le meilleur choix pour l’avenir. Je n’ai aucune certitude mais peut-être devrions-nous en discuter.
Article publié sur www.wathi.org, 17 mars 2016
http://www.wathi.org/laboratoire/tribune/face-terrorisme-lafrique-de-louest-rester-zen-minimiser-risques/

mercredi 2 mars 2016

Bénin : sortir du piège sans fin de la démocratie corrompue

Le directeur d’une régie financière de l’Etat nouvellement nommé qui organise une messe dans son église pour remercier le président qui l’a choisi pour ce poste. Et qui fait diffuser son message de remerciement à Dieu et au président au journal du soir de la télévision nationale. Un directeur d’une grande entreprise publique, récemment nommé aussi, qui doit remercier aussi le président de la République en se prêtant à un meeting dans sa région d’origine. Remerciements appuyés du DG et de ses parents de la localité diffusés aussi dans le journal télévisé de la chaîne publique. C’était il y a plus d’un an. On m’avait expliqué que la pratique était courante, voire systématique, que le président exigeait lui-même ces marques de reconnaissance médiatisée des hauts fonctionnaires promus.
Plus récemment, il y a deux semaines, alors que j’étais à Cotonou, la même télévision publique diffusait en boucle une vidéo de présentation de la maquette surréaliste d’un projet de développement touristique sur la côte béninoise. Tous les Béninois d’âge adulte ont entendu parler depuis dix ou quinze ans du projet de transformation de la « Route des Pêches », une route sablonneuse reliant Cotonou à Ouidah distante de 42 kilomètres, bordée par les cocotiers et l’océan atlantique, au potentiel touristique évident. On a tous eu le temps de franchir plusieurs étapes dans nos vies sans voir le moindre début de réalisation du projet. Rien. Même pas quelques lampadaires pour éclairer cette corniche naturelle à la tombée de la nuit.
A trois semaines d’une élection présidentielle, la télévision publique n’avait rien d’autre à diffuser que les images de la maquette de l’énième version du projet, conçue cette fois par un promoteur venu de Macao… J’ai vu de mes propres yeux la diffusion de la cérémonie de décoration officielle du promoteur par l’Etat béninois. Décoré par l’Etat pour avoir proposé une maquette.
Dire que le Bénin est gravement malade peut paraître incongru, voire choquer. Dans cette Afrique de l’Ouest, nombre de pays connaissent une insécurité permanente, font face au terrorisme, se débattent dans des crises politiques interminables.
J’écris rarement sur le Bénin, mon pays, parce que j’ai vraiment du mal à savoir par quel bout prendre ses problèmes, et comment en évaluer la gravité. Dire que le Bénin est gravement malade peut paraître incongru, voire choquer. Dans cette Afrique de l’Ouest, nombre de pays connaissent une insécurité permanente, font face au terrorisme, se débattent dans des crises politiques interminables. D’autres se relèvent depuis quelques années seulement de périodes très difficiles.

Le Bénin connaît la paix et de manière générale la sécurité. C’est aussi un pays où on peut observer au quotidien des femmes et des hommes, dans cet ordre, levés aux aurores, travailler de longues heures sous un soleil de plomb, très majoritairement dans le secteur informel, pour gagner leur vie, payer les frais de santé et de scolarité de leurs enfants. C’est aussi un pays de grande liberté, où les gens s’expriment librement sur la politique, critiquent et insultent publiquement les plus hautes autorités. Un pays où les gens créent de nouvelles activités économiques tous les jours et diversifient leurs sources de revenus par tous les moyens.
C’est une sorte de paradis de l’entrepreneuriat privé et de la non régulation. Chacun peut transformer sa maison en une école du jour au lendemain, créer même une université privée, et prétendre délivrer des MBA (Master of Business Administration). Les autorisations formelles nécessaires seront obtenues sans mal. Chacun peut aussi faire le choix de l’investissement dans la très prospère économie de la foi, de la rédemption des âmes et des rêves d’une vie meilleure, et créer dans son salon une filiale d’une des multiples églises nigérianes d’inspiration américaine. Les fonctionnaires, les cadres du secteur privé formel, tous ou presque ont au moins deux sources de revenus et de multiples usages du temps de travail quotidien normalement affecté à une occupation professionnelle précise.
Chacun peut aussi faire le choix de l’investissement dans la très prospère économie de la foi, de la rédemption des âmes et des rêves d’une vie meilleure, et créer dans son salon une filiale d’une des multiples églises nigérianes d’inspiration américaine.
Dire que ce pays en paix, entreprenant, où le président va rendre le tablier à la fin de ses deux mandats, va très mal peut sembler incongru. Et pourtant. Le Bénin, qui a inauguré les conférences nationales africaines en 1990, me semble offrir aujourd’hui l’exemple le plus abouti des trajectoires de démocratisation corrompue et improductive. Comme beaucoup d’autres pays du continent, il est enfermé et s’enferme davantage, au rythme des kermesses électorales, dans le piège sans fin de la démocratie non réfléchie. La démocratisation et la libéralisation de l’économie à la béninoise ont interrompu l’œuvre difficile et de longue haleine de la construction d’un Etat et d’une nation. La démocratisation a apporté les libertés aux populations, et c’est là un acquis fondamental à préserver. Mais c’est bien le seul.
La démocratisation de ces 25 dernières années a fait exploser le clientélisme politique, légitimé la corruption et encouragé le repli identitaire et régionaliste. Les élites intellectuelles, suivies peu après par les élites économiques et traditionnelles, ont vite compris les règles du multipartisme intégral et de la démocratie électorale. Elles ont compris qu’il fallait mobiliser du monde derrière soi dans sa région d’origine, par tous les moyens, pour devenir un « honorable député », pour négocier une place dans un gouvernement ou dans une grande institution publique, et/ou pour s’assurer de pouvoir développer ses affaires licites, illicites, voire criminelles, avec la protection d’un Etat réduit à l’autorité politique suprême du moment.
La démocratisation de ces 25 dernières années a fait exploser le clientélisme politique, légitimé la corruption et encouragé le repli identitaire et régionaliste.
Si tout le monde dit publiquement que « voler, ce n’est pas bon », voler pour redistribuer dans sa région, se construire une base politique locale et l’offrir au pouvoir en place, est parfaitement acceptable. Ce n’est même pas voler. C’est savoir faire de la politique. La politique a ainsi fait corps avec la corruption, et l’a banalisée dans l’ensemble de la société. Les pratiques politiques réelles dans la démocratie modèle béninoise ont ridiculisé l’Etat de droit et le travail laborieux d’élaboration de lois que personne ne peut faire appliquer en l’absence de justice capable et indépendante, d’institutions de contre-pouvoir crédibles et d’une administration publique disposant d’un espace minimal de neutralité politique.
Au Bénin, on a pensé instaurer une démocratie digne de ce nom sans construire des partis politiques. Sans réguler les activités politiques et leur financement. Sans continuer à construire un Etat. Sans bâtir des institutions judiciaires indépendantes. Sans investir délibérément dans l’éducation civique et politique de populations majoritairement pauvres et non alphabétisées dans la langue officielle, subitement invitées à choisir leurs représentants et leurs gouvernants. Au lieu de renforcer l’Etat dans sa posture d’incarnation de l’intérêt général, la démocratie à la béninoise a considérablement affaibli la capacité de l’Etat à jouer ses rôles fondamentaux en faisant de l’allégeance politique le principal critère de nomination aux plus hautes fonctions publiques.
Il est même surprenant qu’il y ait encore autant de personnes compétentes dans les rouages de l’Etat. Le problème est que même ces personnes deviennent largement improductives dans un tel contexte politique. On ne peut pas être en train d’organiser des messes filmées et des cultes variés pour remercier le chef de l’Etat, être obligé d’être sur le terrain toutes les semaines pour soigner sa base électorale locale et diriger efficacement une grande administration ou une entreprise publique. Les pratiques politiques corrompues et le remplacement d’une éthique du travail et du service public par le culte de l’enrichissement personnel par tous les moyens n’ont miraculeusement pas encore eu raison de toutes les intelligences individuelles et de la créativité des Béninois.
Au Bénin, on a pensé instaurer une démocratie digne de ce nom sans construire des partis politiques. Sans réguler les activités politiques et leur financement. Sans continuer à construire un Etat.
Mais la moindre réalisation collective, – entendez tout projet qui implique plus d’une personne dans son exécution-, pose des problèmes quasiment insurmontables. C’est parce qu’on ne sait plus rien construire dans les délais et avec des coûts raisonnables, parce que « chacun veut manger quelque chose » à tous les niveaux, qu’on se contente d’applaudir des maquettes. Pendant ce temps-là, quelques-uns des pays voisins malgré leurs problèmes politiques, comme le Togo, ont construit en quelques années de nouvelles infrastructures d’envergure essentielles pour la relance économique.
Le Bénin ne sera pas gravement malade le jour où on se réveillera à Cotonou, Porto-Novo, Parakou ou Djougou avec le sentiment qu’il n’y a plus un Etat capable de faire face à la moindre catastrophe naturelle, ou au moindre choc sécuritaire ou économique. Quand on se rendra compte qu’il n’y a pas un Etat capable de fixer des limites à la criminalité organisée transnationale, aux faux prophètes et aux extrémistes religieux de tous bords. Ce sera trop tard. Le Bénin est déjà gravement malade aujourd’hui. Au lendemain de l’élection présidentielle du 6 mars, il faudra immédiatement hospitaliser le patient pour un traitement long et puissant. Quel que soit le nom de celle ou de celui qui succédera au président Yayi Boni.
Article publié sur www.wathi.org, 2 mars 2016
http://www.wathi.org/laboratoire/initiatives/opinions-election/benin-sortir-piege-fin-de-democratie-corrompue/

jeudi 11 février 2016

Lutte contre la corruption : WATHI, un think tank citoyen, donne la parole

« La corruption n’est-elle pas présente dans tous les pays de la planète ? La corruption n’est-elle pas très répandue dans les pays d’Asie de l’Est qui sont pourtant des modèles en matière de développement économique ? »
« La corruption présente dans les hautes sphères politiques et économiques a-t-elle empêché la Chine de connaître des taux de croissance à deux chiffres pendant des décennies et de réduire significativement la pauvreté ?  Pourquoi donc parler autant de la corruption en Afrique et en faire le problème le plus important ? »
Cette opinion, on l’entend souvent, exprimée par des Africains ou par leurs partenaires en affaires du reste du monde, lorsqu’on s’attarde sur la corruption en Afrique comme étant un obstacle majeur au développement économique et social. Que la corruption soit présente sur tous continents n’est peut-être pas ce qui importe le plus pour les dizaines de millions d’Africains qui en paient le prix le plus fort, en étant privés d’un minimum de services publics de santé, d’éducation, de sécurité et d’opportunités économiques en raison des détournements massifs des ressources publiques et de nombreuses autres formes de pillage des richesses de leurs pays.
Décrivez les mécanismes de la corruption dans votre pays et proposez vos solutions!

C’est pour éviter que des questions mal posées n’éloignent les citoyens des pays africains de leurs priorités en matière d’engagement collectif pour changer le présent et l’avenir que le laboratoire d’idées citoyen et participatif pour l’Afrique de l’Ouest, le WATHI, a été créé. C’est parce que nous avons de bonnes raisons de penser que l’Afrique de l’Ouest est dangereusement fragilisée par le niveau de corruption qui règne dans la plupart des pays de la région que le premier débat en ligne de l’année sur le site de WATHI porte sur cette question.  
C’est vous qui avez la parole. Quelle est votre évaluation de l’ampleur et des conséquences de la corruption dans votre pays ? Quelles sont les formes qu’elle prend concrètement ? Comment se manifeste-t-elle dans les secteurs de l’éducation et de la santé ? Peut-on isoler la « petite corruption » visible des agents de police et autres fonctionnaires au contact des usagers de la grande corruption raffinée des hauts responsables politiques et administratifs et de leurs alliés locaux et étrangers dans le monde des affaires ? Et surtout, quelles sont vos propositions pour lutter plus efficacement contre la corruption et l’enrichissement illicite dans le contexte spécifique de votre pays ? Où et comment attaquer les systèmes de corruption profondément installés ?
L’enjeu de la lutte contre la corruption est considérable pour les pays de l’Afrique de l’Ouest. Nous soupçonnons fortement que la corruption sous ses diverses formes a atteint dans beaucoup de pays de la région le seuil à partir duquel une tumeur bénigne devient cancérigène et fatale. La corruption, lorsqu’elle est généralisée et systémique est une source de détournement massif de ressources financières destinées à des services publics vitaux pour les populations, dans le sens littéral du terme.
La corruption tue à petit feu nos États, nos économies et l’âme de nos sociétés
Au Bénin, la dernière grande affaire de corruption concernait le détournement massif, et bien élaboré, de fonds d’aide des Pays-Bas destinés aux projets d’approvisionnement en eau potable des populations rurales. Le coût d’une telle corruption, c’est la santé et donc la survie des plus pauvres.
Au Nigeria, où de hauts responsables civils et militaires ont détourné pendant des années, voire des décennies, des millions de dollars destinés aux équipements et à la formation des forces armées et des services de sécurité, le vrai coût de la cupidité d’une poignée d’élites toutes ethnies, religions et origines géographiques confondues, c’est la vie de dizaines de milliers de personnes au nord du Nigeria et dans tout le bassin du lac Tchad.
La corruption systémique change les incitations et oriente le temps, l’énergie, la créativité des populations vers des activités visant l’enrichissement individuel immédiat






Plus grave que ses effets immédiats perceptibles, la corruption systémique change les incitations et oriente le temps, l’énergie, la créativité des populations vers des activités visant l’enrichissement individuel immédiat par l’accession à des positions de rente, au détriment des activités productives, de l’innovation et de l’intérêt général. C’est pour cela que nous vous invitons tous à participer à cette réflexion collective sur les moyens non pas d’éradiquer la corruption, mais de la ramener dans des proportions et des formes qui ne détruisent pas à petit feu nos États, nos économies et l’âme de nos sociétés ouest-africaines.
Article publié dans Jeune Afrique le 11 février 2016
http://www.jeuneafrique.com/301543/politique/lutter-contre-corruption-wathi-think-tank-citoyen-donne-parole/

jeudi 31 décembre 2015

Quelles leçons tirer de l’année électorale 2015 en Afrique de l’Ouest?

« C’est l’estomac noué et la gorge serrée que les citoyens de six pays membres de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’apprêtent à entrer dans une période électorale devenue synonyme, dans une  trop grande partie du continent, de risque maximal de crise violente ». C’est par ces mots que j’avais introduit un article rédigé en mars 2014 sur l’angoissante attente d’une série d’élections présidentielles en 2014 et surtout en 2015 : Guinée Bissau, Nigeria, Togo, Guinée, Côte d’Ivoire et Burkina Faso.
Parce que l’Afrique de l’Ouest avait connu une série de crises violentes au cours des quinze dernières années, toutes liées en partie au moins à une lutte acharnée pour le pouvoir politique, on avait quelques raisons de percevoir les échéances électorales au premier chef comme une menace grave à la paix et à la stabilité. Je faisais donc partie de ces oiseaux de mauvais augure prompts à voir des risques de violence partout.

Au Nigeria et au Burkina Faso, une année politique qui redonne espoir

Au début du mois de décembre 2015, toutes les élections présidentielles de l’année avaient rendu leur verdict. Les derniers scrutins présidentiel et législatif au Burkina Faso se sont achevés par la victoire au premier tour de Roch Marc Christian Kaboré et de son parti, le Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Résultats proclamés par la commission électorale burkinabè dans le délai annoncé, qui n’ont fait l’objet d’aucune contestation de la part des autres candidats et partis en lice.
L’élection au Burkina Faso était la seule de la région qui s’inscrivait dans le cadre d’une période de transition consécutive au départ de l’ancien homme fort du pays, Blaise Compaoré, chassé du pouvoir par une insurrection populaire fin octobre 2014. L’année électorale tant redoutée s’est ainsi achevée sur un processus de grande qualité au Burkina Faso. Si les autres élections de 2015 dans la région ne se sont pas aussi bien passées, aucune n’aura été calamiteuse et meurtrière.
Avant l’épilogue burkinabè, l’Afrique de l’Ouest avait déjà été agréablement surprise en début d’année par le sursaut de sa grande puissance, le Nigeria. L’élection présidentielle des 28 et 29 mars 2015 s’est non seulement passée sans provoquer les centaines de morts décomptées quatre ans plus tôt après des violences postélectorales au nord du pays, mais elle a abouti à la défaite, sans précédent, d’un président et d’un parti au pouvoir battus par le candidat et le parti de l’opposition. Tout cela aurait bien pu très mal tourner et plonger le Nigeria et avec lui une grande partie de l’Afrique de l’Ouest dans un engrenage de violences et d’incertitudes.
L’année électorale tant redoutée s’est ainsi achevée sur un processus de grande qualité au Burkina Faso. Si les autres élections de 2015 dans la région ne se sont pas aussi bien passées, aucune n’aura été calamiteuse et meurtrière.
Le miracle nigérian fut le résultat de l’heureuse conjonction de la clarté du choix collectif des électeurs contre la réélection du président sortant Goodluck Jonathan, de l’existence d’une alternative politique crédible – un parti d’envergure nationale uni derrière Muhammadu Buhari -, et d’une commission électorale crédibilisée par la compétence et l’intégrité projetées par son président. Mais la transformation d’une angoisse légitime en une immense satisfaction après les élections au Nigeria fut aussi le résultat du travail discret et acharné d’acteurs nationaux, régionaux et internationaux déterminés à empêcher le pays de 170 millions d’habitants d’ajouter une crise politique violente à une situation sécuritaire déjà très dégradée par l’activité  terroriste de Boko Haram au nord du territoire.

Au Togo, une élection qui finit en queue de poisson, comme d’habitude

Le Togo a servi à la région un processus électoral aussi inabouti que d’habitude. Au terme de mois de campagne électorale coûteuse et de controverses sur les conditions d’organisation du scrutin présidentiel, – sur les mêmes points de discorde que cinq ans plus tôt, la centralisation et la proclamation des résultats furent caractérisées par un cafouillage et une opacité forcément suspects.
Comme d’habitude, aucune institution n’était en mesure d’inspirer confiance à tous les acteurs politiques. Comme d’habitude, le candidat le plus sérieux de l’opposition dénonça les irrégularités, annonça ne pas reconnaître les résultats donnant la victoire au président sortant Faure Gnassingbé, dont la famille est au pouvoir depuis 48 ans. Comme d’habitude, des chefs d’Etat de l’organisation régionale, la CEDEAO, se mobilisèrent rapidement pour appeler à l’apaisement et au dialogue, faire accepter la réélection de leur homologue et tourner au plus vite la page.
On est assez loin au Togo de la politisation de la société civile du Burkina Faso voisin et de la croyance à la possibilité pour un peuple d’imposer une rupture politique à la fois révolutionnaire, idéaliste et tempérée par une saine appréciation des réalités et une culture de la modération.
Le lourd héritage dictatorial du Togo et une incapacité de plus en plus évidente des élites politiques locales rangées dans l’opposition à renouveler leurs stratégies, leurs tactiques et l’offre proposée à leurs concitoyens de toutes les régions, ont produit un épilogue prévisible: des élections non violentes mais inutiles. Si les réformes électorales et institutionnelles maintes fois discutées et promises ne sont pas mises en œuvre avant la prochaine élection présidentielle, le président actuel – dont le nombre de mandats n’est pas limité par l’actuelle Constitution taillée sur mesure pour et par son défunt père, l’ancien président Gnassingbé Eyadéma, – pourrait bien ne pas avoir de soucis à se faire pour son pouvoir pendant de longues années.
Comme l’économie semble avoir quelque peu repris ces deux dernières années, que de nouvelles infrastructures publiques ont redoré l’image de Lomé et de ses environs, que les Togolais savent se débrouiller seuls depuis longtemps pour vivre ou survivre, et que le passé de féroces violences politiques est encore très présent dans leurs esprits, un désintérêt croissant pour les joutes électorales est très probable. On est assez loin au Togo de la politisation de la société civile du Burkina Faso voisin et de la croyance à la possibilité pour un peuple d’imposer une rupture politique à la fois révolutionnaire, idéaliste et tempérée par une saine appréciation des réalités et une culture de la modération.

En Guinée et en Côte d’Ivoire, des victoires présidentielles éclair et des questions 

L’élection présidentielle en Guinée pouvait être aussi dangereuse que celle du Nigeria, toutes proportions gardées. La démocratie électorale est un apprentissage récent dans une Guinée sortie d’une transition militaire en 2010 avec des institutions étatiques particulièrement faibles et détournées depuis des décennies de leurs missions d’intérêt général. L’élection présidentielle qui avait abouti à l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé avait été marquée par une organisation chaotique, une campagne électorale aggressive, des crispations politiques alignées sur les différences ethnorégionales et par une contestation du résultat final par le principal adversaire du président élu, l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo.
On pouvait craindre cinq ans plus tard une élection aussi tendue que la précédente, susceptible de dégénerer en violentes contestations postélectorales. Il n’en a rien été. Pas parce que l’organisation fut cette fois convaincante. Pas parce que la Commission électorale inspira confiance à tous les acteurs politiques. Pas parce qu’il n’y avait pas des raisons de douter de la neutralité politique de la machine électorale et du processus d’enrôlement des électeurs. L’élection ne précipita pas la Guinée dans la violence parce qu’elle fut pliée en un tour, remportée par le président sortant avec 57,8 % des voix. Un second tour aurait pris la forme d’un nouveau face à face tendu entre les rivaux de 2010 et n’aurait pas manqué de rappeler l’importance des mobilisations ethniques dans le jeu politique.
L’opposant Dalein Diallo et quelques autres candidats eurent beau contester le résultat donnant une victoire facile au président sortant, cela ne changea rien à la confirmation de celle-ci par la Cour constitutionnelle. Les manifestations de protestation des partisans de l’opposition n’ont pas duré bien longtemps. La parenthèse électorale fut vite refermée au grand soulagement d’une bonne partie des Guinéens, des pays voisins et des partenaires internationaux.
L’élection en Côte d’Ivoire n’était pas la plus à craindre parmi les rendez-vous de 2015. Essentiellement en raison d’un rapport de forces politiques déséquilibré entre le président Alassane Ouattara et ses adversaires potentiels, et du traumatisme de la guerre postélectorale meurtrière de 2010-2011. Les controverses n’ont pas manqué en Côte d’Ivoire aussi sur la neutralité de la commission électorale, sur la crédibilité des listes électorales et sur bien d’autres aspects de l’organisation électorale.
Au dernier moment, trois candidats boycottaient le scrutin tandis que d’autres y allaient à reculons. Tout cela se termina comme en Guinée par le fameux « coup KO », une victoire au premier tour avec un score impressionnant de 83,6 % pour le président Ouattara. Même avec un taux de participation de 52,86%, la réélection du président ne pouvait souffrir de contestation. La parenthèse – bruyante et dispendieuse – de l’élection fut vite refermée, sans débordements violents.

Pour gagner, il vaut mieux être déjà président

Au terme de cette année électorale en Afrique de l’Ouest, plus de peur que de mal, peut-on affirmer : on déplore peu de violences et de pertes en vies humaines directement liées aux différents scrutins. C’est un motif légitime de satisfaction. Mais quel en est le bilan en termes de progrès dans la consolidation d’institutions et d’une culture démocratiques dans les pays concernés ? Dans le cas des deux derniers pays évoqués, la Guinée et la Côte d’Ivoire, il faut bien reconnaître que les victoires par «  coup KO » dès le premier tour ont découragé toute contestation sérieuse susceptible de dégénérer en violences ou en crise politique longue, mais n’ont pas renforcé de manière significative la crédibilité des institutions électorales et des systèmes politiques.
Si les victoires « un coup KO » n’ont pas renforcé les institutions politiques dans ces pays, elles ont confirmé que le meilleur moyen de devenir président dans la région est … de l’être déjà.
De fait, dans les deux pays, ainsi qu’au Togo, rien n’indique que les conditions des réussites nigérianes et burkinabè de cette année seront réunies de si tôt, et avant les prochaines échéances en 2020: l’existence d’institutions électorales perçues comme réellement indépendantes ; celle d’un noyau de personnalités à la fois compétentes et intègres conscientes de l’importance de leurs missions à la tête d’institutions clés et l’émergence d’acteurs de la société civile à la fois outillés et déterminés à surveiller tous les acteurs impliqués dans les processus électoraux. Si les victoires « un coup KO » n’ont pas renforcé les institutions politiques dans ces pays, elles ont confirmé que le meilleur moyen de devenir président dans la région est … de l’être déjà.
Les avantages des présidents sortants sont considérables : leur moyens financiers, leur domination de l’espace médiatique et leur influence voulue ou non sur les institutions impliquées dans le processus électoral les placent dans une confortable position. Lorsqu’ils ont en plus des réalisations à mettre à l’actif de leur premier mandat, et ce fut le cas dans des degrés certes variables en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Togo, la réélection devient particulièrement aisée.
Les élections tous les quatre ou cinq ans restent importantes au moins pour cette raison : elles obligent les pouvoirs en place à rechercher l’affichage d’un minimum de preuves de progrès économique et social à présenter à leurs populations, même s’ils n’en ont pas fondamentalement besoin pour gagner. Leurs équipes de campagne désormais systématiquement appuyées par des agences privées de communication politique font le reste du travail, en magnifiant de manière très professionnelle les bilans présidentiels à coups d’immenses et coûteux posters de campagne.
A la fin de cette année électorale 2015, et alors que se profilent des scrutins présidentiels dès février 2016 au Bénin et au Niger, puis au Cap-Vert et plus tard au Ghana, les citoyens de la région devraient concentrer leurs efforts sur deux chantiers. Le premier reste celui de la clarification des règles de la démocratie électorale qui doivent s’imposer à tous les acteurs politiques en compétition, et doivent assurer la neutralité de toutes les institutions impliquées à chaque étape des processus électoraux de l’identification des électeurs à la proclamation des résultats définitifs. Pour beaucoup de pays, des progrès dans ce domaine avant leurs prochaines élections sont encore très incertains.

Dépasser la démocratie organisée autour des élections est un chantier impératif

Le second chantier est encore plus déterminant pour l’avenir de l’Afrique de l’Ouest que ne l’est l’amélioration des processus électoraux. Il consiste en un dépassement de la démocratie électorale pour y intégrer des institutions et des dispositifs qui permettent de sélectionner plus strictement les hommes et femmes qui entendent représenter et gouverner leurs concitoyens et qui placent les gouvernants sous le regard et le contrôle exigeants et permanents des gouvernés.
Il ne sert en réalité pas à grand chose de dépenser l’équivalent de centaines de millions de dollars dans des processus électoraux, des campagnes spectaculaires et des compétitions politiques porteuses de divisions et de corruption de la société qui ne donnent au bout du compte aucune garantie quant aux aptitudes et à la volonté des dirigeants élus démocratiquement à gouverner dans le sens de l’intérêt général des gouvernés. Bien plus que les élections qui l’ont conclue, c’est la transition burkinabè dans sa volonté acharnée de changer le rapport des gouvernants au peuple, et de faire de l’intégrité personnelle un critère essentiel de sélection des dirigeants, qui constitue un motif d’espoir pour ce pays.
Si cela peut rassurer les pays de la région, le second chantier n’est pas une priorité que pour les jeunes démocraties africaines. Il concerne autant nombre de démocraties anciennes en Europe et en Amérique où les compétitions électorales sont de plus en plus corrompues par la puissance de l’argent et/ou par un nivellement par le bas des discours politiques. Ces systèmes démocratiques doivent cesser d’être considérés comme l’horizon indépassable pour ceux qui veulent réformer les systèmes politiques en Afrique de l’Ouest.
Dans cette dernière région, le coût humain des systèmes politiques mal ou non pensés et de la mauvaise gouvernance qu’ils produisent ou autorisent est infiniment plus important que dans les vieilles démocraties où les populations mangent au moins à leur faim et bénéficient d’un minimum de services publics essentiels. Parce qu’elles ont eu dans la longue histoire de la construction de leurs Etats-nations des hommes d’idées et d’action, et pas seulement de pouvoir, qui ne voulaient pas se contenter de ressembler à leurs sociétés telles qu’elles étaient, pensaient et fonctionnaient, mais qui avaient aussi comme ambition de les rendre meilleures pour les générations futures. C’est aussi ce dont ont besoin urgemment les pays d’Afrique de l’Ouest.
Article publié sur www.wathi.org, 31 décembre 2015
http://www.wathi.org/laboratoire/tribune/quelles-lecons-tirer-de-lannee-electorale-2015-en-afrique-de-louest/

mercredi 9 décembre 2015

The Fight Against Terrorism in Africa: Resisting the Herd Mentality

The first lines of this text were written on Friday, November 20 at the Bamako airport, on a flight back to Dakar. When the hostage crisis at the Radisson Blu hotel in the Malian capital was not yet resolved and the death toll of this umpteenth tragedy was still unknown. It will be 22 dead, including two terrorists. Friends and relatives tried to get in touch with me to make sure I was not in the wrong place at the wrong time.
I could have been at Radisson Blu that very morning for an appointment or for any other reason. I went there the afternoon before. A week earlier, on Friday, November 13, when news of Paris attacks broke out, my first reaction was to think of some of my relatives and friends who live in Paris and send some text messages to make sure they did not go out that night.
Biased compassion and media coverage 
Probably many of us in our African cities, far from Paris, were scared for few hours by the possibility that one of our relatives might have been in the wrong place at the wrong time. Each of the 130 victims of the Paris attacks had dozens of relatives. The same goes for the victims of the Bamako attack, and for each of the 224 victims of the attack against a Russian airliner in Egypt.
These relatives will probably never find a convincing explanation for their personal tragedy. Compassion and media coverage vary in scale depending on whether or not the targets of terrorist attacks are Western. This translates into minutes of respectful silence around the world in memory of the victims of Paris attacks and brief mentions of victims of similar attacks in Lebanon, Nigeria, Kenya, Syria, or Pakistan. Remembering what these tragedies truly mean for ordinary people is necessary to quickly get past the debate on this issue.
In African cities and in the virtual world of social networks, public opinion fluctuated between empathy for the French people – fostered by the continuous updates on the most popular international media in the continent – and the virulent denunciation of the double standards used to assess human tragedies as they affect Western countries or others.
Respect the memory of all victims, then think carefully
When we fundamentally believe in the principle of equality of all human lives, we should be able to respect the memory of all victims of human folly, regardless of whether they died in a concert hall in Paris or in a small market of Yola somewhere in Northeastern Nigeria. However, empathy and shared sympathy shouldn’t lead one to heedlessly partake in an all-out war against terrorism.
When we fundamentally believe in the principle of equality of all human lives, we should be able to respect the memory of all victims of human folly, regardless of whether they died in a concert hall in Paris or in a small market in Northeastern Nigeria.
The Paris attacks occurred only three days after the second edition of the Dakar Forum on Peace and Security in Africa, which focused on “Challenges of Terrorism in Africa”. Largely inspired and organized by the French government, in particular the Ministry of Defense, this major event was an opportunity for all stakeholders to assert that no country was safe from terrorism and that the response to terrorism must be global. In Dakar, we extensively talked about religious radicalization, illegal financing of terrorist groups, regional cooperation in the Sahel and beyond, the needs of the armed forces in the region, and what the key partners in security (France, United States, and Europe) could bring to African countries.
Is terrorism the number one common enemy?
I was one of the guests at the forum who felt that this focus on terrorism in Africa – with meetings, summits, workshops – was turning into a dangerous obsession carrying the risk of distracting the scarce human resources of our region from top priorities that include, but are not limited to the fight against terrorism. Aren’t the Paris attacks, followed a week later by the assault in Bamako, a fatal demonstration that terrorism is indeed the number one common enemy, and that the fight against this plague must be an absolute priority for France, Europe, United States, and Africa? Is it time to accept without further reflection that we need a global response against the global issue of terrorism?
No, it is too early to stop thinking independently and blindly join a response that will be global in name only. The response that has taken shape following Paris attacks comprises a range of measures to strengthen homeland security in France and Europe, and an intensification of the war against the “Islamic State” in Syria and Iraq. This response is that of the major military powers of the world; it cannot thus claim to be global. Let us be clear. French authorities have plausible reasons to take all necessary measures to better protect their citizens, their economy under stress, and to protect themselves from a tough political sanction. This is also the case for Belgium and other European countries.
The threat of terrorist attacks is likely to exist for a long time
As a longstanding structured state with substantial human, financial, and technical resources, with an extensive diplomatic network and military bases in Africa and the Middle East, France knows how to thwart most attacks aimed at its territory. It will probably be even more effective at this deterrence with the enforcement of new security measures.
But France, other European countries, and the United States cannot avoid all attacks planned against them by their terrorist enemies. It is very likely that planned attacks will happen during the next few years and these powerful countries will recover each time, without counting tens of thousands of their citizens as victims.
The most paramount factor in the severity of insecurity around the world is not the intensity of rivalries between social groups for power, but the innumerable devastating means of violence at their disposal.
Terrorist attacks – which disintegrate states and societies by inflaming clan, tribal, and religious rivalries in the Middle East, Afghanistan and Pakistan – destroy the prospect for survival and the lives of millions of people. In these regions of the world the “war against terrorism” masterminded by the great powers led to long military interventions and circumstantial political alliances with dubious local actors who were inundated with weapons over the course of years. The most paramount factor in the severity of insecurity around the world is not the intensity of rivalries between social groups for power, but the innumerable devastating means of violence at their disposal.
Arms Industry, the profitable business of insecurity, and the cost of cynicism
It seems like no one wants to start a serious debate on the culpability of Western and other great powers in fueling internal conflicts. Nobody seems to question the responsibility of political actors, and the actors of the arms industry and the business of insecurity who, like those in the United States, refuse to take measures to reduce violence in their own country, even if it means young crazed killers shooting at students on campuses every two months. This is the same cynicism that projects the means of destructive folly in all areas of the world – where global and regional military and financial powers compete directly or indirectly.
Make no mistake. In Africa, terrorism is a reality, and a serious threat to peace and human security. It is embodied by groups known in each of the regions of the continent: al Shabab in Somalia, Kenya, and in all the countries in the Horn of Africa and East Africa; Boko Haram in Nigeria and in the countries of the Lake Chad basin; Al-Qaida in the Islamic Maghreb, and its new semi-autonomous offshoots in Mali and the Sahel. There are also armed groups that proliferate in Libya and the rest of North Africa, claiming to be the armed wings of either Al-Qaida or of the “Islamic State”. In terms of death toll, Boko Haram and al Shabab are among the world’s most deadly terrorist groups.
 Strengthen the capacities of security systems
Africa is definitely concerned with the fight against terrorism. However, in Africa and elsewhere, terrorism is a mode of operation used by groups that are also political, economic, and social actors pursuing their goals in a specific context. Contemptuously reducing terrorists to the repulsive means of violence they use can lead to biased analyses and inadequate responses. The fight against terrorism should take place through the identification of all stakeholders of insecurity in each of the regions of Africa. Those who resort to terrorist acts, and those who are objective accomplices by taking advantage of incomes generated by insecurity or by creating the political, economic, and social conditions that allow the perpetration of violence to continue.
The fight against terrorism should take place through the identification of all stakeholders of insecurity in each of the regions of Africa.
African countries should certainly strengthen the capacities of their security systems and of all institutions that should be involved in countering terrorist attacks. We must also urgently stop the lax attitude of security agents and citizens, which no longer matches the level of the threat of terrorist attacks in many African cities.
But this fight against terrorism will only make sense if it totally changes the way States are managed and how they work on a daily basis. It will only make sense if it provides an opportunity to expose the intricate internal and external factors that have been at the base of the diversification of the forms of violence used in the continent over the past twenty years, adding terrorism by self-proclaimed armed Jihadists to the pre-existing forms of violence.
A global response to major vectors of insecurity
In addition to the responses rooted in the understanding of specific local and regional contexts, the world and Africa do need a global response to the major vectors of insecurity. These responses should include a strengthening of cooperation between security and intelligence services at the international level as an answer to the mobility of actors of violence. However, it should not be limited to that. The articulation of the global response should involve raising an essential question about the unrestricted globalization process and its consequences. Indeed, globalization has magnified in an unprecedented way the use of money and force to pursue the particular interests of the powerful state and non-state actors everywhere in a world.
In addition to the pre-existing inevitable disorders caused by the conflicting interests of the great and medium powers, globalization came with new disorders exported by actors of all backgrounds driven by greed and sometimes by ideology. When Emirates with petrodollars, multinational corporations, groups, and even extremely wealthy individuals can invest their money anywhere in the world with little or no oversight, it becomes very easy to change the political, military, economic, social, and even religious dynamics in poor countries with loosely structured governments who are still facing the challenge of effective nation-building.
A great world disorder
Like poor regions of the world, Africa has become the receptacle of all means of violence, weapons, expertise, and extremist ideologies massively exported by cynical actors from all backgrounds who are not concerned about the consequences of their actions. Globalization – which comes with a variety of electronic gadgets that give us the illusion that we live in the same space – singularly complicates our analysis and blurs responsibility.
Even though wealthy and organized countries cannot thwart all terrorist attacks, they are not exposed to the threat of disintegration of their states and societies. Many countries in the Middle East are already experiencing this. One must be very optimistic to believe that Syria, Iraq or even Libya in North Africa can attain a sustainable peace in the next ten years and beyond.
The best way to fight against terrorism in Africa is to build effective and organized States with accountable political leadership and to create spaces for citizen-led debate to spark the formulation of relevant public policies.
African countries should do everything possible to avoid following the path of most countries of the Middle East at war or in a permanent state of insecurity with no end in sight. Leaders should keep their heads level despite the legitimate emotional response and the sensational media coverage caused by recent events in Paris and Bamako. We should be aware that in African countries one could die needlessly in so many ways other than a terrorist attack. Finally, we should know that the best way to fight against terrorism in Africa is to build effective and organized States with accountable political leadership and to create spaces for citizen-led debate to spark the formulation of relevant public policies.
The French original version of this article was published on 24 November 2015 in Le Monde Afrique.
Article publié le 9 décembre 2015 sur www.wathi.org, 
http://www.wathi.org/laboratoire/tribune/fight-against-terrorism-in-africa-resisting-the-herd-mentality/