mardi 1 juillet 2008

Le développement en Afrique subsaharienne : la diversité des trajectoires et le primat du politique

« L’Afrique bouge, elle est entrée de plain-pied dans la mondialisation, la croissance redémarre en Afrique ». C’est par ces propos que le secrétaire d’Etat chargé de la Coopération et de la Francophonie, Alain Joyandet, entamait la conférence de presse du 19 juin dernier au cours de laquelle il présenta les « huit chantiers pour l’Afrique » devant marquer la nouvelle politique de son département et reposer sur deux piliers : le développement économique et le rayonnement culturel. L’Afrique bouge en effet. Elle bouge différemment selon les pays et les régions : entre l’Afrique de l’ouest, l’Afrique centrale, l’Afrique australe et la Corne, l’ampleur des différences est au moins aussi importante que celle des similarités. En passant l’essentiel des trois premiers mois de fonction dans près d’une vingtaine de pays africains, et en se mettant « à l’écoute de tous » selon ses termes, le ministre français a sans doute pris la mesure des grands écarts entre les situations et les dynamiques nationales.

Les spécialistes du développement, qu’il s’agisse des universitaires ou des « praticiens » au sein des agences de coopération des pays riches du Nord, des institutions internationales et régionales du développement ou des organisations non gouvernementales devenus plus récemment des acteurs importants du milieu, sont au fait de la palette des théories formulées au cours des cinquante dernières années sur les raisons du « sous-développement » du continent africain caractérisé alors par la stagnation voire le recul du niveau des revenus moyens par habitant, des indicateurs de santé et d’éducation, et la trop lente transformation des structures économiques. La communauté du développement – qui inclut aussi dans une certaine mesure les décideurs des pays receveurs d’aide – n’a jamais été à court d’idées et de renouvellement des discours et des pratiques.

L’enthousiasme post-indépendantiste pour le développement industriel, les grands projets d’infrastructures structurants et la substitution des importations a été suivi par la doctrine de la stabilisation macroéconomique, des ajustements structurels, de la promotion du secteur privé et des exportations, puis par la découverte de l’importance du capital humain, de l’investissement dans la santé et l’éducation et du rôle essentiel de l’Etat, avec comme corollaire la promotion de la « bonne gouvernance ». Cette année 2008, à la faveur de la crise alimentaire, est quant elle déjà marquée par le grand retour de l’agriculture vivrière dans le débat et dans les multiples plans d’action des agences de développement.

Sans surprise, la relance des agricultures africaines a été présentée par le secrétaire d’Etat à la coopération comme le deuxième des huit nouveaux chantiers de l’action française. En mai dernier, à la conférence de Tokyo sur le développement en Afrique (TICAD), le Japon promettait également de faire de la coopération agricole la priorité de son aide au continent. Lors du dernier sommet de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Rome, alors que la polémique avait enflé sur le thème du partage des responsabilités de la faiblesse des agricultures africaines entre l’organisation onusienne et les gouvernements, les thèmes de l’autosuffisance alimentaire et de la nécessité de produire ce qu’on consomme et de consommer ce qu’on produit, dignes de la littérature sur le développement des années 1960, ont fait un retour en force.

Si l’on n’avait pas pendant longtemps considéré les pays en développement en général et les pays africains en particulier comme fondamentalement différents, si on les avait caractérisés davantage par leurs propres trajectoires politiques sur la longue durée, leurs contradictions internes ainsi que la complexité de leurs rapports économiques, politiques et humains avec l’extérieur plutôt que par les symptômes de leur « sous-développement », on n’aurait sans doute pas attendu les dernières années pour découvrir, ou faire semblant de découvrir sous le couvert sémantique de la « bonne gouvernance » que le progrès économique et social dépendait en Afrique, comme partout ailleurs dans le monde, de l’existence d’une volonté politique des pouvoirs en place d’améliorer le sort de leurs populations et de la capacité à disposer de ressources humaines de qualité pour concevoir et mettre en œuvre des politiques publiques efficaces, y compris celles qui permettent le développement du secteur privé et la meilleure utilisation des aides provenant des pays riches et des opportunités offertes par la mondialisation.

L’Afrique ne vient pas d’entrer dans la mondialisation. Elle y participe depuis longtemps mais certainement pas de la meilleure des manières. Exportatrices sur la longue durée de ressources naturelles minières ou agricoles et grandes importatrices à la fois de biens d’équipements que de services et de biens de consommation courante, y compris les produits alimentaires de base, la plupart des économies africaines marquées par le fait colonial ont toujours été extraverties. La très faible part de l’Afrique subsaharienne dans le commerce international et dans les flux d’investissements directs étrangers aujourd’hui est davantage le résultat du double mouvement de stagnation économique des pays africains et de l’accélération de la croissance économique mondiale (et du commerce) stimulée par celle des autres pays en développement notamment asiatiques que par un refus de l’intégration dans l’économie mondiale.

Entre le milieu des années 1960 et la fin de la décennie 1990, pendant que nombre de pays africains compromettaient toutes les chances d’un progrès économique et social soutenu en basculant dans des crises politiques, des guerres civiles et plus généralement dans des crises typique d’Etats jeunes en formation, d’autres pays en Asie et en Amérique latine jetaient les bases institutionnelles d’une croissance économique accélérée tandis que les pays anciennement industrialisés d’Europe et d’Amérique continuaient à s’enrichir lentement mais sûrement. Ces évolutions ont créé la disproportion énorme qu’on peut observer aujourd’hui entre le poids économique de l’Afrique et celui des autres blocs continentaux. Le retour d’une croissance intéressante (de 5 à 7 %) à défaut d’être exceptionnelle « à l’asiatique», dans un groupe de pays africains depuis une dizaine d’années ne saurait réduire de manière perceptible le gouffre qui s’est creusé en termes de niveau de revenus au cours de quatre décennies, ni faire sortir à court terme des millions de personnes de la pauvreté, d’autant plus que la croissance démographique demeure forte.

La mondialisation a accru les contraintes extérieures pesant sur les dynamiques nationales tout en créant une extraordinaire palette d’opportunités pour les pays qui disposent des capacités requises pour les identifier, les appréhender et les mettre à profit pour repousser les limites de leur croissance économique. Mais elle brouille également l’analyse en abolissant les distances physiques et psychologiques, donnant le sentiment à chacun, où qu’il se trouve sur la planète, de vivre, ou plus exactement de devoir vivre au même rythme, dans les mêmes conditions de confort et selon des modes de consommation proches d’une norme économique, sociale, politique, culturelle dominante fixée par la minorité riche et puissante du monde. L’immédiateté et l’illusion d’uniformisation que véhiculent la mondialisation font oublier à beaucoup, y compris aux acteurs du développement, la perspective de la longue durée. La technologie, l’accumulation des connaissances et la disponibilité au niveau mondial de ressources financières exceptionnelles offrent des possibilités de raccourcis considérables dans la marche des pays vers le progrès, mais la mondialisation ne permet pas d’annuler miraculeusement les effets de plusieurs décennies de mauvais choix politiques et/ou économiques intrinsèquement liés à l’indétermination des processus de formation d’Etats qui soient à la fois légitimes, bienveillants et efficaces.

Evoquer l’Afrique en 2008 et ses perspectives de développement, c’est parler aussi bien de pays qui sont encore englués dans des conflits violents de plus en plus complexes (Soudan, Tchad, Somalie), de pays à peine sortis de guerres civiles, en début de reconstruction post-conflit ou en crise politique quasi-permanente (République centrafricaine, République démocratique du Congo, Burundi, Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone…), de pays qui sans être en conflit ouvert connaissent des degrés plus ou moins importants d’instabilité et de fragilité quels que soient par ailleurs la légitimité démocratique de leurs gouvernements (Nigeria, Guinée, Guinée Bissau, Zimbabwe, Kenya…), de pays dont la stabilité et la paix sont liées davantage à de fortes personnalités qu’à des institutions solides (Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale, Burkina Faso, Congo Brazzaville) mais aussi de quelques pays qui ont su engager des réformes politiques ayant accru l’espace des libertés, permis des alternances pacifiques et redonner un minimum de confiance en la possibilité d’un meilleur avenir pour leurs populations jeunes (Botswana, Maurice, Cap Vert, Tanzanie, Ghana, Bénin, Mali…).

Intégrer explicitement cette diversité africaine dans la définition des politiques de coopération, et reconnaître le primat du politique et de l’histoire spécifique des pays dans l’explication de leur état économique et social présent sont des pré-conditions à une action efficace. Pour la majorité des pays, la priorité absolue reste la liquidation des facteurs immédiats des conflits armés et la construction d’une paix durable qui passe notamment par un approfondissement de la démocratie. Aucun n’est à l’abri d’une régression politique porteuse d’un risque d’anéantissement des modestes progrès économiques et sociaux des dernières années. Dans les pays où la paix, la stabilité et les libertés politiques sont assez bien installées, à défaut d’être définitivement acquises, une deuxième priorité s’impose : la mobilisation des ressources humaines dont la qualité est déterminante non seulement pour animer le secteur privé mais aussi pour réformer les administrations publiques et donner une capacité de réflexion stratégique et d’action prospective aux Etats. Relever ces défis n’est pas de la responsabilité de la communauté du développement. Mais elle devrait s’assurer qu’aucune de ses actions ne soit de nature à limiter la capacité des nouvelles générations d’Africains à changer le cours de l’histoire de leurs pays.

(Publié dans La Lettre Du Réseau Resonnance n°21 – Juillet 2008)

dimanche 1 juin 2008

Guinée-Conakry: unis pour le pouvoir d'achat

En janvier et février 2007, une grève générale en Guinée Conakry se transformait en insurrection populaire. Ce soulèvement d’ampleur inédite était dirigé contre un gouvernement accusé d’avoir plongé au bout de deux décennies les populations dans la misère et le désespoir. Le mouvement avait ses icônes, mais il ne s’agissait pas de leaders politiques : Rabiatou Serah Diallo, femme de caractère au verbe direct, dirigeante de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG), la plus vieille centrale syndicale du pays, et Ibrahima Fofana, banquier de profession, volubile et combatif, à la tête de l’Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG). En quelques semaines, ces deux dirigeants réussissaient à faire plier, sinon céder, l’un des régimes les plus anciens d’Afrique.

La scène politique guinéenne est dominée depuis 24 ans par le général Lansana Conté. Et avant lui, le pays devenu indépendant en 1958, n’avait connu qu’un autre homme fort, Ahmed Sékou Touré dont le règne sans partage fut marqué d’abord par un réel espoir de progrès puis rapidement par la paranoïa des complots, une terrible violence d’État qui emporta des milliers de vies humaines et provoqua un exil massif des élites. Touré disait "préférer la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l'esclavage". Les Guinéens n'eurent ni la richesse, ni la liberté au cours des 26 années de sa dictature (1958-1984). Sous Lansana Conté, qui a pris le pouvoir à l’issue d'un coup d'état au lendemain de la mort naturelle de Touré, ils ont eu plus de liberté, mais les promesses initiales de progrès économique et social ont fait long feu. Comme la majorité de ses pairs sur le continent, Conté à dû accepter dans les années 1990 le principe du multipartisme et se résigner à organiser des élections pour donner un maquillage démocratique à un pouvoir qui est resté militaire, personnel et volontiers violent lorsqu’il est menacé.

Depuis 2003, la dégradation de la santé du président âgé aujourd'hui de 74 ans est apparue comme la menace essentielle à la longévité du régime. Mais ses crises soudaines, réelles ou feintes, n’ont nullement altéré la détermination du général usé et plus souvent reclus dans son village que présent dans la capitale. Dans les faits, ce pays très riche en ressources naturelles – premières réserves mondiales de bauxite mais aussi immenses gisements de fer, des diamants, des promesses d’uranium et un potentiel hydroélectrique et agricole remarquable-, était de plus en plus laissé aux mains de différents clans de politiciens, d’affairistes et de militaires mus par la préservation de leurs intérêts financiers individuels. C’est de la grave détérioration des conditions de vie des populations, de leur absence totale de perspectives, et de l’affichage du mépris de la minorité de privilégiés pour les citoyens ordinaires qu’est venue la révolte qui a failli emporter le système Conté au début 2007.

La mobilisation des forces sociales s’était amorcée dès 2006. Le premier acte fut la grève générale décrétée par les deux grandes centrales syndicales du 27 février au 3 mars 2006. Les Guinéens, aussi bien fonctionnaires que travailleurs du secteur privé et même du secteur informel qui « se débrouillent » pour trouver la pitance quotidienne, respectèrent largement le mot d’ordre et paralysèrent alors le pays. Cette grève marquait la renaissance du secteur syndical qui avait joué un rôle important avant l’indépendance en 1958 et jusqu’à son interdiction après qu’un mouvement des enseignants eut déplu en 1961 à Sékou Touré, lui-même ancien dirigeant syndical. Après avoir retrouvé une existence légale dans les années 1990, les syndicats étaient restés discrets. La dégradation accélérée de la situation économique depuis 2003 et la paupérisation des travailleurs les ont remis en selle.

Après une deuxième grève générale en juin 2006, les centrales syndicales ont engagé un mouvement bien plus audacieux en janvier 2007. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase a été la décision de Conté d’aller libérer à la prison de Conakry le 16 décembre 2006 deux de ses proches incarcérés pour des malversations portant sur plus de 15,5 milliards de francs guinéens (deux millions d’euros). De fait, l’avis de grève de 2007 ne se limitait plus aux revendications d’amélioration du pouvoir d’achat des travailleurs mais dénonçait « l’incapacité avérée du Premier Magistrat de la République d’assumer correctement la mission à lui confiée par le peuple de Guinée ». Il demandait à Conté de nommer un Premier ministre, chef de gouvernement qui gérerait de fait les affaires du pays, et lui permettrait… de se reposer. Les responsables syndicaux établissaient ainsi un lien direct entre la corruption, le népotisme et l'incompétence du système Conté d’une part, et de l’autre, l’inflation qui les appauvrissait davantage tous les jours, l’eau courante et l’électricité aux abonnés absents, le désastre du système éducatif, le délabrement des hôpitaux, ou la dégradation des infrastructures routières qui isole des parties du territoire pendant la saison des pluies.

Le 27 janvier 2007, un accord de sortie de crise était signé entre le gouvernement, le patronat et les syndicats qui prévoyait la nomination d’un Premier ministre. Mais Conté désignait un des ses proches déclenchant la colère de la rue. La violence de l’insurrection, marquée par des pillages et une répression sanglante, inquiétait les députés au point qu’ils refusaient de voter la prolongation de l’état de siège demandée par le chef de l’Etat. Finalement, le 26 février, au terme d’un mouvement qui avait coûté la vie à 183 personnes, Conté consentait à choisir un chef de gouvernement sur une liste de personnalités indépendantes proposée par les syndicats. Lansana Kouyaté, fonctionnaire international, revêtait les habits de l’homme providentiel.

Le tour de force des syndicalistes en 2007 a été d’entraîner derrière eux la grande majorité de la population, transcendant ainsi les clivages de la société, qu’ils soient ethniques, régionaux ou politiques. Les quatre régions naturelles du pays qui correspondent à peu près aux aires culturelles des grands regroupements ethniques plus ou moins homogènes, les Soussous, les Malinkés, les Peuls et les Forestiers, ont abrité des manifestations massives pour réclamer le changement. L’auteur de ces lignes a rencontré dans les principales villes de ces quatre régions des acteurs locaux de la société civile qui exprimaient le même ras-le-bol et proclamaient la fin des longues années de résignation face à des gouvernants qui n’avaient aucun sens de l’intérêt général. La communauté de destin qui les unissait en tant que Guinéens n’était en rien contradictoire avec la réalité d’un sentiment d’appartenance à l’un ou l’autre des groupes ethniques. La coexistence de la conscience nationale et de l’identité ethnique est en Guinée comme ailleurs en Afrique, et au-delà, un fait politique et social qu’il serait temps d’intégrer sans y voir une quelconque curiosité tropicale incompatible avec l’idéal démocratique.

De leur côté, les partis d’opposition, structurellement affaiblis par les conflits de leadership, leur identification à des bases ethniques spécifiques, et des années de musellement par le régime Conté, avaient laissé les syndicats jouer les premiers rôles durant la crise de janvier-février 2007. Sans être tout à fait absents cependant. Quatorze partis d’opposition avaient publiquement apporté leur soutien à la grève générale et appelé tous les citoyens à entreprendre des "actions de désobéissance civile" pour accompagner la fronde syndicale. Et si les chefs de partis se montraient particulièrement discrets, les mouvements de jeunes de l’opposition participaient à la mobilisation dans les quartiers.

Plus d’un an après les manifestations et leur répression sanglante, et alors que la hausse des prix des denrées alimentaires provoque des spasmes sur le continent, l’incertitude plane toujours sur la Guinée. L’équipe Kouyaté a obtenu quelques résultats économiques mais n’est plus un gouvernement de consensus, décrié qu’il est par presque toutes les forces politiques. Le premier ministre a lancé des promesses fantaisistes qu’il n’a pu tenir, comme d’améliorer radicalement en moins de moins de trois mois la fourniture d’eau et d’électricité. L’opposition et les proches de Conté ont tiré parti de ces inconséquences alors même que les nominations à des postes de responsabilité de nombreuses personnes issues de la Haute Guinée, la région d’origine de Kouyaté majoritairement peuplée de Malinkés, et quelques autres maladresses comme l’érection au cœur de la capitale d’une statue d’éléphant, ancien symbole du parti unique de Sékou Touré, ont ravivé les rivalités ethniques. Les syndicats sont eux mêmes divisés sur la marche à suivre. Rabiatou Diallo juge ainsi plus sévèrement le bilan du premier ministre que ne le fait Ibrahima Fofana, beaucoup plus accommodant avec le gouvernement. Fofana étant Malinké comme Kouyaté et Rabiatou Diallo Peule, une grille de lecture ethnique a ici aussi été perfidement véhiculée pour fragiliser le front syndical.

L’unité d’action entre partis, responsables syndicaux et autres composantes de la société civile reste pourtant la seule option pour éviter l’embrasement de la rue ou un coup d’état militaire. Les Guinéens sont en train d’écrire leur histoire, dans la douleur, la confusion, le tâtonnement. Comme tous les peuples. Seul un certain nombrilisme occidental peut empêcher de voir dans les mutations en cours en Guinée, et dans d’autres pays du continent, l’expression de la complexité des mécanismes de transformation politique, au-delà des clichés.

(Publié dans Alternatives Internationales n°039 - juin 2008)

mercredi 28 février 2007

Guinea: A State of Suspension

An explosive political crisis is subsiding. But the west African state is still caught between an ailing autocrat, a desperate people and an uncertain future, says Gilles Yabi.

The Republic of Guinea rarely finds itself in the global media headlines. Its west African neighbours Liberia and Sierra Leone are better known, largely for their tragic, decade-long civil wars featuring child soldiers and stories of blood diamonds. Another neighbour, Côte d'Ivoire, the world's leading cocoa producer and a country divided by conflict since September 2002, has also had more reason to attract international attention. In addition, Liberia and Côte d'Ivoire still host thousands of United Nations peacekeepers.

The Republic of Guinea, by contrast - not to be mistaken with its tiny near-namesakes, impoverished Guinea-Bissau and oil-rich Equatorial Guinea - has never attracted much attention beyond that of bauxite exporters (the country owns over a third of world supplies) or multinationals with eyes on its abundant iron reserves.

All this started to change for Guinea's 9 million people in January 2007, with the escalation of an explosive political crisis that has cost (so far) around 120 lives and shaken the twenty-three year rule of its authoritarian president, Lansana Conté. The popular mobilisation, in which trade unions played a major role, withstood severe repression after the launch of a general strike on 10 January; it achieved a major concession on 27 February when the president was obliged to appoint as new prime minister (from a list submitted to him by the unions) a career diplomat, Lansana Kouyaté, rather than a regime crony.

The crisis is not over; Lansana Conté remains in power. But Guinea has changed in these seven weeks. For the first time in almost half a century, Guineans themselves have tasted the power to influence the course of their history. How did it happen, and what will happen next?

Lansana Conté's domain

Lansana Conté has been the single dominant figure in Guinea's political scene since 1984. He seized power a few days after the death of the first leader of the country after independence from France in 1958, Ahmed Sékou Touré (1922-84). The twenty-six years of Sékou Touré's authoritarian rule were marked by the president's fear of conspiracies, state-sponsored violence, severe repression and national isolation (all against the background of nationalist and anti-imperialist rhetoric).

Sékou Touré had become a liberation-era champion by standing for full independence against General de Gaulle's offer to its colonies of membership in a French-led association. Touré claimed to prefer "freedom in poverty over wealth in slavery". Under his long rule, Guineans ended up with neither wealth nor freedom.

Lansana Conté seized power in a coup on 3 April 1984, just days after Sékou Touré died of natural causes (to be briefly succeeded by his prime minister, Louis Lansana Beavogui). At the start, Lansana Conté appeared to embody hope of improvement for the Guinean people. But their excitement did not last. Underneath his affable image, Conté soon proved that his pretence of breaking away from the excesses of his predecessor was just that, as he concentrated power and eliminated his main rivals within the army and with links to the previous regime.

As times changed, Conté realised that allowing minimal civil liberties, political plurality and even elections would give his military, personal and brutal rule a democratic varnish. A democratic constitution written in 1990 paved the way to elections, though the regime had no difficulty in preventing opposition parties from speaking freely and in rigging the polls. The only real threat to the regime came from the army. Lansana Conté's years in power have been marked by a number of coup attempts (and many more rumours of coups); the actual or imagined event is always followed by arrests among army ranks.

More recently, after 2003, the president's deteriorating health - reflected in frequent medical trips to Geneva, as well as lengthy stays in his home village - emerged as a destabilising factor. The affairs of the country were left in the hands of cliques more concerned with safeguarding their material interests and securing the succession to Lansana Conté than with governing. The members of these cliques range from the president's wives to high-ranking army officials and representatives of business networks that monopolise the country's wealth. Beneath them, most of the 9 million Guineans sank into extreme poverty. These ingredients led some observers to fear the worst for a country which had escaped the conflicts that in the 1990s shattered Liberia, Sierra Leone and Côte d'Ivoire.

Indeed, the extent of Guineans' poverty amid the outrageous wealth of a tiny elite is a key factor in Guinea's troubles. The ever-worsening living conditions and the complete lack of hope experienced by the average Guinean citizen had generated signs of popular discontent for years, but it was only in 2006 that these were translated into straightforward demands for political change. In February and June of that year, trade unions called two general strikes that paralysed the country. The unions thus asserted themselves as the only force capable of defying the regime, and more effectively than the divided opposition parties which lack any strategy to confront the violently repressive regime.

The strikes were evidence of recognition by union leaders - along with the vast majority of their fellow citizens - that the poor governance, corruption, nepotism and incompetence of the Lansana Conté system of government are to blame for the condition of the country. That system is responsible for high inflation (which increasingly deprives the people of their livelihood); for daily power and water shortages; for the crumbling educational system and deteriorating hospitals; and for the decaying road network which has isolated entire sections of the country from each other and from Conakry.

The officially annual inflation figure of around 30% has been stable for the past two years, but the price of basic commodities has soared while salaries have stagnated. In a country that is abundantly green with good rainfall, and the source of several west African rivers, many families have stopped eating more than once a day.

The path of crisis

The immediate spark of the January 2007 revolt was the president's visit in person to Conakry prison to release two friends from the among privileged caste that rules Guinea: a former vice-governor of the central bank, and a businessman and close ally of the president, who had been indicted for embezzling $2.5 million from the central bank.

The strike that ensued evolved into an unprecedented popular revolt. The people initially stayed at home, but eventually followed the union leaders' instructions to fill the streets in tens of thousands to demand "change" - more precisely, the appointment of a prime minister who could assume some of the president's powers and head a broad, consensual government. The massive rejection of the regime extended throughout the country, far beyond the capital. The security forces, especially the police and the presidential guard, responded with live bullets to prevent demonstrators marching into downtown Conakry, the seat of government and symbol of presidential rule.

The ailing president conceded to the unions' primary demand in an agreement signed on 27 January. Two long weeks later, Conté appointed one of his close associates, Eugène Camara, as prime minister. The union leaders had demanded a high-profile personality uncompromised by association with the regime; instead, the president chose his current minister of state for presidential affairs. The popular reaction was immediate, violent and uncontrollable. There were spontaneous demonstrations throughout the country, accompanied by looting as protestors destroyed any sign of state authority and attacked properties owned by members of the government or the presidential entourage.

Once again, the regime's response was bloody. In just three days, the security forces killed dozens more civilians, bringing the death toll to around 120 since 10 January. Conté finally declared a state of emergency, imposing a strict curfew, martial law, and effectively gave full powers to the army. The substantial deployment of the military did restore some semblance of order but it was accompanied by grave abuses against the civilians, including unlawful arrests, torture, theft and reported cases of rape.

The next page

The popular revolt in Guinea of January-February 2007 has not removed Lansana Conté from power but it has brought about a transformation in Guinea that goes beyond the appointment of Lansana Kouyaté as the new prime minister. For decades, a few strong figures had disposed at will of the fate of millions of Guineans. This time, the people's own collective nationwide action has become a shaping force in the country.

The final outcome of the convulsion remains unclear, however. The interaction between a population which has finally realised its ability to determine its fate and a military regime that will do anything to stay in power could yet bring disaster. The death-toll from a repeat of this unequal confrontation - whose victims were commemorated in a national day of mourning on 26 February - could quickly escalate. In this context, Guinea offers a new test for the United Nations-sanctioned doctrine of the "responsibility to protect" which requires that the international community must act to protect civilians from the most serious crimes when their governments fail to do so.

Indeed, after the immediate dangers pass the world has a responsibility not to allow Guinea to return to its relative oblivion. This is a matter of principle, and one of direct relevance to the lives of people in the rich north. Guinea is not such a far-away country for the United States and Canadian, for example, more than half of whose bauxite imports (used to make aluminium ore) come from Guinea. The two world leaders in aluminium production, Alcoa and Alcan, operate there. If Lansana Conté's government continues to kill its own people, using the proceeds of bauxite money to buy the loyalty of the security forces, "blood aluminium" may soon join "blood diamonds" as a further illustration of the scandalous conjunction of extreme human suffering and triumphant globalisation.

(Publié sur openDemocracy.net le 28 février 2007)

mercredi 17 janvier 2007

Guinée: Un gouvernement d'union nationale pour sauver le pays

Le 16 décembre dernier, le cortège du président Lansana Conté s'est ébranlé en direction de la prison centrale de Conakry. Le chef d'Etat guinéen est allé personnellement libérer deux amis à lui, un ancien ministre et vice gouverneur de la banque centrale et le président du patronat guinéen.

Les deux proches du président sont poursuivis pour émission de chèques sans provision, détournement de deniers publics et complicité, portant sur une somme de plus de 15,5 milliards de francs guinéens, environ deux millions d'euros. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.

Les centrales syndicales, dont les revendications acceptées par le gouvernement et le patronat à l'issue de la grève de juin n'ont été que partiellement satisfaites, ont dénoncé l'immixtion du président dans les affaires judiciaires, exigé le retour en prison de ses amis et le départ du ministre des Transports, beau-frère de la deuxième épouse du président, renvoyé par un décret le 22 décembre…et réintégré par un autre cinq jours plus tard.

La tension sociale et politique est aujourd'hui maximale en Guinée alors qu'a débuté le 10 janvier la grève générale illimitée déclenchée par les deux centrales syndicales du pays, "jusqu'au retour de l'ordre républicain". La déliquescence de l'Etat, l'appauvrissement continu des Guinéens et les agissements anticonstitutionnels du Président Conté, au pouvoir depuis 23 ans, ont fini par excéder une population qui aspire massivement à un changement radical.

La troisième grève générale après celles de février-mars et de juin 2006, pourrait à terme dégénérer en une confrontation violente qui mettrait aux prises les forces de police, l'armée et des civils qui n'auront plus rien à perdre. En juin, des manifestations de lycéens avaient été réprimées par les forces de l'ordre, faisant officiellement 11 morts.

Ceux qui parient sur la stabilité de la Guinée en comptant sur une intervention de l'armée pour restaurer rapidement l'ordre en cas de nouvelles manifestations de rue font un calcul à la fois cynique et dangereux. Les divisions ethniques et générationnelles au sein des forces de défense et de sécurité, la disqualification de la chaîne hiérarchique officielle et la peur de lendemains incertains pour les officiers supérieurs associés aux dérives du régime du général Conté sont autant de facteurs qui peuvent plonger le pays dans un chaos aux conséquences imprévisibles si une solution politique à la crise actuelle n'est pas trouvée rapidement.

L'Afrique de l'Ouest ne peut se permettre une nouvelle situation conflictuelle alors que la crise en Côte d'Ivoire est loin d'être réglée et que le Liberia et le Sierra Leone, tous voisins de la Guinée, sont encore des Etats très fragiles. La Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), soutenue par l'ensemble de la communauté internationale, doit prendre l'exacte mesure de la gravité de la situation et inviter en urgence le Président Conté à prendre la seule décision qui s'imposer aujourd'hui: la nomination d'un Premier ministre doté de larges pouvoirs chargé de former un gouvernement d'union nationale, après consultation des syndicats, des organisations de la société civile, des leaders religieux, des partis politiques et des forces armées.

Le Président Conté devra s'engager à respecter la séparation des pouvoirs et à ne pas entraver les actions du gouvernement comme il l'a fait avec les rares Premiers ministres qui ont entrepris d'introduire un minimum d'orthodoxie dans la gestion du pays. Pour discuter des causes profondes de la crise que traverse le pays, ce gouvernement pourra organiser un dialogue national modéré par les leaders religieux.
Seul un gouvernement dont les membres n'auront pas été choisis par les épouses du Président Conté, et les autres clans qui se positionnent dans l'optique de la succession d'un président malade, aura la légitimité nécessaire pour négocier une trêve sociale avec les syndicats. Il aura également davantage de crédibilité pour mettre en œuvre l'accord politique obtenu en décembre 2006 entre le parti au pouvoir, les partis de l'opposition et l'administration.

Cet accord définit le cadre consensuel, -- notamment la création d'une commission électorale nationale indépendante et la réforme du code électoral --, qui doit conduire la Guinée à des élections législatives "libres et transparentes" prévues en juin 2007. La signature de cet accord a incité l'Union Européenne à relancer sa coopération avec le gouvernement guinéen en décembre dernier après trois ans de suspension. 117 millions d'euros doivent ainsi être débloqués dans les prochains mois.

Les Guinéens ne croiront jamais en la possibilité de sortir durablement de l'impasse économique, politique et sociale qui les mine quotidiennement sur la base de promesses faites par un gouvernement en perpétuel remaniement, au gré des humeurs d'un président qui n'hésite pas à affirmer que "la justice et l'Etat, c'est moi".
Les partenaires internationaux de la Guinée ne doivent pas se fier aux déclarations d'intention qui ne visent qu'à obtenir le décaissement de l'aide extérieure. Ils ne doivent pas encourager, au prétexte de l'impératif d'une stabilité factice, un compromis qui ne tiendra que quelques mois. Les Guinéens attendent d'eux un soutien franc à un changement dans la manière dont leur pays et ses considérables ressources naturelles sont gérés.

(Publié sur allafrica.com le 17 janvier 2007)