samedi 21 mai 2011

Le mandat de transition d'Alassane Ouattara

Le 21 mai, Yamoussoukro, capitale politique de la Côte d’Ivoire, a connu une affluence qui n’a pas manqué de rappeler la journée du 7 février 1994. Des délégations venues du monde entier avaient rendu ce jour-là un dernier hommage à Félix Houphouët-Boigny dans la basilique que ce dernier avait fait construire à grands frais sur sa terre de naissance et en pleine crise économique. Les Ivoiriens avaient tu toutes leurs querelles et banni toute critique de l’œuvre du président défunt. Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo étaient présents ce jour-là. Chacun savait déjà que le choc de leurs ambitions respectives exposait la Côte d’Ivoire à de fortes turbulences. La classe politique ivoirienne a effectivement œuvré à une descente aux enfers du pays, en différentes étapes, pendant 17 ans et trois mois.

La date de l’investiture solennelle du président Ouattara restera-t-elle dans les annales comme celle de l’enterrement d’une douloureuse transition entre la Côte d’Ivoire postcoloniale modelée par Houphouët-Boigny et une nouvelle Côte d’Ivoire qui assumerait son histoire et sa géographie tout en offrant un avenir prometteur à sa masse de jeunes et de très jeunes qui n’ont connu que la crise - économique, politique, éducative et morale ? Il lui faudra avoir traversé deux périodes critiques avant de commencer à y croire.

La première période commence maintenant et s’étalera jusqu’à la fin de cette année. Les risques de dérapage violent resteront très importants. Au moins quatre menaces planeront sur le pays : des tentatives de déstabilisation de la présidence Ouattara ourdies par ses ennemis résolus et animés par un puissant désir de revanche; une incapacité à faire coexister pacifiquement la composante « ex-rébellion nordiste » des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) avec les anciennes Forces de défense et de sécurité (FDS) longtemps loyales à l’ancien président ; une explosion de l’alliance de circonstance entre ceux qui ont permis à Ouattara de gagner dans les urnes et ceux qui lui ont permis de gagner la guerre ; et enfin une poussée de l’insécurité combinant motifs crapuleux et règlements de comptes ethniquement marqués, en particulier dans l’extrême ouest et dans les communes populaires d’Abidjan.

Il y a beaucoup d’armes qui ne seront pas récupérées à brève échéance. Il y a beaucoup d’hommes qui ruminent de noires rancœurs et n’ont en rien varié dans leur conviction d’avoir mené le combat « du bien » aux côtés de Laurent et de Simone Gbagbo. Il y a un tapis de cadavres, des combattants des deux camps mais aussi des civils exécutés parce que présumés pro-Ouattara ou pro-Gbagbo en raison de leur faciès, de leur patronyme, de leur quartier de ville ou de leur village. Et il y a un président légitime qui n’a qu’un contrôle limité sur une superposition de groupes autonomes faisant office d’armée et plus ou moins soumis à l’autorité du Premier ministre et ministre de la Défense, Guillaume Soro. Ce n’est pas le meilleur cocktail pour garantir une période de sérénité.

Malgré toute sa bonne volonté et son intelligence, le président Ouattara ne peut affronter seul ces menaces réelles sur une sortie de crise enfin durable. Le retour sur la scène du facilitateur Blaise Compaoré, dans la perspective de la poursuite de la mise en œuvre des volets complémentaires de l’Accord politique de Ouagadougou, est une bonne nouvelle. Mais les tensions sociales et militaires au Burkina Faso devraient pousser la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a grand besoin de redorer son blason, à s’impliquer davantage au nom de toute la région pour aider Ouattara à choisir les meilleures options pour gérer à court terme le cas Gbagbo, l’équation personnelle Soro et le problème du sort des ex-commandants de zone des Forces nouvelles.

Quant aux défis de la collecte des armes, de la sécurisation du territoire, - en particulier de l’Ouest et de toutes les zones frontalières - et de la préparation des élections législatives avant la fin de l’année, ils appellent un rôle majeur de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci). Le Conseil de sécurité ne doit pas envisager un seul instant de réduire les moyens humains et matériels de l’Onuci avant la fin des élections législatives. Si la Côte d’Ivoire ne rebascule pas dans une crise violente d’ici début 2012, il lui faudra encore affronter une deuxième période dont la dangerosité dépendra des choix qui seront faits dans les domaines de la justice, de la réforme des Forces de défense et de sécurité et de l’affectation géographique des dépenses publiques visant à relancer les activités économiques. Il y a de bonnes chances pour que cette deuxième période couvre le reste du mandat de Ouattara qui n’est au fond qu’un mandat de transition et de véritable enterrement de la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny et de ses héritiers immédiats.

(Publié sur jeuneafrique.com le 21 mai 2011)

jeudi 12 mai 2011

En Afrique, la fin de l’histoire n’est pas pour bientôt

Depuis le début des révolutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, la partie globalisée de la planète ne sait plus où donner de la tête. A peine avait- on fini de s’associer à la fête des manifestants sur l’avenue Bourguiba de Tunis à l’annonce de la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali qu’il a fallu se déporter sur la place Al-Tahrir du Caire pour pousser vers la porte l’inusable Hosni Moubarak. Pas le temps de souffler et de se familiariser avec la continuité géographique du monde arabe avant que ne s’enflamment la Libye du colonel Kadhafi en terre africaine, puis, plus loin, Bahreïn, le Yémen et la Syrie. Si l’emballement médiatique est ponctuel, les mutations politiques, économiques, sociales et culturelles dans cet- te partie du monde s’inscrivent, elles, dans la longue durée.

En Afrique, au sud du Sahara, impossible d’échapper à une question ré- currente : les révolutions arabes vont- elles faire école par ici ? Par où commenceront-elles ? N’est-ce pas le vent du nord africain qui a entraîné ces dernières semaines le Burkina Faso dans la tourmente ? Faudrait-il sur- veiller le Sénégal où deux personnes se sont immolées devant les grilles du pa- lais présidentiel en l’espace de trois se- maines, sur le modèle du héros de la révolution tunisienne, Mohamed Bouazizi ? N’y aurait-il pas une petite ressemblance, par exemple, entre le Cameroun de Paul Biya, abonné aux longues vacances en Suisse et en France, et la Tunisie de Ben Ali ? A moins que l’Afrique noire, elle, soit étrangement prémunie contre de telles poussées révolutionnaires ou qu’elle considère avoir déjà fait sa mue démocratique au début des années 1990, dans la foulée de la chute du mur de Berlin.

L’Afrique noire politique présente un visage assez différent de celui que présentait le nord du continent il y a encore quelques mois. Ben Ali est tombé après vingt-trois ans de pouvoir sans partage. Il a verrouillé le système politique et a installé un régime policier redoutablement efficace : aucune chance de le faire partir par une élec- tion et des libertés individuelles et collectives sévèrement encadrées. Malgré une population autrement plus massive et bouillonnante, Hosni Moubarak a consolidé son régime par les mêmes méthodes : mesures d’exception permanentes et parodie d’élections. Cela a duré trente ans. Le colonel Kadhafi a fait beaucoup mieux : il « guide » l’interminable révolution libyenne depuis plus de quarante et un ans et assume son rejet de la démocratie. La fin de son règne est inéluctable.

Lente démocratisation

En Afrique subsaharienne, sur 48 Etats, il n’y a en 2011 que 7 présidents qui ont derrière eux plus de vingt ans de pouvoir : Teodoro Obiang Nguema en Guinée équatoriale, Jose Eduardo dos Santos en Angola, Robert Mugabe au Zimbabwe, Paul Biya au Cameroun, Yoweri Museveni en Ouganda, Blaise Compaoré au Burkina Faso, Idriss Déby au Tchad. Mais dans toutes les grandes régions d’Afrique subsaharienne, les élections, bien que souvent contestées et volontairement mal organisées, débouchent régulièrement sur des changements à la tête des Etats.

Parfois, il a fallu attendre la mort naturelle des « pères des indépen- dances » ou de leurs héritiers pour ouvrir timidement une nouvelle page, avec ou sans un passage par des crises violentes, des régimes militaires ou des guerres civiles. Nés il y a un demi-siècle comme Etats indépendants dans leurs frontières actuelles, ces pays tâtonnent dans la recherche d’une identité politique et d’un projet collectif. Il n’y a là rien de surprenant, sauf pour ceux qui pensent que des Etats se construisent et se consolident aussi vite que ne circule une information sur Facebook.

En Afrique noire, les dirigeants qui s’accrochent au pouvoir n’ont pas commis l’erreur de construire des universités et de pousser à une modernisa- tion économique qui finit par créer une classe de jeunes qui savent établir un lien direct entre leur mal-être et la manière dont leurs pays sont gouvernés. Les puissantes forces de la démographie, de l’urbanisation et des réseaux de communication et d’information sont cependant déjà à l’œuvre.

En l’absence de changements profonds des pratiques politiques et des logiques d’accaparement de ressources par des élites vivant dans un autre monde que la masse de leurs compatriotes, il y aura bien un moment où les liens de solidarité familiale, clanique, ethnique qui transcendent les classes sociales ne seront plus suffisants pour reporter l’échéance des révoltes populaires. Dans la plus grande partie de la planè- te, on n’en est pas à la fin de l’histoire mais bien à ses débuts. Et elle sera mouvementée.

(Publié sur www.infosud.org et www.rue89.com le 7 mai 2011)

vendredi 25 mars 2011

«L'ONU doit protéger les civils en Côte d'Ivoire»

Interview

Alors que le blocage persiste en Côte d'Ivoire, nous poursuivons le débat sur rfi.fr. Après le sociologue Michel Galy et l'écrivaine Véronique Tadjo, nous donnons la parole à Gilles Yabi, directeur du bureau Afrique de l'Ouest à International Crisis Group et au chercheur Achille Mbembe. Pour Gilles Yabi et ICG, il faut maintenir la pression pour forcer Laurent Gbagbo, président proclamé par le Conseil constitutionnel, à quitter le pouvoir et immédiatement renforcer le mandat de la force de l'ONU en Côte d'Ivoire pour protéger les civils.

RFI : L’Union africaine s’est prononcée, on le sait, une nouvelle fois sur la légitimité du seul Alassane Ouattara comme président de Côte d’Ivoire, position réitérée ce jeudi 24 mars par la Cédéao. Croyez-vous encore que Laurent Gbagbo puisse accepter de quitter le pouvoir ?

G.Y : Je pense qu’il faut lui accorder encore une chance. L’Union africaine a décidé de nommer un haut représentant qui sera chargé d’initier un dialogue entre les parties ivoiriennes. Il devrait pouvoir proposer à nouveau une dernière chance de retrait pacifique de Laurent Gbagbo, peut-être avec des garanties pour sa sécurité. Mais à mes yeux, et pour l’organisation ICG, les chances que Laurent Gbagbo accepte une ultime proposition de ce type sont quand même assez limitées, par rapport aux chances qu’il s’enferme dans une logique absolue de maintien au pouvoir.

RFI : De son côté, il propose des négociations avec Alassane Ouattara. Comment interprétez-vous cette proposition ?

G.Y : D’abord, l’Union africaine a pris une décision très claire concernant la victoire d’Alassane Ouattara. Or, le communiqué du gouvernement Gbagbo prend note des décisions de l’UA mais en ignorant totalement la question de la reconnaissance claire et définitive de son adversaire et donc du fait que le président sortant doit quitter le pouvoir. Dans ce communiqué, il se dit ouvert au dialogue et appelle à la fin des violences, mais le même jour, les forces liées à Laurent Gbagbo commettaient à nouveau des attaques ciblées sur des populations civiles dans la commune d’Abobo, à Abidjan. De plus, au lendemain du communiqué du gouvernement Gbagbo, le leader des « jeunes patriotes » Charles Blé Goudé a tout de même appelé les Ivoiriens à aller s’enrôler en masse dans l’armée pour aller « libérer la Côte d’Ivoire des bandits ». Pour nous qui suivons la crise ivoirienne depuis des années et les discours de Laurent Gbagbo, son offre de dialogue ne doit pas être prise au sérieux. L’Union africaine propose l’ouverture d’un dialogue pour la formation d’un gouvernement d’union nationale sous la présidence d’Alassane Ouattara. Il ne s’agit pas d’un dialogue sur qui doit être président. Cette question a été résolue par le panel des chefs d’Etat.

RFI : Si Laurent Gbagbo maintient sa position. Quelles sont les solutions de sortie de crise ?

G. Y : Pour nous, même s’il faut faire cette dernière offre de départ pacifique à Laurent Gbagbo, il faut déjà se préparer au scénario du pire et prendre des mesures pour protéger les populations civiles. Ce qui est beaucoup plus préoccupant depuis plusieurs semaines, c’est qu’on a de plus en plus de groupes armés qui sont impliqués dans les violences, dont certains n’ont pas une chaîne de commandement claire et identifiable. On a donc l’impression qu’il sera difficile d’arrêter cette violence déconcentrée. Des négociations doivent s’accompagner, dès maintenant, d’une stratégie sécuritaire et militaire qui devrait passer par de nouvelles mesures, notamment pour l’opération des Nations unies en Côte d’Ivoire.

RFI : La solution militaire pour faire partir Laurent Gbagbo a été écartée mais la guerre n’a-t-elle pas déjà commencé par d’autres moyens ?

G. Y : Pendant longtemps, on a considéré que mettre sur pied une intervention militaire régionale en Côte d’Ivoire pouvait provoquer la guerre civile. La réalité est que le pays est déjà embarqué dans une guerre civile et dans des violences déconcentrées qui sont extrêmement dangereuses, puisque maintenant, ce ne sont plus seulement des forces armées identifiables qui sont impliquées mais aussi des jeunes qu’on appelle à aller s’enrôler, alors qu’ils n’ont aucune formation militaire. Cela ouvre la porte à des violences entre les civils et cela est extrêmement dangereux.

RFI : Mais dans le même temps, les ex-rebelles des Forces nouvelles ont repris les armes dans l’ouest et à Abidjan, dans le quartier d’Abobo, des insurgés pro-Ouattara affrontent les forces loyales à Laurent Gbagbo…

G.Y : En tant qu’organisation nous avons toujours dénoncé les violences d’où qu’elles viennent, qu’elles soient commises par les forces de Laurent Gbagbo ou par les Forces nouvelles. Et nous continuons à tenir cette ligne. Nous dénonçons toutes les violences commises par les parties engagées dans les affrontements en Côte d’Ivoire. Cela étant dit, je crois qu’il est extrêmement important de restituer la chronologie de la violence politique depuis le 28 novembre dernier, c’est-à-dire depuis le second tour de la présidentielle. Il y a eu un second tour d’élection et il y a eu une stratégie de maintien au pouvoir qui va à l’encontre du vote des Ivoiriens. Cette stratégie s’est accompagnée d’une stratégie de verrouillage sécuritaire et de violence ciblées sur les partisans d’Alassane Ouattara. Je rappelle tout de même que, dans la nuit du 1er au 2 décembre, il y a eu une expédition sanglante des forces fidèles à Laurent Gbagbo contre des partisans du RHDP.

RFI : Mais du côté de Laurent Gbagbo, on affirme que certains partisans d’Alassane Ouattara était armés, voire soutenus par des ex-rebelles des Forces nouvelles en armes, notamment lors de la manifestation pour la prise de la Radio télévision ivoirienne quelques jours plus tard…

G.Y : Il y a eu des attaques ciblées quasiment dès le lendemain du second tour de la présidentielle qui visaient les partisans d’Alassane Ouattara et à ce moment il n’y avait pas de manifestations. Dans les semaines qui ont suivi, jusqu’à la mi-décembre, jusqu’à la marche vers la RTI, les violences ont été clairement unilatérales et il y a énormément de preuves. Ce qui ne justifie en rien que des réponses violentes ont ensuite été menées par l’autre camp. Mais il est important de restituer les faits dans leur chronologie. Il faut être réaliste, on ne peut pas imaginer que des forces mènent des attaques contre un camp et que l’autre va simplement attendre d’être victime de violences sans réagir. A partir de la mi-décembre, il y a eu, c’est vrai, une réponse armée violente de la part de certains partisans d’Alassane Ouattara et il y a également eu l’apparition un peu plus tard de ce « commando invisible » à Abobo qui, selon certaines indications, commet également des violences qui sont en tous points condamnables.

RFI : Au fond, on est quasiment revenu à la situation de septembre 2002, lorsqu’a débuté la rébellion des Forces nouvelles…Est-ce que ce n’est pas un échec pour la communauté internationale, pour l’ONU ?

G. Y : Si la Côte d’Ivoire revient à une situation en fait plus grave qu’en 2002, c’est forcément un échec de tous les acteurs qui ont eu à jouer un rôle dans les tentatives de résolution de cette crise. Mais il y a, avant tout, un échec des acteurs ivoiriens eux-mêmes. Toutefois, il est important de rappeler que depuis 2002, il y a eu énormément d’accords de paix, dont celui de Ouagadougou en 2007, qui amené une certaine accalmie sur le plan sécuritaire sur l’ensemble du territoire et il faut rappeler que tout ce processus a mené à l’organisation d’une élection présidentielle. Il y a eu un premier tour. Il n’y a pas eu de contestation du camp présidentiel pour estimer que les conditions n’étaient pas réunies pour aller à l’élection. Je rappelle également qu’il y a eu des négociations permanentes sur tous les éléments du processus électoral, y compris sur les listes électorales. Je rappelle que la Commission électorale elle-même a été remodelée et sa présidence, notamment sur la base d’une protestation de Laurent Gbagbo en janvier 2010, qui avait également dissous le gouvernement à cette occasion. Donc Laurent Gbagbo est allé à l’élection, comme les autres candidats, sur la base de compromis qui ont été négociés entre acteurs ivoiriens. Alors il est trop facile ensuite d’estimer que les conditions n’étaient pas réunies pour aller à cette élection, alors que, jusqu’au second tour, tout le monde était d’accord pour y aller. Quelques jours avant le second tour s’est tenu un débat télévisé entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, qui s’est d’ailleurs assez bien déroulé et qui avait rassuré les Ivoiriens sur la capacité du pays à sortir de la crise par l’élection présidentielle. Ce qui s’est passé ensuite, c’est une stratégie de confiscation de pouvoir.

RFI : Cela dit aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est au bord de la guerre civile, est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu, dès après le second tour, face aux contentieux entre les deux camps, asseoir tout le monde autour d’une table et essayer de les régler ? Est-ce qu'on n’a pas raté une occasion de sortir de la crise autrement ?

G. Y: Je ne crois pas. Il y a une dimension importante à retenir pour comprendre ce qui s’est passé à l’occasion de ce second tour. Il n’y a rien de spontané dans la décision du Conseil constitutionnel qui a consisté à annuler 600 000 voix dans le nord du pays, donc dans des régions où Laurent Gbagbo avait obtenu moins de 10% au premier tour. Il s’agit d’une volonté de passer en force de la part du camp présidentiel. Alors, je ne suis pas sûr que le fait de réunir les candidats au lendemain de la décision du Conseil constitutionnel aurait permis de résoudre la crise. La question est simple : il n’y a qu’un poste de président et pour Laurent Gbagbo, manifestement, il n’était pas question d’envisager le départ du pouvoir.

RFI : Concernant les sanctions qui visent à faire tomber le régime Gbagbo. Comment faire la part des choses entre leur objectif et le coût très lourd pour les populations?

G.Y : Malheureusement, elles ont des effets de manière très certaine sur les populations. Mais elles ont également des effets sur le gouvernement Gbagbo. Le fait que la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest a cessé tout lien avec le secteur bancaire ivoirien a eu pour effet de bloquer la majorité des banques commerciales du pays. Il y a également des difficultés du régime à honorer ses obligations salariales.

RFI : L’effet sur le régime Gbagbo est manifestement moins grave que sur les populations qui ont du mal à travailler et à se soigner...

G.Y : La question des sanctions se pose dans tous les cas. Pas seulement dans le cas de la Côte d’Ivoire. Mais je rappelle que ces sanctions sont ciblées, notamment sur un certain nombre d’entreprises qui collaborent avec le gouvernement Gbagbo. Les sanctions de ce type là ne sont pas censées durer dans le temps et doivent produire rapidement leurs effets, sans avoir un impact trop grave sur les populations civiles. Cela dit la responsabilité de l’état dans lequel se trouve la population ivorienne et la responsabilité pour la sécurité en Côte d’Ivoire est clairement celle de Laurent Gbagbo.

RFI : Une fois qu’on a dit cela, et dans la mesure où Laurent Gbagbo est toujours dans le palais présidentiel quatre mois après le second tour du scrutin, que fait-on ?

G.Y : C’est extrêmement difficile de dire ce qu’il faut faire. Pour nous, le comportement de ce régime depuis le second tour de la présidentielle montre qu’il constitue une menace à la paix et à la sécurité en Côte d’Ivoire et également une menace à la paix, à la sécurité et à la prospérité dans toute l’Afrique de l’Ouest. Parce que tout de même, on ne peut pas, pour rester au pouvoir, franchir toutes les lignes. Je crois que c’est parce que beaucoup de responsables africains ont compris cela qu’ils sont allés très vite, la Cédéao par exemple, en estimant que Laurent Gbagbo devait partir et que l’option militaire devait être envisagée.

RFI : Mais le camp de Laurent Gbagbo a beau jeu de rappeler qu’en 2002, lorsque la rébellion a démarré en Côte d’Ivoire, personne dans la région ne s’est levé pour s’offusquer du fait que certains ont pris les armes pour faire tomber un régime civil...

G. Y : Cela est vrai. Sauf qu’on n’est pas en train de parler de la rébellion de 2002 mais d’une crise qui a eu lieu après un processus de paix qui devait se terminer par une élection présidentielle et des élections législatives de sortie de crise. Et donc il ne suffit pas de rappeler l’ambiguïté de la réaction de la communauté internationale pour justifier le refus de reconnaître une défaite électorale, pour justifier une stratégie de violence pour se maintenir au pouvoir. L’élection de novembre dernier n’était pas un référendum sur la rébellion de 2002. C’est ce qu’a voulu faire le camp Gbagbo entre les deux tours en présentant Alassane Ouattara comme celui qui était lié, d’une manière et d’une autre, à cette rébellion. Les électeurs ivoiriens ont pu se prononcer et ils ont donné leurs suffrages à Alassane Ouattara.

RFI : Est-ce que vous croyez encore à une arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara sans passer par une guerre généralisée? Ou est-ce que vous pensez qu’il faut un troisième homme ?

G.Y : Je crois qu’un des éléments de la stratégie du camp Gbagbo est précisément de faire croire aux Ivoiriens et à tout le monde à l’extérieur qu’Alassane Ouattara ne peut jamais diriger sereinement la Côte d’Ivoire. Et ils ajoutent que, finalement, l’alternative au départ de Laurent Gbagbo, c’est la guerre. Dans ce cas, on neutralise les deux hommes et on part sur une solution qui verrait émerger un troisième homme. Je pense qu’il y a beaucoup de problèmes à résoudre pour arriver à cette solution. D’abord cela veut dire qu’on remet en cause le processus d’une élection et le principe même d’une élection démocratique, ce qui peut avoir des conséquences, non seulement pour la Côte d’Ivoire mais pour l’ensemble des pays africains qui doivent tenir des élections. Deuxièmement, si on évoque l’avènement d’un troisième homme, il faut définir les mécanismes qui peuvent permettre de faire émerger ce troisième homme, alors qu’on est dans le contexte d’une société très divisée, où on a du mal à voir quelles personnalités pourraient émerger et avoir les mains libre pour gérer une transition non partisane. Troisièmement, on ne voit pas très bien pourquoi Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara accepteraient d’être écartés.

RFI : On a tout de même le sentiment d'une impuissance de tous ceux qui interviennent pour tenter de résoudre le conflit ou cherchent à faire des proposition, comme International Crisis Group...

G.Y: Il serait prétentieux pour ICG de dire qu’on détient la solution à la crise ivoirienne. Je crois qu’on est en train de parler de mutations politiques dans un pays, et la première responsabilité, c’est celle des citoyens nationaux. Il reste qu’il y a un risque de basculement de la Côte d’Ivoire dans le pire. Il y a un risque que même si Laurent Gbagbo quitte le pouvoir, il sera extrêmement difficile de ramener le calme en Côte d’Ivoire. Et c’est pour cela que nous estimons que les recommandations que nous faisons qui consistent à dire que les Nations unies en Côte d’Ivoire doivent adopter une posture beaucoup plus agressive dans la défense de son mandat de protection des civils sont au moins de nature à améliorer leur protection en Côte d’Ivoire. Et nous estimons également que, dans la mesure où tout l’espace ouest-africain est menacé, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest doit aujourd’hui être beaucoup plus engagées sur le plan diplomatique et sur le plan militaire dans cette crise. C’est le moment de faire de vrais choix, y compris des choix qui vont avoir en partie des conséquences négatives à court terme, mais je crois que, à moyen et à long terme, il est nécessaire de prendre des décisions fortes et vigoureuses quitte à assumer une présence extérieure internationale et régionale de plusieurs années en Côte d’Ivoire.

(Interview par Christophe Champin publiée sur rfi.fr le 25 mars 2011)

vendredi 4 février 2011

« Moi ou le chaos », stratégie suicidaire pour la Côte d’Ivoire

Que peut-on écrire de nouveau sur la crise postélectorale en Côte d’Ivoire ? Rarement aura-t-on lu, au sujet d’un évènement politique en Afrique, autant d’articles de presse, d’éditoriaux, de tribunes et de commentaires furieusement postés sur les sites Internet d’informations et sur les blogs. La confrontation des idées est féconde et bienvenue. L’intérêt, la passion, la fibre panafricaine, la qualité de juriste ou de politologue ne suffisent cependant pas pour articuler un propos définitif sur ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Lorsque l’enjeu n’est ni plus ni moins que la survie d’une nation africaine dans ses frontières actuelles et l’avenir de dizaines de millions d’habitants d’une sous-région, la responsabilité commande de ne pas céder à la facilité et de s’assurer de disposer d’un minimum de connaissances sur la politique intérieure ivoirienne au cours des quinze dernières années, sur la psychologie des acteurs et sur leurs stratégies.

Non, la crise postérieure au scrutin présidentiel du 28 novembre 2010 ne tient pas d’un simple contentieux électoral comme il y a beaucoup d’autres en Afrique et ailleurs. Non, cette crise ne relève pas de la chronique d’un échec annoncé dont la responsabilité serait partagée à parts égales par tous les acteurs nationaux et internationaux du processus de paix. Non, elle n’est pas le dernier acte en date d’une lutte de libération de l’Afrique des diktats néocoloniaux. Non, ce qui se joue à Abidjan n’est pas la confrontation de projets de société entre les agents locaux d’un libéralisme mondialisé, le camp d’Alassane Ouattara, et les défenseurs de la souveraineté d’un pays africain, de la deuxième indépendance du continent et d’un certain socialisme, celui de Laurent Gbagbo.

Au bord de la guerre civile


Pendant que nombre d’intellectuels africains ou non se servent du cas de la Côte d’Ivoire pour disserter sur des grands thèmes certes importants comme ceux du rapport de l’Afrique à l’insaisissable communauté internationale ou des limites de l’exercice électoral dans le contexte d’une culture politique rétive aux principes démocratiques, la société ivoirienne se délite dangereusement, les derniers garde-fous moraux succombent à l’appel de l’affrontement, les milices armées s’organisent dans les quartiers de ville et les villages, des voisins présumés pro-Gbagbo et pro-Ouattara se regardent en chiens de faïence, le bilan des morts et des disparus s’alourdit chaque semaine et les ingrédients de la vraie et sale guerre civile, celle qui n’a pas eu lieu en 2002, n’attendent plus que le craquement d’une allumette pour embraser le pays.

Il est tentant de revenir sur le second tour de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010. Sur l’absence de crédibilité des allégations de fraudes systématiques pouvant justifier l’annulation des résultats de tous les bureaux de vote de sept départements du nord et du centre du pays. Sur la violation par le conseil constitutionnel du code électoral ivoirien qui ne prévoyait en aucun cas qu’une annulation massive de suffrages pût changer le nom du président élu sans que tous les électeurs ne fussent convoqués à nouveau dans les 45 jours. Sur l’incongruité de l’argument définitif qui voudrait qu’une décision du conseil constitutionnel aussi ouvertement illégale fût-elle, ne puisse souffrir d’aucune contestation même dans le contexte d’une élection censée clore un processus de paix et placée sous un régime de certification internationale prévu par des accords de paix et intégré dans le code électoral.

Il est tentant de revenir également sur l’effrayante clarté du message politique adressé aux 600 000 électeurs du nord et du centre dont les suffrages ont été passés par pertes et profits. Ou encore sur le verrouillage sécuritaire implacablement mis en route par le président sortant dès la veille du jour de vote par la décision du couvre-feu et sur les pressions exercées sur la commission électorale indépendante pour l’empêcher de proclamer sereinement les résultats provisoires dans le délai prescrit.

Mais à quoi cela servirait-il ? Parmi les défenseurs de la position inflexible de Gbagbo, nombreux sont ceux qui savent qu’il a perdu mais considèrent qu’il a le droit de s’accrocher au fauteuil présidentiel comme beaucoup d’autres avant lui en Afrique et dans le monde l’ont fait sans que personne n’en fasse un casus belli. Il y a ceux qui savent qu’il a perdu mais qui se sont laissé convaincre depuis longtemps que Ouattara était une figure diabolique qui ne devrait jamais diriger la Côte d’Ivoire. Il y a ceux qui savent qu’il a perdu mais estiment qu’il est moralement inacceptable que la victime de la rébellion armée de septembre 2002 soit battue dans les urnes par un rival fortement soupçonné d’avoir eu partie liée avec les rebelles de Guillaume Soro. Il y a ceux pour lesquels la question de savoir qui a réellement gagné le 28 novembre 2010 est largement accessoire, le seul combat qui mérite d’être mené étant celui du respect de la souveraineté de la Côte d’Ivoire et du refus d’une recolonisation de l’Afrique. Il y a enfin ceux qui pensent que Gbagbo a remporté le scrutin ou du moins qu’il aurait gagné si les Forces nouvelles n’avaient pas maintenu leur contrôle militaire dans une partie du territoire. S’efforcer de convaincre arguments à l’appui ces différents groupes que le président sortant a perdu nettement l’élection au plan national (45,9 %) tout en gagnant dans la capitale économique Abidjan (51,9 % des voix) ne sert pas à grand-chose.

Entre Dieu et Diable

Simone Gbagbo a au moins le mérite de la franchise dans la déclinaison de la stratégie de son clan. Celle qui a permis de mettre en place les différents éléments du piège qui s’est refermé en décembre sur les adversaires politiques du président sortant et désormais sur l’ensemble des acteurs extérieurs impliqués dans le processus de sortie de crise. Le 15 janvier dernier, la première dame a déclaré que Gbagbo était « vigoureusement installé au pouvoir » et invité ses compatriotes à « tourner la page de l’élection ». Dans son propos allégorique, elle a astucieusement choisi de ne pas qualifier Ouattara de « diable », réservant cette amabilité au président français Nicolas Sarkozy. Elle a opté pour l’image plus amusante de « chef bandit » pour désigner celui que les organisations africaines et les Nations unies considèrent comme le président légitime.

Ceux qui n’ont pas découvert la crise ivoirienne à l’occasion de l’élection de novembre savent que les décideurs du camp Gbagbo ne font pas que jouer avec les mots. Leur stratégie repose depuis de nombreuses années sur la diabolisation de l’adversaire, - sommant le peuple ivoirien réputé croyant à faire un choix simple entre le diable et l’élu de Dieu-, sur le chantage à la violence et sur le recours effectif à la violence par des unités spéciales des forces de défense et de sécurité, par des miliciens armés et entraînés ainsi que par des civils prétendument « aux mains nues » parfaitement organisés et mobilisables à tout moment.

Cette combinaison magique a probablement privé irrémédiablement Gbagbo du soutien populaire minimal au nord et au centre qui, ajouté à sa popularité incontestable dans la métropole d’Abidjan et dans ses environs, aurait pu lui ouvrir la voie d’une réélection régulière, que cela plût ou non à ladite communauté internationale. Le bras de fer entre Gbagbo et Ouattara fait aujourd’hui oublier que ce dernier n’aurait eu que peu de chances d’obtenir la majorité des suffrages sans l’appui d’une coalition de partis emmenée par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Henri Konan Bédié qui lui a été radicalement hostile pendant des années. L’incapacité des personnalités influentes du Front populaire ivoirien (FPI), le parti historique de Gbagbo, à sortir de la logique de la vengeance a fini par les couper de toutes les autres élites politiques et économiques du pays et d’une large partie de la population fatiguée des conséquences économiques d’une bagarre politique sans fin et spectatrice du fossé entre le discours nationaliste et populiste des « refondateurs » de Gbagbo et l’étalage de leurs fortunes individuelles accumulées en un temps record.

Un round de plus dans un combat à mort


Ces derniers n’ont jamais considéré que l’élection présidentielle était l’occasion de mettre fin à la crise politique et au conflit armé en redonnant la parole aux Ivoiriens, où qu’ils vivent et quels qu’ils soient. Elle n’était qu’un round de plus dans le combat à mort engagé entre Gbagbo et ses adversaires depuis la tentative de coup d’Etat de septembre 2002. Le plus important n’était pas de gagner la majorité des suffrages dans une compétition régulière mais de rester à la présidence, quoi qu’en fût le prix à payer par la Côte d’Ivoire. La puissance de l’argument moral, - la conviction des meneurs du camp Gbagbo qu’ils n’ont été que des victimes innocentes de la rébellion armée de septembre 2002 et de la marche forcée vers une élection présidentielle trop ouverte et donc injustement risquée-, est rarement évoquée dans les analyses de l’impasse actuelle. Cet argument est pourtant crucial pour comprendre l’importance du soutien interne dont dispose encore Gbagbo malgré l’évidence du hold-up électoral et de ses conséquences humanitaires désastreuses.

La faille énorme de l’argumentaire moral de Gbagbo, c’est qu’il est arrivé au pouvoir en octobre 2000 au terme d’une élection caractérisée par l’exclusion de tous les acteurs politiques de poids à l’exception d’un général putschiste, et qu’il a couvert du sceau de l’impunité les crimes graves commis par ses partisans, au lendemain de ce scrutin présidentiel et à l’occasion des législatives de décembre 2000 sur des civils présumés favorables à Ouattara et ciblés sur la base de critères ethniques, religieux et géographiques. Bien que ces violations graves des droits humains antérieures à la rébellion de septembre 2002 aient été documentées dans plusieurs rapports d’enquêtes, elles ne sont jamais évoquées par les partisans de Gbagbo pour qui tout allait bien en Côte d’Ivoire comme dans le meilleur des mondes jusqu’à l’irruption des combattants de Guillaume Soro.

Après septembre 2002, l’argument moral n’a cessé de prendre la forme de la plaidoirie couramment entendue dans les cours de récréation partout dans le monde : « ce n’est pas moi qui ai commencé ». Des crimes graves relevant de la catégorie de crimes de guerre voire de crimes contre l’humanité ont été commis par les rebelles des Forces nouvelles ainsi que par les militaires, mercenaires et miliciens loyaux à Gbagbo, mais ce sont les rebelles qui seraient les seuls coupables parce que ce sont eux qui ont attaqué la République. Depuis 2002 et jusqu’à la campagne électorale de 2010, « la guerre » est brandie par Gbagbo comme justification imparable à toutes les violences politiques infligées aux civils par les forces de sécurité, y compris la répression sanglante et préemptive de la marche de l’opposition en mars 2004 (120 morts décomptés par l’ONU).

Le scrutin présidentiel a été organisé après dix ans sans élection sur la base d’une série d’accords politiques entre tous les acteurs. La formule du désarmement partiel des ex-rebelles, celle de l’intégration d’une partie d’entre eux dans un dispositif de sécurisation de l’élection aux côtés des forces de défense et de sécurité loyales à Gbagbo, la mise en place d’un mécanisme de certification de toutes les étapes du processus électoral par le représentant des Nations unies, la composition de la commission électorale, l’élaboration du fichier électoral, les ajustements au code électoral, relèvent tous des compromis acceptés par les cosignataires de l’accord de Ouagadougou de mars 2007 et par les candidats à l’élection présidentielle.

Garder le pouvoir par tous les moyens

Mais tout ceci ne compte pas pour le président sortant. Il s’agit de s’installer vigoureusement au pouvoir et surtout de ne pas le quitter pour laisser s’y installer celui contre lequel les cadres historiques du FPI nourrissent une détestation d’une profondeur insoupçonnée depuis son arrivée sur la scène politique ivoirienne, Alassane Ouattara. Ce dernier n’est pas un ange et il a une part de responsabilité conséquente, avec Henri Konan Bédié, le défunt général Robert Guéï, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, dans la descente aux enfers du pays. Le fait est qu’il y a eu un long processus de paix qui a abouti à une élection crédible et la majorité des électeurs a finalement choisi Ouattara qui a su s’appuyer sur une coalition à l’assise politique large. Parmi ceux qui ont voté Ouattara au second tour, nombreux sont ceux qui ne l’apprécient guère mais qui ne voulaient surtout pas d’un nouveau mandat Gbagbo.

Ce qui est inacceptable dans le comportement du clan Gbagbo, ce n’est pas seulement le refus de se plier au choix de la majorité des électeurs au terme de huit années d’un processus laborieux et incroyablement coûteux. C’est aussi et surtout la mise en œuvre d’une stratégie qui a volontairement approfondi les fractures existantes au sein de la société ivoirienne, dangereusement politisé les forces armées, banalisé la formation de milices et de groupuscules violents, empoisonné le cerveau de milliers de jeunes hommes déscolarisés, désœuvrés et frustrés, et donc sérieusement compromis les perspectives d’une paix durable en Côte d’Ivoire et dans son environnement régional immédiat. Cette stratégie conduit à fermer une à une les issues de sortie de crise pacifiques.

Ayant rejeté toutes les offres de retrait digne et assorti de garanties de sécurité, ayant montré trop de fois à ses interlocuteurs intérieurs et extérieurs que la tentation de la ruse l’emportait systématiquement chez lui sur la parole donnée et sur tout engagement sur l’honneur, le président sortant et le noyau dur qui l’entoure semblent avoir déjà franchi le seuil de non retour. Il est à craindre que leur motivation ne soit plus la confiscation du pouvoir mais la détermination à faire en sorte que le pays soit ingouvernable pendant longtemps s’ils sont contraints de quitter le palais. L’enjeu n’est plus le respect du résultat d’une élection et la défense de la démocratie mais bien la paix, la sécurité et la stabilité de l’Afrique de l’Ouest. Le pire n’est heureusement toujours pas une certitude mais il n’a jamais été aussi probable.

Le Conseil de sécurité des Nations unies doit soutenir un nouveau renforcement conséquent des troupes internationales sur le terrain au nom de la responsabilité de protéger les civils, dans un objectif de dissuasion et pour se tenir prêtes à répondre aux attaques des unités spéciales, des mercenaires et des milices activés par les chefs militaires de Gbagbo. Le risque qu’on ait passé huit ans à reporter une guerre civile qui aura finalement lieu est aujourd’hui très élevé. Si celle-ci a lieu, les armées des pays voisins qui disposent de centaines de milliers de ressortissants en Côte d’Ivoire ne resteront pas longtemps l’arme au pied. Ce serait un revers monumental pour la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et ses efforts soutenus en matière de prévention et de résolution de conflits dans la région. L’implication de l’Union africaine (UA) qui vient de constituer un panel de cinq chefs d’Etat pour faire une ultime proposition de sortie de crise pacifique ne doit pas inutilement prolonger un statu quo synonyme de pourrissement de la vie quotidienne des populations. Le durcissement des sanctions économiques et financières contre le régime Gbagbo et le renforcement simultané des forces internationales qui doivent s’adapter à l’environnement hostile dans lequel elles opèrent désormais sont une absolue nécessité pour donner à la Côte d’Ivoire une chance d’échapper au scénario du pire.

(Publié sur afrik.com le 4 février 2011)

mercredi 22 décembre 2010

Faut-il détruire la Côte d’Ivoire pour montrer qu’on est garçon ?

Pour ceux qui ont suivi les développements de la crise politique et du conflit armé en Côte d’Ivoire sur la longue durée, et ne sont mus ni par une franche antipathie pour l’historien populiste Laurent Gbagbo ni par une sympathie béate pour l’économiste mondain Alassane Ouattara, encore moins par une quelconque perception angélique des Forces nouvelles de Guillaume Soro, l’identité des responsables de l’actuel pourrissement de la situation ne fait aucun doute. Mais ceux qui doivent en être convaincus, ce sont les citoyens ivoiriens qui ont voté pour Gbagbo le 28 novembre dernier, qui continuent à le soutenir aujourd’hui et qui se laissent abuser par les programmes de propagande de la Radio télévision ivoirienne (RTI). Ces Ivoiriens-là qui constituent une grosse minorité ne méritent ni diabolisation ni mépris condescendant. Il est urgent de les convaincre qu’ils sont en train de creuser la tombe de la Côte d’Ivoire qu’ils aiment tant.

Le second tour d’une élection présidentielle préparée pendant cinq ans a été organisé le 28 novembre dernier. Les conditions de la tenue de ce scrutin – notamment la présence de deux forces armées ivoiriennes sur le territoire - n’étaient certes pas idéales mais tous les acteurs politiques ont convenu de solliciter les suffrages de leurs concitoyens dans ces circonstances et sur la base d’une série de compromis imparfaits comme c’est le cas dans tout processus de paix. Sur le plan de l’organisation technique et logistique et des dispositifs visant à garantir la sincérité des résultats, l’élection censée sortir la Côte d’Ivoire de la crise a été l’une des plus crédibles du sous-continent subsaharien.

La certitude de la défaite et du coup de force institutionnel


Le président sortant Laurent Gbagbo en tête à l’issue du premier tour a perdu au second essentiellement parce qu’il a réuni contre lui le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara outrageusement dominant dans les régions du nord du pays et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Henri Konan Bédié solidement implanté dans les régions du centre et de l’est. On peut disserter à longueur de journée sur l’inconséquence du vote régionaliste et ethnique et estimer que le candidat Gbagbo a été victime du poids démographique relativement faible de son électorat « captif » naturel lié à sa région d’origine et aux solidarités ethniques. Le fait est que les électeurs ivoiriens ont fait chacun un choix et que leurs suffrages agrégés ont donné une nette majorité de 54 % à Alassane Ouattara.

Mais on ne peut balayer du revers de la main les plaintes déposées auprès du Conseil constitutionnel par le candidat donné perdant, Laurent Gbagbo. Faisons l’hypothèse hautement improbable qu’une vaste obstruction des électeurs favorables au président sortant dans sept départements du nord et du centre ait permis à Ouattara d’écraser son adversaire au second tour, comme ce fut déjà le cas au premier. L’article 64 du code électoral ivoirien en vigueur est d’une inattaquable limpidité. Il prescrit l’annulation de l’élection en cas d’irrégularités de grande ampleur susceptibles de modifier le résultat final du scrutin et l’organisation d’une nouvelle élection dans les 45 jours. En aucun cas, il ne permettait au Conseil constitutionnel d’annuler les suffrages de près de 600 000 électeurs, de refaire les calculs et d’inverser sur cette base le résultat final du scrutin. La décision du Conseil constitutionnel était donc grossièrement illégale.

L’argument définitif du camp Gbagbo consiste au fond à asséner que le Conseil constitutionnel parce qu’il est le juge ultime de l’élection présidentielle peut déclarer président qui il veut et n’a de comptes à rendre à personne même lorsqu’il viole outrageusement la loi. Un argument imparable qui a reconduit Laurent Gbagbo à la tête d’une Côte d’Ivoire qui se rapproche dangereusement en cette fin d’année 2010 d’une déliquescence absolue et d’une sale guerre civile, celle qu’acteurs nationaux, régionaux et internationaux pensaient avoir finalement conjurée.

L’efficacité de la diversion nationaliste

Les programmes diffusés par la télévision publique ivoirienne complètement contrôlée par le camp de Laurent Gbagbo depuis le lendemain de l’élection sont aussi ahurissants que redoutablement efficaces auprès d’une large frange d’une population jeune qui n’a connu que le marasme économique, la crise éducative et l’écroulement de tous ses repères depuis une vingtaine d’années. Elle est réceptive au discours des pseudo-intellectuels qui défilent sur les plateaux de la RTI pour leur expliquer que Gbagbo est victime d’un complot international parce qu’il est le seul authentique combattant de l’indépendance politique et économique de la Côte d’Ivoire et l’unique rempart contre le chouchou de « l’étranger », le président élu Alassane Ouattara.

La rhétorique nationaliste porte au-delà des frontières ivoiriennes, et jusque dans les maquis de plusieurs villes d’Afrique de l’ouest et même du centre. Pro et anti-Gbagbo Camerounais se sont violemment affrontés dans des bars de Douala. Comme à Paris où ce sont des Ivoiriens des deux bords politiques qui n’hésitent plus à régler leurs comptes au couteau. Les uns s’insurgent contre la volonté de la France et des grandes puissances d’imposer un président à la Côte d’Ivoire. Les autres rappellent que ce sont les Ivoiriens qui ont majoritairement accordé leurs voix à Ouattara le 28 novembre dernier. Les invités spéciaux de la RTI ont eux depuis longtemps relégué l’élection au second plan. Ils ne parlent que de néocolonialisme, de manque de respect pour les dignes institutions ivoiriennes, de lutte pour l’indépendance totale de l’Afrique et du courage exceptionnel de celui qui l’incarne à leurs yeux, Laurent Gbagbo.

La réalité est plus prosaïque. Un président sortant a perdu une élection avec un score honorable de 45 % et a refusé de l’accepter. Contrairement à un Robert Mugabe au Zimbabwe et à un Mwaï Kibaki au Kenya, le hold-up électoral de Gbagbo a été perpétré dans un pays qui a connu une guerre civile doublée d’une division du territoire et pas seulement une crise politique. C’est pour cela qu’une opération de maintien de la paix est présente en Côte d’Ivoire depuis 2004 et que le chef de cette mission a reçu du Conseil de sécurité un mandat de certification de toutes les étapes du processus électoral. Les partisans de Laurent Gbagbo font semblant de découvrir que l’élection présidentielle de cette année n’était pas une élection normale dans un pays en paix. En trois semaines, la stratégie de tension soigneusement mise en œuvre a radicalement approfondi le fossé d’incompréhension et de méfiance entre sympathisants présumés respectifs de Ouattara et de Gbagbo dans tous les quartiers d’Abidjan et du reste du pays.

L’obsession du suicide

L’odeur de la mort est de retour dans un pays qui était promis au redécollage économique en cas d’élection incontestée d’un président, qu’il s’appelât Gbagbo, Ouattara ou Bédié, suivie d’élections législatives, départementales et locales qui auraient permis de recaser une bonne partie des élites ivoiriennes de tous bords. Est-ce en replongeant son pays dans une crise désormais inextricable que Laurent Gbagbo et son clan favorisent-ils la deuxième indépendance de la Côte d’Ivoire ? Est-ce en reportant de cinq ou dix ans supplémentaires la relance de l’économie du pays et de la région qu’ils œuvrent à la « libération » totale de l’Afrique du joug des puissances étrangères ? Est-ce en faisant prononcer des décisions ridicules par la plus haute juridiction de leur pays qu’ils feront respecter les institutions des États africains souverains par les donneurs de leçons de l’Occident ?

La situation postélectorale de la Côte d’Ivoire est extrêmement grave. La polarisation de la société ivoirienne savamment provoquée et exaltée par les propagandistes des médias publics et le ministre de la « rue » promu ministre de la Jeunesse de Gbagbo rend la perspective d’une « explication finale » plus crédible que jamais. Pour de nombreuses familles, l’heure du deuil a déjà sonné. Faut-il absolument que la Côte d’Ivoire cède à la tentation de la guerre civile totale pour que toutes ses élites politiques et militaires comprennent qu’il n’y a aucune alternative à la coexistence pacifique de toutes ses communautés, au respect du verdict des urnes et à la cogestion des institutions de l’État par les femmes et les hommes de toutes régions et de tous bords politiques ?

La stratégie du clan Gbagbo est suicidaire. Seul contre la CEDEAO, l’Union africaine, l’Union européenne, les États-Unis et capable de refuser de prendre l’appel téléphonique de Barack Obama, Laurent Gbagbo a définitivement prouvé au monde qu’il était « garçon » comme on dit dans les quartiers populaires d’Abidjan. Simone Gbagbo aussi est indubitablement garçon. Chapeau bas. Il est temps de montrer qu’ils sont aussi capables de faire preuve d’humanité et d’empathie pour tous leurs concitoyens, du sud, du nord, de l’est et de l’ouest. Faut-il vraiment plomber l’avenir de millions de personnes, d’un pays et d’une région juste pour gagner une place au panthéon des héros des luttes de libération africaines ?

(Publié sur afrik.com le 22 décembre 2010)

lundi 6 décembre 2010

Requiem pour la démocratie en Côte d'Ivoire

Couvre-feu décrété dès la veille du second tour de l’élection présidentielle, fermeture des frontières, suspension de la diffusion des signaux des chaînes des radios et télévisions étrangères d’informations internationales, transformation de la radio télévision ivoirienne (RTI) en média de propagande, serments d’allégeance d’officiers supérieurs de l’armée, multiplication des interventions meurtrières des forces de défense et de sécurité dans les quartiers de la ville d’Abidjan en ébullition.

C’est dans cette ambiance de requiem pour la démocratie et les libertés que le candidat-président Laurent Gbagbo a prêté serment le samedi 4 décembre 2010 devant le Conseil constitutionnel qui l’a déclaré vainqueur de l’élection la veille. Huit années de médiations, d’accords de paix, de présence de forces internationales, d’enfoncement d’une majorité d’Ivoiriens dans la pauvreté, d’enrichissement accéléré d’une poignée d’élites politiques et militaires de tous bords et de toutes origines, d’effondrement du système éducatif et des valeurs collectives pour en arriver là ?

Ceux qui, à l’intérieur et à l’extérieur de la Côte d’Ivoire, avaient fini par se laisser berner par les codes de bonne conduite, les engagements préélectoraux pompeux et les amabilités des candidats lors du débat présidentiel inédit sur fond des couleurs orange, blanc et vert du drapeau ivoirien en sont aujourd’hui pour leurs frais. La stratégie de la tension a été tranquillement mise en route par le camp du président sortant dès la veille du second tour. Il ne restait plus qu’à dérouler en une semaine le plan fondé sur l’entrée en jeu à l’ultime étape du processus électoral du Conseil constitutionnel entièrement dévoué au candidat Gbagbo.

« On gagne ou on gagne »

Ce plan allait permettre à chacun de saisir le sens et le sérieux d’un des slogans de campagne de Gbagbo, « On gagne ou on gagne ». Le candidat de La majorité présidentielle (LMP) a perdu avec 45,9 % des voix contre 54,1 % pour son rival Alassane Ouattara le 2 décembre selon la Commission électorale indépendante (CEI) avant de gagner le lendemain avec 51,4 % des voix selon la décision expéditive du Conseil constitutionnel. Dans tous les cas, il ne pouvait que gagner en effet.

Laurent Gbagbo avait ses chances au cours de cette élection et contrairement à ce que nombre d’observateurs étrangers laissaient croire depuis des années, il dispose d’une base électorale solide en Côte d’Ivoire. Il avait ses chances mais il n’en avait pas plus que ses deux principaux adversaires, l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara (Rassemblement des républicains, RDR) et l’ancien président Henri Konan Bédié (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI). Gbagbo a obtenu 38 % des voix au premier tour, devant Ouattara (32 %) et Bédié (25 %). Face à l’alliance politique entre les deux opposants au sein du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), Gbagbo pouvait encore espérer gagner au second tour mais il n’était à l’évidence plus le favori.

La mouvance présidentielle n’avait jamais pensé que le pacte politique entre Ouattara et Bédié tiendrait jusqu’au bout. Dès le 29 novembre, lendemain du jour de vote, les déclarations du porte-parole de campagne du président sortant Pascal Affi N’Guessan focalisées sur la dénonciation d’incidents et d’absence de transparence électorale dans le nord du pays témoignaient de la fébrilité de son camp et ne pouvaient que donner de l’épaisseur aux rumeurs insistantes créditant Alassane Ouattara d’une victoire nette.

Les Ivoiriens ont massivement voté le 28 novembre malgré l’atmosphère tendue des derniers jours de la campagne, malgré les incidents mortels à la veille du scrutin et en dépit de la décision présidentielle soudaine du couvre-feu nocturne. Ils l’ont généralement fait sans entraves et sans pressions. Généralement mais pas partout. Il y a eu volonté d’empêcher des électeurs de voter par des pressions et des violences physiques dans plusieurs localités du pays, que ce soit dans certains quartiers d’Abidjan, dans l’ouest ou dans le nord. Ces différentes manœuvres antidémocratiques ont-elles altéré les résultats consignés dans les procès-verbaux qui ont permis à la CEI de publier les résultats provisoires, certes hors délai ? Si oui, quel est le nombre de bureaux de vote et le nombre de suffrages concernés dans chacun des départements évoqués dans les requêtes déposées par le candidat Gbagbo ?

La bénédiction des "Sages"

Le Conseil constitutionnel ne s’est pas embarrassé de ce genre de détails. Il a annulé les résultats du scrutin dans tous les bureaux de vote des départements de Bouaké, Korhogo, Ferkessédougou, Katiola, Boundiali, Dabakala et Séguéla. Soit 597 010 suffrages exprimés correspondant à 13 % des votants au second tour. Juste ce qu’il fallait pour inverser le résultat global et déclarer Laurent Gbagbo président.

L’instrumentalisation du Conseil constitutionnel - composé du président Paul Yao N’Dré, de trois conseillers désignés par le président Gbagbo et de trois autres conseillers désignés par le président de l’Assemblée nationale également issu du parti présidentiel -, et le retour de la rhétorique de dénonciation d’un « coup d’État de l’étranger » visant à installer envers et contre tout Ouattara à la présidence ne font que divertir l’opinion ivoirienne de la seule question qui vaille : la majorité des électeurs qui se sont rendus aux urnes le 28 novembre dernier ont-ils choisi de reconduire Laurent Gbagbo ou de confier la direction du pays à Alassane Ouattara ? La réponse fournie par les 20 073 procès-verbaux de dépouillement collectés par la CEI et également vérifiés par la mission de l’ONU dans le pays est claire.

Le seul moyen d’annuler la victoire de Ouattara était d’invalider massivement les suffrages exprimés dans les départements du nord et du centre. Au premier tour, Gbagbo n’avait pas contesté le résultat dérisoire de 6,5 % des voix qu’il avait obtenu dans la région des Savanes (Boundiali, Ferkessédougou et Korhogo en font partie), ni celui de 9,4 % réalisé dans la région de la Vallée du Bandama (comprenant notamment Bouaké, Dabakala, Katiola). Dans la région du Worodougou qui inclut Séguéla, Gbagbo n’avait également obtenu que 6,94 %. Annuler tous les suffrages dans les départements où on est écrasé par l’adversaire est un moyen sûr de gagner. On gagne ou on gagne. Ils avaient prévenu.

Au moment de prendre leur décision, les membres du Conseil constitutionnel se sont-ils souvenus de la soirée du 6 octobre 2000, déjà sous couvre-feu, lorsque le président de la Cour Suprême d’alors Tia Koné fit la longue lecture de l’arrêt de la chambre constitutionnelle invalidant sept candidatures à l’élection présidentielle émanant de deux des trois grands partis du pays, le RDR et le PDCI ? Cette décision avait permis au chef de la junte militaire Robert Guéi d’affronter dans les urnes le 22 octobre 2000 un seul rival sérieux, Laurent Gbagbo.

L’argumentaire juridique fallacieux servi par la Cour suprême avait beaucoup de mal à cacher la volonté du général Guéi d’exclure tout simplement de la course les adversaires politiques qu’il redoutait le plus. On sait dans quelles conditions s’est déroulée l’élection présidentielle d’octobre 2000 qui a permis à Laurent Gbagbo d’accéder au pouvoir et ce qu’il est advenu de la Côte d’Ivoire pendant la décennie qui a suivi. Paul Yao N’Dré et ses pairs, supposés hommes de droit ou sages compétents et d’excellente moralité, ont choisi dix ans plus tard de suivre les pas de Tia Koné en se servant d’une institution dont le rôle est sacré dans une démocratie pour satisfaire un camp politique au mépris du droit et de l’intérêt général.

L’enchaînement des causes et des conséquences est une certitude. On peut affirmer aujourd’hui sans le moindre doute que l’élection présidentielle censée sortir le pays de la crise et organisée à coups de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA n’a fait que relancer la tragédie ivoirienne. Laurent Gbagbo aurait pu gagner régulièrement cette élection si lui et ses proches collaborateurs avaient fait d’autres choix que ceux de l’agressivité, de la diabolisation des adversaires et du déni de leur part de responsabilité dans la déliquescence de la Côte d’Ivoire depuis une décennie.

Les risques d’une guerre civile

Ils sont restés dans le registre de la tension, de la dramatisation, de la violence verbale et de la victimisation. Ils ont échoué à séduire la majorité des électeurs avec leur discours et leur bilan. 45,9 % des votants du 28 novembre ont voté Gbagbo. C’est un résultat honorable mais ce n’est pas la majorité. Il ne restait plus qu’à accepter dignement la défaite et à se préparer pour les élections législatives, départementales et locales à venir. C’était manifestement trop leur demander. Le fauteuil présidentiel ou rien.

La vraie guerre civile n’a peut-être pas encore commencé en Côte d’Ivoire. L’écrasante majorité des Ivoiriens n’en veut pas. Elle l’a montré en participant massivement aux deux scrutins. Elle croyait réellement en la promesse d’une sortie de crise par l’élection incontestable d’un président. Tous les Ivoiriens que j’ai rencontrés à Abidjan pendant les huit jours précédant le second tour souhaitaient ardemment que le pays retrouve une vie normale essentielle pour le redécollage économique.

Au terme d’un interminable processus de paix, les Ivoiriens ont deux présidents : Alassane Ouattara reconnu par l’organisation régionale ouest-africaine, l’Union africaine, les États-Unis, l’Europe communautaire, l’ONU ; et Laurent Gbagbo qui a prêté serment devant la plus haute juridiction du pays. Le « candidat de l’étranger » et le « candidat 100% pour la Côte d’Ivoire » sont respectivement devenus le « président de l’étranger » et le « président des Ivoiriens ». Le problème le plus grave, ce n’est peut-être pas le fait que Gbagbo ait été davantage désigné président par le Conseil constitutionnel qu’élu par les Ivoiriens. On pourrait cyniquement arguer qu’après tout quelques autres présidents en Afrique et dans le monde n’ont pas été choisis par leur peuple.

Le problème le plus grave est que la légitimité de Gbagbo ne sera jamais reconnue par une large partie de la population ivoirienne, avec une intensité décroissante du rejet du nord au sud. Gbagbo et ses cadres le savaient parfaitement avant de réaliser le passage en force par le truchement du Conseil constitutionnel. S’ils ont quand même mis en œuvre le plan de confiscation du pouvoir, verrouillé militairement Abidjan et pris le contrôle de l’information intérieure par le biais de la propagande de la RTI et de la coupure des signaux des médias étrangers, c’est qu’ils sont prêts à en assumer les conséquences. Contrairement à leurs compatriotes, ils ne sont pas fatigués de la crise permanente. Ils sont prêts pour une nouvelle bataille.

Le « On gagne ou on gagne » et les chants de campagne pleins d’humour seront beaucoup moins drôles lorsque s’empileront les cadavres d’une nouvelle guerre civile. Les victimes éternelles engoncées dans leur mauvaise foi expliqueront alors que rien, absolument rien, ne peut justifier la contestation violente de l’autorité d’un président « démocratiquement élu ». On gagne ou on met le feu au pays. C’est ce que chacun aurait dû comprendre depuis le début.

mercredi 27 octobre 2010

Montrer que la Côte d'Ivoire peut sortir d’une crise politique profonde par une élection démocratique

Suspicion tous azimuts

Malgré les déclarations et les promesses des uns et des autres, le doute aura subsisté jusqu’au dernier jour sur la tenue du premier tour la présidentielle en Côte d'Ivoire. Ainsi, à dix jours du scrutin, les représentants des partis d’opposition au sein de la CEI ont contesté le rôle technique mais crucial confié à une société privée, filiale d’un bureau d’étude national dirigé par un proche du président Gbagbo, dans le traitement informatique des résultats issus des urnes. Après plusieurs réunions de crise, la commission électorale a annoncé avoir renoncé au traitement informatique et adopté le comptage manuel sur la base des procès-verbaux de dépouillement qui seront établis dans chaque bureau de vote. Le Front patriotique ivoirien (FPI) du candidat-président Gbagbo, en minorité au sein de commission électorale, a immédiatement qualifié cette décision d’inacceptable. Le Premier ministre Guillaume Soro a enfilé une énième fois son costume de négociateur et a fini par parvenir à une solution consensuelle sur le comptage des voix qui intègre finalement un traitement informatique mais sous le contrôle d’un comité d’expert, ce qui donnerait bien plus de chances à la commission électorale de proclamer les résultats provisoires dans le délai de trois jours maximum fixé par la loi. Cette soudaine montée de fièvre illustre la fragilité de la cohésion au sein d’une commission électorale qui est une agrégation des intérêts des partis politiques.

Quels sont les risques d’incidents le jour de l’élection ?

Le 31 octobre, le risque de dérapages violents devrait être plutôt faible, si les agents électoraux dépêchés dans tous les bureaux ont été bien formés sur les procédures et que le matériel électoral complet ne fait défaut nulle part. Les erreurs constatées sur un nombre apparemment non négligeable de cartes d’électeurs – noms mal orthographiés, inversion du nom et du prénom, voire erreur sur la photo -, risquent cependant d’empêcher certains de voter, et bien sûr de générer des frustrations. Le calme et la maîtrise des agents électoraux ainsi que la présence effective des forces chargées de la sécurisation des bureaux de vote seront déterminants pour contenir d’inévitables accès de nervosité d’électeurs déçus ici et là.

Il n’y a cependant, à priori, pas de raison de s’attendre à une multiplication d’incidents le jour de vote de nature à remettre en cause l’ensemble du scrutin. Par contre, dans les fiefs électoraux des trois candidats favoris, Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, il n'est pas exclu que des groupes de militants veuillent empêcher les électeurs présumés des adversaires de leur candidat de voter librement. On courrait alors le risque de passer d’incidents mineurs à des dérapages majeurs susceptibles de conduire à des demandes d’annulations de la totalité des suffrages dans de grandes circonscriptions électorales. Dans ce cas, le scénario d’un déchirement au sein de la CEI entre la fin du vote et la proclamation des résultats provisoires et d’une contestation par anticipation de l’arbitrage ultime d’un Conseil constitutionnel présumé favorable au président sortant, sera - hélas- le plus probable.

Faut-il s’attendre à une contestation postélectorale ?

Une excellente organisation du scrutin de l’ouverture des bureaux de vote jusqu’à la fin du dépouillement des bulletins éliminerait à l’évidence une bonne partie des sources de contestations postélectorales. Mais même dans ce cas, le risque d’une crise ne sera pas écarté jusqu’à la proclamation des résultats définitifs par le Conseil constitutionnel et la certification de cette dernière étape par le chef de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Le processus électoral aura alors traversé trois phases critiques : celle de la centralisation des résultats issus des urnes et consignés dans les procès-verbaux au niveau départemental, régional puis national ; celle de la proclamation des résultats provisoires par la CEI et celle de la validation de ces résultats par le Conseil constitutionnel après examen des éventuelles contestations des différents candidats auprès de cette institution qui est l’ultime juge électoral.

Comme la crise au sein de la CEI au sujet du mode de comptage électronique ou manuel des résultats l’a montré, les représentants des partis des trois favoris, PDCI, RDR et FPI, seront extrêmement vigilants tout au long du processus. En Côte d’Ivoire plus qu’ailleurs dans la région, les grands partis – et pas seulement celui du président sortant - ont mobilisé des moyens humains, techniques et financiers conséquents pour livrer une bataille électorale à laquelle ils se préparent depuis plusieurs années. Les candidats éliminés à l’issue du premier tour – et en particulier celui des trois « grands » qui ne passera pas cette étape-, n’accepteront facilement le verdict que si les conditions de l’organisation de l’élection à chaque phase se rapprochent de la perfection.

L’enjeu démocratique

La Côte d’Ivoire peut y arriver. Avec l’assistance de ses partenaires internationaux, à commencer par la mission civile et militaire des Nations unies forte de 10 000 personnes qui pourra enfin convaincre tous les Ivoiriens de l’importance décisive de sa longue et coûteuse présence sur leur territoire. Montrer que ce pays africain à l’immense potentiel peut sortir d’un conflit armé et d’une crise politique profonde par un processus électoral démocratique qui ne laisse pas de place à la tricherie à grande échelle et à la violence, tel est le réel enjeu de l’épreuve du 31 octobre 2010. Il est bien plus important que celui de savoir si le prochain président s’appellera Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara. L’élection présidentielle ne sera après tout que le premier d’une série de rendez-vous électoraux. Il y aura encore beaucoup de bonnes places à prendre pour les élites politiques ivoiriennes à l’occasion des élections législatives, départementales et municipales à venir. Ceux qui prendraient le risque de faire replonger le pays dans le chaos dès le lendemain de la première échéance ne s’en relèveront probablement jamais.