mercredi 22 juin 2011

En finir avec les choix faciles qui tuent la Côte d'Ivoire

Les rapports des organisations non gouvernementales de défense des droits humains et ceux des Nations unies se suivent et se ressemblent. Le dernier en date est celui de la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Côte d’Ivoire présenté au Conseil des Droits de l’Homme à Genève le 15 juin. Les évènements qu’ils décrivent sont un chapelet d’horreurs: enlèvements, tortures, viols, exécutions par égorgement, rafales de fusil mitrailleur, bastonnade à mort ou par le supplice du feu. Les quotidiens ivoiriens racontent également quelques-unes de ces nombreuses histoires tragiques qui témoignent de l’effroyable banalisation de la violence dans ce pays après une quinzaine d’années de descente progressive et déterminée dans l’abîme. Comme celle d’un colonel à la retraite, ancien pilote de l’avion présidentiel du temps de Félix Houphouët-Boigny, arrêté par des éléments de la garde présidentielle à un barrage alors qu’il revenait de l’hôtel du Golf où était alors retranché le président élu Alassane Ouattara. Ordre sera rapidement donné par leur hiérarchie, selon les auteurs présumés du crime passés aux aveux, d’exécuter cet homme et de se débarrasser de son corps hors de la ville.

On connaît aussi l’histoire de l’enlèvement de quatre étrangers – deux Français, un Béninois et un Malaisien - dans un hôtel au cœur d’Abidjan par des militaires loyaux à l’ancien président Gbagbo à quelques heures de sa chute: il n’y a plus aucun espoir de les retrouver vivants. Les dernières images de l’ancien ministre de l’Intérieur Désiré Tagro défiguré par des coups portés sans aucun doute par des éléments des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) en cours d’évacuation vers une clinique qui ne sauvera pas sa vie sont aussi révélatrices de la dérive sanglante d’un pays réputé pour la bonne humeur et le sens de la fête de ses habitants. Et il y a bien sûr toutes les victimes anonymes, tuées dans les quartiers pauvres de la périphérie d’Abidjan et dans les villages de l’extrême ouest, dont ne se souviendront longtemps que leurs familles. À lire les commentaires violents et haineux encore postés aujourd’hui par des Ivoiriens sur des sites Web d’information, tout le monde n’a pas compris que ne subsistent que deux options après la récente flambée de violences à 3.000 morts: l’entame de la guérison du mal ivoirien ou la préparation d’un épisode sanglant encore plus dévastateur dont le bilan en vies humaines se chiffrerait en dizaines de milliers.

Des atrocités connues et documentées dans des rapports officiels


Il n’y a malheureusement aucune surprise dans la macabre diversité des moyens utilisés entre décembre 2010 et mai 2011 pour semer la mort dans des milliers de familles de toutes les origines ethniques et géographiques et de toutes les sensibilités politiques. Aucune surprise non plus en ce qui concerne les viviers au sein desquels ont émergé les auteurs des atrocités à Abobo, Yopougon, Duékoué et ailleurs. Pendant que le président sortant battu dans les urnes imposait son maintien au pouvoir par la terreur, les tueurs se recrutaient au sein de la Garde républicaine, du Centre de commandement des opérations de sécurité, de la Brigade anti-émeutes, des Compagnies républicaines de sécurité, des fusiliers marins, de quelques autres unités de gendarmerie et de police, et de la galerie de miliciens ivoiriens et de mercenaires étrangers recrutés, mobilisés et armés par les hommes de main de Laurent Gbagbo.

Lorsque le rapport de forces sur le terrain eut basculé en faveur des groupes armés soutenant Alassane Ouattara, les auteurs des règlements de compte visant les miliciens pro-Gbagbo et de la punition collective insensée des civils présumés politiquement favorables au pouvoir déchu à Duekoué ou à Yopougon se sont recrutés au sein des chasseurs dozo et des centaines d’autres combattants soumis à l’autorité des commandants de zone des Forces nouvelles (FN) qui contrôlent la moitié nord du pays depuis septembre 2002 et sont descendus sur Abidjan pour mener l’offensive finale d’avril dernier sous la nouvelle bannière des FRCI. Les noms des principaux planificateurs de la campagne de terreur du camp Gbagbo au lendemain de la défaite électorale du 28 novembre 2010 sont connus de ceux qui suivent la crise ivoirienne depuis plusieurs années. Du côté des ex-FN de Guillaume Soro, les violations graves des droits humains ont une histoire dont de nombreux épisodes, depuis septembre 2002, sont connus et documentés dans des rapports officiels des Nations unies. Les noms des commandants de zone et de secteurs dans l’ouest, le centre et le nord dont les hommes se sont régulièrement illustrés par des atrocités ne sont pas un mystère.

Pouvait-on dans ces conditions s’attendre à ce que la guerre provoquée par le coup de force du président sortant se déroulât dans le respect du droit international humanitaire par toutes les parties armées et que la chute de la maison Gbagbo ne fût pas suivie d’intolérables vengeances? La réalité est que les acteurs nationaux, régionaux et internationaux depuis la rébellion de septembre 2002 n’ont jamais pris les décisions qu’il fallait pour neutraliser ou au moins réduire la capacité de nuisance des plus violents et illuminés au sein du camp Gbagbo et de celui des FN. Pendant plus de huit ans, on les a gardés, entretenus, ménagés en se contentant de les inviter poliment à se montrer plus respectueux des droits de l’homme. On les a accompagnés plus puissants, riches, armés et sûrs d’eux que jamais à une élection présidentielle enfin ouverte et crédible, donc extraordinairement dangereuse pour ceux qui étaient au pouvoir. Une fois que celui qui avait indiqué bien avant le second tour «j’y suis j’y reste» a entrepris de rester à tout prix, les décideurs au plan régional et international ont fait le choix facile et «réaliste» de laisser le soin aux ex-rebelles de faire le travail à Abidjan. Il a certes fallu les aider un peu dans la dernière bataille, en actionnant les hélicoptères de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et de la force française Licorne.

Le réalisme politique n'est en général que l'autre nom du cynisme


Dans les rapports de Crisis Group, nous n’avons pas cessé d’appeler depuis 2004 à des sanctions individuelles du Conseil de sécurité contre les principaux responsables des violations graves des droits humains, à la publication du rapport de la Commission d’enquête internationale sur les violations des droits humains portant sur la période 2002-2004 transmis par le secrétaire général de l’ONU au Conseil de sécurité et jamais officiellement discuté par ce dernier, à une visite exploratoire du bureau du procureur de la Cour pénale internationale après la reconnaissance de la compétence de cette juridiction par le gouvernement ivoirien en 2003, et à toutes les autres mesures qui pouvaient affaiblir les personnes qui représentaient les principaux obstacles à la sécurité des populations tout en signalant aux Ivoiriens que des exactions relevant potentiellement des crimes contre l’humanité ou de crimes de guerre, étaient inacceptables quel que fût le bord politique de leurs auteurs et inspirateurs.

Il a fallu des attaques ciblées sur la mission de l’ONU en janvier 2006 pour que le Conseil de sécurité se résolve à inscrire trois noms sur la liste des personnes soumises au gel des avoirs et à l’interdiction de voyage, dont deux meneurs de la galaxie «patriotique» et milicienne de Gbagbo et un commandant de zone des FN. Trois noms. La liste ne sera pas élargie jusqu’aux dernières semaines de la crise postélectorale au cours de laquelle les mêmes hommes et les mêmes groupes, responsables de graves atrocités en 2002, 2003 et 2004 notamment, se seront illustrés à nouveau.

Les choix qui ont été faits tout au long du processus de paix et qui se sont traduits par des demi-mesures incapables d’affaiblir les acteurs de la violence l’ont été au nom de la volonté de préserver une paix factice en ménageant chacun des camps et, au fond, au nom d’une certaine idée du réalisme politique. Le résultat est connu: cinq mois de crise postélectorale qui ont fait plus de dégâts humains, matériels et psychologiques que les huit années précédentes et un mandat d’Alassane Ouattara qui s’annonce extraordinairement compliqué. Et pourtant, ce sont les arguments de la realpolitik qui semblent l’emporter encore aujourd’hui: pour garantir la sécurité du nouveau pouvoir et pérenniser la paix, il faudrait- nous dit-on - s’accommoder pendant longtemps de l’influence prépondérante des ex-rebelles sur gestion de l’Etat, même si cela se traduit par des exactions, un esprit de revanche incompatible avec la réconciliation nationale et une incapacité pour le pays de se réformer profondément.

La majorité des Ivoiriens qui se sont rendus aux urnes en novembre dernier ont voulu tourner à la fois la page des années Gbagbo et des années de rébellion, synonymes de mise en coupe réglée de leur territoire. L’enjeu du mandat de Ouattara – un mandat de transition -, est de mettre fin à des choix justifiés par un réalisme politique qui n’est en général que l’autre nom du cynisme, de la facilité et du mépris de l’intérêt des citoyens ordinaires. Les promesses d’une paix, d’une réconciliation et d’une sécurité durables ne se concrétiseront pas si les procédures judiciaires ne sont pas conduites de manière «exhaustive, impartiale et transparente» comme le recommande la Commission d’enquête internationale des Nations unies.

Pour le moment, c’est la confusion qui règne dans les démarches adoptées par le gouvernement qui vient de créer une commission d’enquête nationale sur les violences postélectorales après avoir fait lancer des enquêtes par la justice militaire et la justice ordinaire. Le président Ouattara a par ailleurs demandé à la Cour pénale internationale (CPI) d’enquêter sur les crimes perpétrés pendant la crise postélectorale qui relèveraient de sa compétence. Au-delà de l’impératif de clarifier les responsabilités dans les crimes les plus graves qui ont été commis sur la longue durée du conflit, l’objectif de l’éloignement des principaux acteurs de la banalisation de la violence et des discours haineux des cercles de décision militaire et politique doit être courageusement poursuivi. Cela concerne aussi bien le camp Gbagbo que celui des ex-Forces nouvelles. S’engager sur cette piste équivaudrait à renoncer, enfin, aux choix faciles et à courte vue qui ont amené la Côte d’Ivoire là où elle est aujourd’hui. Autant crever l’abcès maintenant pour ne pas réaliser dans quelques mois ou dans un an que la crise ivoirienne est loin d’être terminée.

(Publié par Slate Afrique (slateafrique.com) le 23 juin 2011)

lundi 6 juin 2011

En Guinée la transition n'est pas terminée

Article écrit avec Vincent Foucher, analyste principal pour la Guinée au sein de l’International Crisis Group.

A la fin de l’année 2010, alors que la Côte d’Ivoire plongeait dans une crise sanglante, la Guinée connaissait sa première élection libre depuis son accession à l’indépendance en 1958. Le 7 novembre 2010, après les 24 années de pouvoir de Lansana Conté et l’interlude brutal du capitaine Moussa Dadis Camara, un civil accédait au pouvoir en la personne d’Alpha Condé. Les Guinéens ont payé ce changement politique au prix du sang. L’opportunité doit être saisie pour une transformation en profondeur du pays. Alpha Condé a une lourde responsabilité, tout comme ses principaux rivaux, à commencer par Cellou Dalein Diallo, qui se préparent pour les élections législatives dans un contexte marqué par des incidents et des provocations et par l’absence d’un vrai dialogue entre les deux anciens adversaires du second tour de l’élection présidentielle. Le recours à la stratégie de la tension est un jeu dangereux dans un pays encore fragile.

A la satisfaction générale, les soldats ont quitté les rues de Conakry pour les camps militaires, et les armes lourdes ont été envoyées dans les casernes de l’intérieur du pays. Opérant avec une prudence justifiée, le nouveau pouvoir n’a pas été beaucoup plus loin dans la remise en cause du poids considérable de l’armée mais une réforme profonde du secteur de la sécurité se prépare. Du point de vue de la gouvernance administrative, économique et financière, des signes encourageants ont été donnés par l’équipe de Condé, même si l’on peut s’interroger sur le respect des procédures dans la prise de certaines décisions comme l’attribution controversée de la gestion du port de Conakry au groupe Bolloré.

L’élection présidentielle a cependant révélé l’ampleur des problèmes de fond de la société guinéenne. La mobilisation électorale s’est faite en grande partie autour de l’ethnicité. Alpha Condé a remporté le second tour d’abord parce que son adversaire, l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, s’est identifié - et s’est laissé identifier- à la communauté peule, dont le poids démographique, la puissance économique et les prétentions hégémoniques supposées ont été utilisés comme un argument pour mobiliser le vote des autres communautés. Qu’elles entrent ou non en résonance avec les luttes nationales, les tensions intercommunautaires sont fortes sur certaines scènes locales à travers le pays, notamment en Guinée forestière.

Dans une situation si complexe, les institutions politiques et électorales manquent encore de légitimité. Le processus qui a abouti à l’élection de Condé a été tendu. La méfiance était telle qu’il a fallu aller chercher un général malien pour diriger la commission électorale. Si les chefs des grands partis vaincus au premier et au deuxième tour ont officiellement reconnu leur défaite, sauvant le pays d’une crise postélectorale immédiate, nombre de leurs partisans contestent encore la réalité de la victoire de Condé. L’élection a permis de sortir d’une longue période d’incertitudes mais elle n’a pas contribué à rassembler la population guinéenne autour de nouvelles institutions et à préserver l’esprit de compromis au sein des acteurs de la démocratisation.

La montée de l’ethnicité et la méfiance entre acteurs politiques sont d’autant plus inquiétantes que la transition n’est pas terminée. Manque encore la désignation de l’Assemblée nationale qui doit remplacer le Conseil national de transition. Les élections législatives devaient avoir lieu en mai 2011. Le président Condé les promet pour novembre 2011. Une concertation entre les partis politiques et le pouvoir est indispensable pour trouver un accord sur le fichier électoral, la date des élections et la composition de la commission électorale. C’est à ce prix qu’on peut espérer contenir les tensions intercommunautaires et conjurer la menace du retour de velléités putschistes. L’impératif du dialogue politique et la nécessité d’une participation critique de la société civile n’ont pas disparu avec l’élection d’un président, fût-il un vétéran du combat pour la démocratie qui estime n’avoir de leçons à recevoir de personne. Quant à l’opposition, elle doit tourner définitivement la page de l’élection présidentielle. Est-ce trop attendre des hommes et des femmes qui ont, ensemble, sorti la Guinée de ses aventures militaires ?

(Publié dans le magazine Jeune Afrique daté du 5 juin 2011)

samedi 21 mai 2011

Le mandat de transition d'Alassane Ouattara

Le 21 mai, Yamoussoukro, capitale politique de la Côte d’Ivoire, a connu une affluence qui n’a pas manqué de rappeler la journée du 7 février 1994. Des délégations venues du monde entier avaient rendu ce jour-là un dernier hommage à Félix Houphouët-Boigny dans la basilique que ce dernier avait fait construire à grands frais sur sa terre de naissance et en pleine crise économique. Les Ivoiriens avaient tu toutes leurs querelles et banni toute critique de l’œuvre du président défunt. Henri Konan Bédié, Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo étaient présents ce jour-là. Chacun savait déjà que le choc de leurs ambitions respectives exposait la Côte d’Ivoire à de fortes turbulences. La classe politique ivoirienne a effectivement œuvré à une descente aux enfers du pays, en différentes étapes, pendant 17 ans et trois mois.

La date de l’investiture solennelle du président Ouattara restera-t-elle dans les annales comme celle de l’enterrement d’une douloureuse transition entre la Côte d’Ivoire postcoloniale modelée par Houphouët-Boigny et une nouvelle Côte d’Ivoire qui assumerait son histoire et sa géographie tout en offrant un avenir prometteur à sa masse de jeunes et de très jeunes qui n’ont connu que la crise - économique, politique, éducative et morale ? Il lui faudra avoir traversé deux périodes critiques avant de commencer à y croire.

La première période commence maintenant et s’étalera jusqu’à la fin de cette année. Les risques de dérapage violent resteront très importants. Au moins quatre menaces planeront sur le pays : des tentatives de déstabilisation de la présidence Ouattara ourdies par ses ennemis résolus et animés par un puissant désir de revanche; une incapacité à faire coexister pacifiquement la composante « ex-rébellion nordiste » des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) avec les anciennes Forces de défense et de sécurité (FDS) longtemps loyales à l’ancien président ; une explosion de l’alliance de circonstance entre ceux qui ont permis à Ouattara de gagner dans les urnes et ceux qui lui ont permis de gagner la guerre ; et enfin une poussée de l’insécurité combinant motifs crapuleux et règlements de comptes ethniquement marqués, en particulier dans l’extrême ouest et dans les communes populaires d’Abidjan.

Il y a beaucoup d’armes qui ne seront pas récupérées à brève échéance. Il y a beaucoup d’hommes qui ruminent de noires rancœurs et n’ont en rien varié dans leur conviction d’avoir mené le combat « du bien » aux côtés de Laurent et de Simone Gbagbo. Il y a un tapis de cadavres, des combattants des deux camps mais aussi des civils exécutés parce que présumés pro-Ouattara ou pro-Gbagbo en raison de leur faciès, de leur patronyme, de leur quartier de ville ou de leur village. Et il y a un président légitime qui n’a qu’un contrôle limité sur une superposition de groupes autonomes faisant office d’armée et plus ou moins soumis à l’autorité du Premier ministre et ministre de la Défense, Guillaume Soro. Ce n’est pas le meilleur cocktail pour garantir une période de sérénité.

Malgré toute sa bonne volonté et son intelligence, le président Ouattara ne peut affronter seul ces menaces réelles sur une sortie de crise enfin durable. Le retour sur la scène du facilitateur Blaise Compaoré, dans la perspective de la poursuite de la mise en œuvre des volets complémentaires de l’Accord politique de Ouagadougou, est une bonne nouvelle. Mais les tensions sociales et militaires au Burkina Faso devraient pousser la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a grand besoin de redorer son blason, à s’impliquer davantage au nom de toute la région pour aider Ouattara à choisir les meilleures options pour gérer à court terme le cas Gbagbo, l’équation personnelle Soro et le problème du sort des ex-commandants de zone des Forces nouvelles.

Quant aux défis de la collecte des armes, de la sécurisation du territoire, - en particulier de l’Ouest et de toutes les zones frontalières - et de la préparation des élections législatives avant la fin de l’année, ils appellent un rôle majeur de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (Onuci). Le Conseil de sécurité ne doit pas envisager un seul instant de réduire les moyens humains et matériels de l’Onuci avant la fin des élections législatives. Si la Côte d’Ivoire ne rebascule pas dans une crise violente d’ici début 2012, il lui faudra encore affronter une deuxième période dont la dangerosité dépendra des choix qui seront faits dans les domaines de la justice, de la réforme des Forces de défense et de sécurité et de l’affectation géographique des dépenses publiques visant à relancer les activités économiques. Il y a de bonnes chances pour que cette deuxième période couvre le reste du mandat de Ouattara qui n’est au fond qu’un mandat de transition et de véritable enterrement de la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny et de ses héritiers immédiats.

(Publié sur jeuneafrique.com le 21 mai 2011)

jeudi 12 mai 2011

En Afrique, la fin de l’histoire n’est pas pour bientôt

Depuis le début des révolutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, la partie globalisée de la planète ne sait plus où donner de la tête. A peine avait- on fini de s’associer à la fête des manifestants sur l’avenue Bourguiba de Tunis à l’annonce de la fuite de Zine el-Abidine Ben Ali qu’il a fallu se déporter sur la place Al-Tahrir du Caire pour pousser vers la porte l’inusable Hosni Moubarak. Pas le temps de souffler et de se familiariser avec la continuité géographique du monde arabe avant que ne s’enflamment la Libye du colonel Kadhafi en terre africaine, puis, plus loin, Bahreïn, le Yémen et la Syrie. Si l’emballement médiatique est ponctuel, les mutations politiques, économiques, sociales et culturelles dans cet- te partie du monde s’inscrivent, elles, dans la longue durée.

En Afrique, au sud du Sahara, impossible d’échapper à une question ré- currente : les révolutions arabes vont- elles faire école par ici ? Par où commenceront-elles ? N’est-ce pas le vent du nord africain qui a entraîné ces dernières semaines le Burkina Faso dans la tourmente ? Faudrait-il sur- veiller le Sénégal où deux personnes se sont immolées devant les grilles du pa- lais présidentiel en l’espace de trois se- maines, sur le modèle du héros de la révolution tunisienne, Mohamed Bouazizi ? N’y aurait-il pas une petite ressemblance, par exemple, entre le Cameroun de Paul Biya, abonné aux longues vacances en Suisse et en France, et la Tunisie de Ben Ali ? A moins que l’Afrique noire, elle, soit étrangement prémunie contre de telles poussées révolutionnaires ou qu’elle considère avoir déjà fait sa mue démocratique au début des années 1990, dans la foulée de la chute du mur de Berlin.

L’Afrique noire politique présente un visage assez différent de celui que présentait le nord du continent il y a encore quelques mois. Ben Ali est tombé après vingt-trois ans de pouvoir sans partage. Il a verrouillé le système politique et a installé un régime policier redoutablement efficace : aucune chance de le faire partir par une élec- tion et des libertés individuelles et collectives sévèrement encadrées. Malgré une population autrement plus massive et bouillonnante, Hosni Moubarak a consolidé son régime par les mêmes méthodes : mesures d’exception permanentes et parodie d’élections. Cela a duré trente ans. Le colonel Kadhafi a fait beaucoup mieux : il « guide » l’interminable révolution libyenne depuis plus de quarante et un ans et assume son rejet de la démocratie. La fin de son règne est inéluctable.

Lente démocratisation

En Afrique subsaharienne, sur 48 Etats, il n’y a en 2011 que 7 présidents qui ont derrière eux plus de vingt ans de pouvoir : Teodoro Obiang Nguema en Guinée équatoriale, Jose Eduardo dos Santos en Angola, Robert Mugabe au Zimbabwe, Paul Biya au Cameroun, Yoweri Museveni en Ouganda, Blaise Compaoré au Burkina Faso, Idriss Déby au Tchad. Mais dans toutes les grandes régions d’Afrique subsaharienne, les élections, bien que souvent contestées et volontairement mal organisées, débouchent régulièrement sur des changements à la tête des Etats.

Parfois, il a fallu attendre la mort naturelle des « pères des indépen- dances » ou de leurs héritiers pour ouvrir timidement une nouvelle page, avec ou sans un passage par des crises violentes, des régimes militaires ou des guerres civiles. Nés il y a un demi-siècle comme Etats indépendants dans leurs frontières actuelles, ces pays tâtonnent dans la recherche d’une identité politique et d’un projet collectif. Il n’y a là rien de surprenant, sauf pour ceux qui pensent que des Etats se construisent et se consolident aussi vite que ne circule une information sur Facebook.

En Afrique noire, les dirigeants qui s’accrochent au pouvoir n’ont pas commis l’erreur de construire des universités et de pousser à une modernisa- tion économique qui finit par créer une classe de jeunes qui savent établir un lien direct entre leur mal-être et la manière dont leurs pays sont gouvernés. Les puissantes forces de la démographie, de l’urbanisation et des réseaux de communication et d’information sont cependant déjà à l’œuvre.

En l’absence de changements profonds des pratiques politiques et des logiques d’accaparement de ressources par des élites vivant dans un autre monde que la masse de leurs compatriotes, il y aura bien un moment où les liens de solidarité familiale, clanique, ethnique qui transcendent les classes sociales ne seront plus suffisants pour reporter l’échéance des révoltes populaires. Dans la plus grande partie de la planè- te, on n’en est pas à la fin de l’histoire mais bien à ses débuts. Et elle sera mouvementée.

(Publié sur www.infosud.org et www.rue89.com le 7 mai 2011)

vendredi 25 mars 2011

«L'ONU doit protéger les civils en Côte d'Ivoire»

Interview

Alors que le blocage persiste en Côte d'Ivoire, nous poursuivons le débat sur rfi.fr. Après le sociologue Michel Galy et l'écrivaine Véronique Tadjo, nous donnons la parole à Gilles Yabi, directeur du bureau Afrique de l'Ouest à International Crisis Group et au chercheur Achille Mbembe. Pour Gilles Yabi et ICG, il faut maintenir la pression pour forcer Laurent Gbagbo, président proclamé par le Conseil constitutionnel, à quitter le pouvoir et immédiatement renforcer le mandat de la force de l'ONU en Côte d'Ivoire pour protéger les civils.

RFI : L’Union africaine s’est prononcée, on le sait, une nouvelle fois sur la légitimité du seul Alassane Ouattara comme président de Côte d’Ivoire, position réitérée ce jeudi 24 mars par la Cédéao. Croyez-vous encore que Laurent Gbagbo puisse accepter de quitter le pouvoir ?

G.Y : Je pense qu’il faut lui accorder encore une chance. L’Union africaine a décidé de nommer un haut représentant qui sera chargé d’initier un dialogue entre les parties ivoiriennes. Il devrait pouvoir proposer à nouveau une dernière chance de retrait pacifique de Laurent Gbagbo, peut-être avec des garanties pour sa sécurité. Mais à mes yeux, et pour l’organisation ICG, les chances que Laurent Gbagbo accepte une ultime proposition de ce type sont quand même assez limitées, par rapport aux chances qu’il s’enferme dans une logique absolue de maintien au pouvoir.

RFI : De son côté, il propose des négociations avec Alassane Ouattara. Comment interprétez-vous cette proposition ?

G.Y : D’abord, l’Union africaine a pris une décision très claire concernant la victoire d’Alassane Ouattara. Or, le communiqué du gouvernement Gbagbo prend note des décisions de l’UA mais en ignorant totalement la question de la reconnaissance claire et définitive de son adversaire et donc du fait que le président sortant doit quitter le pouvoir. Dans ce communiqué, il se dit ouvert au dialogue et appelle à la fin des violences, mais le même jour, les forces liées à Laurent Gbagbo commettaient à nouveau des attaques ciblées sur des populations civiles dans la commune d’Abobo, à Abidjan. De plus, au lendemain du communiqué du gouvernement Gbagbo, le leader des « jeunes patriotes » Charles Blé Goudé a tout de même appelé les Ivoiriens à aller s’enrôler en masse dans l’armée pour aller « libérer la Côte d’Ivoire des bandits ». Pour nous qui suivons la crise ivoirienne depuis des années et les discours de Laurent Gbagbo, son offre de dialogue ne doit pas être prise au sérieux. L’Union africaine propose l’ouverture d’un dialogue pour la formation d’un gouvernement d’union nationale sous la présidence d’Alassane Ouattara. Il ne s’agit pas d’un dialogue sur qui doit être président. Cette question a été résolue par le panel des chefs d’Etat.

RFI : Si Laurent Gbagbo maintient sa position. Quelles sont les solutions de sortie de crise ?

G. Y : Pour nous, même s’il faut faire cette dernière offre de départ pacifique à Laurent Gbagbo, il faut déjà se préparer au scénario du pire et prendre des mesures pour protéger les populations civiles. Ce qui est beaucoup plus préoccupant depuis plusieurs semaines, c’est qu’on a de plus en plus de groupes armés qui sont impliqués dans les violences, dont certains n’ont pas une chaîne de commandement claire et identifiable. On a donc l’impression qu’il sera difficile d’arrêter cette violence déconcentrée. Des négociations doivent s’accompagner, dès maintenant, d’une stratégie sécuritaire et militaire qui devrait passer par de nouvelles mesures, notamment pour l’opération des Nations unies en Côte d’Ivoire.

RFI : La solution militaire pour faire partir Laurent Gbagbo a été écartée mais la guerre n’a-t-elle pas déjà commencé par d’autres moyens ?

G. Y : Pendant longtemps, on a considéré que mettre sur pied une intervention militaire régionale en Côte d’Ivoire pouvait provoquer la guerre civile. La réalité est que le pays est déjà embarqué dans une guerre civile et dans des violences déconcentrées qui sont extrêmement dangereuses, puisque maintenant, ce ne sont plus seulement des forces armées identifiables qui sont impliquées mais aussi des jeunes qu’on appelle à aller s’enrôler, alors qu’ils n’ont aucune formation militaire. Cela ouvre la porte à des violences entre les civils et cela est extrêmement dangereux.

RFI : Mais dans le même temps, les ex-rebelles des Forces nouvelles ont repris les armes dans l’ouest et à Abidjan, dans le quartier d’Abobo, des insurgés pro-Ouattara affrontent les forces loyales à Laurent Gbagbo…

G.Y : En tant qu’organisation nous avons toujours dénoncé les violences d’où qu’elles viennent, qu’elles soient commises par les forces de Laurent Gbagbo ou par les Forces nouvelles. Et nous continuons à tenir cette ligne. Nous dénonçons toutes les violences commises par les parties engagées dans les affrontements en Côte d’Ivoire. Cela étant dit, je crois qu’il est extrêmement important de restituer la chronologie de la violence politique depuis le 28 novembre dernier, c’est-à-dire depuis le second tour de la présidentielle. Il y a eu un second tour d’élection et il y a eu une stratégie de maintien au pouvoir qui va à l’encontre du vote des Ivoiriens. Cette stratégie s’est accompagnée d’une stratégie de verrouillage sécuritaire et de violence ciblées sur les partisans d’Alassane Ouattara. Je rappelle tout de même que, dans la nuit du 1er au 2 décembre, il y a eu une expédition sanglante des forces fidèles à Laurent Gbagbo contre des partisans du RHDP.

RFI : Mais du côté de Laurent Gbagbo, on affirme que certains partisans d’Alassane Ouattara était armés, voire soutenus par des ex-rebelles des Forces nouvelles en armes, notamment lors de la manifestation pour la prise de la Radio télévision ivoirienne quelques jours plus tard…

G.Y : Il y a eu des attaques ciblées quasiment dès le lendemain du second tour de la présidentielle qui visaient les partisans d’Alassane Ouattara et à ce moment il n’y avait pas de manifestations. Dans les semaines qui ont suivi, jusqu’à la mi-décembre, jusqu’à la marche vers la RTI, les violences ont été clairement unilatérales et il y a énormément de preuves. Ce qui ne justifie en rien que des réponses violentes ont ensuite été menées par l’autre camp. Mais il est important de restituer les faits dans leur chronologie. Il faut être réaliste, on ne peut pas imaginer que des forces mènent des attaques contre un camp et que l’autre va simplement attendre d’être victime de violences sans réagir. A partir de la mi-décembre, il y a eu, c’est vrai, une réponse armée violente de la part de certains partisans d’Alassane Ouattara et il y a également eu l’apparition un peu plus tard de ce « commando invisible » à Abobo qui, selon certaines indications, commet également des violences qui sont en tous points condamnables.

RFI : Au fond, on est quasiment revenu à la situation de septembre 2002, lorsqu’a débuté la rébellion des Forces nouvelles…Est-ce que ce n’est pas un échec pour la communauté internationale, pour l’ONU ?

G. Y : Si la Côte d’Ivoire revient à une situation en fait plus grave qu’en 2002, c’est forcément un échec de tous les acteurs qui ont eu à jouer un rôle dans les tentatives de résolution de cette crise. Mais il y a, avant tout, un échec des acteurs ivoiriens eux-mêmes. Toutefois, il est important de rappeler que depuis 2002, il y a eu énormément d’accords de paix, dont celui de Ouagadougou en 2007, qui amené une certaine accalmie sur le plan sécuritaire sur l’ensemble du territoire et il faut rappeler que tout ce processus a mené à l’organisation d’une élection présidentielle. Il y a eu un premier tour. Il n’y a pas eu de contestation du camp présidentiel pour estimer que les conditions n’étaient pas réunies pour aller à l’élection. Je rappelle également qu’il y a eu des négociations permanentes sur tous les éléments du processus électoral, y compris sur les listes électorales. Je rappelle que la Commission électorale elle-même a été remodelée et sa présidence, notamment sur la base d’une protestation de Laurent Gbagbo en janvier 2010, qui avait également dissous le gouvernement à cette occasion. Donc Laurent Gbagbo est allé à l’élection, comme les autres candidats, sur la base de compromis qui ont été négociés entre acteurs ivoiriens. Alors il est trop facile ensuite d’estimer que les conditions n’étaient pas réunies pour aller à cette élection, alors que, jusqu’au second tour, tout le monde était d’accord pour y aller. Quelques jours avant le second tour s’est tenu un débat télévisé entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, qui s’est d’ailleurs assez bien déroulé et qui avait rassuré les Ivoiriens sur la capacité du pays à sortir de la crise par l’élection présidentielle. Ce qui s’est passé ensuite, c’est une stratégie de confiscation de pouvoir.

RFI : Cela dit aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est au bord de la guerre civile, est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu, dès après le second tour, face aux contentieux entre les deux camps, asseoir tout le monde autour d’une table et essayer de les régler ? Est-ce qu'on n’a pas raté une occasion de sortir de la crise autrement ?

G. Y: Je ne crois pas. Il y a une dimension importante à retenir pour comprendre ce qui s’est passé à l’occasion de ce second tour. Il n’y a rien de spontané dans la décision du Conseil constitutionnel qui a consisté à annuler 600 000 voix dans le nord du pays, donc dans des régions où Laurent Gbagbo avait obtenu moins de 10% au premier tour. Il s’agit d’une volonté de passer en force de la part du camp présidentiel. Alors, je ne suis pas sûr que le fait de réunir les candidats au lendemain de la décision du Conseil constitutionnel aurait permis de résoudre la crise. La question est simple : il n’y a qu’un poste de président et pour Laurent Gbagbo, manifestement, il n’était pas question d’envisager le départ du pouvoir.

RFI : Concernant les sanctions qui visent à faire tomber le régime Gbagbo. Comment faire la part des choses entre leur objectif et le coût très lourd pour les populations?

G.Y : Malheureusement, elles ont des effets de manière très certaine sur les populations. Mais elles ont également des effets sur le gouvernement Gbagbo. Le fait que la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest a cessé tout lien avec le secteur bancaire ivoirien a eu pour effet de bloquer la majorité des banques commerciales du pays. Il y a également des difficultés du régime à honorer ses obligations salariales.

RFI : L’effet sur le régime Gbagbo est manifestement moins grave que sur les populations qui ont du mal à travailler et à se soigner...

G.Y : La question des sanctions se pose dans tous les cas. Pas seulement dans le cas de la Côte d’Ivoire. Mais je rappelle que ces sanctions sont ciblées, notamment sur un certain nombre d’entreprises qui collaborent avec le gouvernement Gbagbo. Les sanctions de ce type là ne sont pas censées durer dans le temps et doivent produire rapidement leurs effets, sans avoir un impact trop grave sur les populations civiles. Cela dit la responsabilité de l’état dans lequel se trouve la population ivorienne et la responsabilité pour la sécurité en Côte d’Ivoire est clairement celle de Laurent Gbagbo.

RFI : Une fois qu’on a dit cela, et dans la mesure où Laurent Gbagbo est toujours dans le palais présidentiel quatre mois après le second tour du scrutin, que fait-on ?

G.Y : C’est extrêmement difficile de dire ce qu’il faut faire. Pour nous, le comportement de ce régime depuis le second tour de la présidentielle montre qu’il constitue une menace à la paix et à la sécurité en Côte d’Ivoire et également une menace à la paix, à la sécurité et à la prospérité dans toute l’Afrique de l’Ouest. Parce que tout de même, on ne peut pas, pour rester au pouvoir, franchir toutes les lignes. Je crois que c’est parce que beaucoup de responsables africains ont compris cela qu’ils sont allés très vite, la Cédéao par exemple, en estimant que Laurent Gbagbo devait partir et que l’option militaire devait être envisagée.

RFI : Mais le camp de Laurent Gbagbo a beau jeu de rappeler qu’en 2002, lorsque la rébellion a démarré en Côte d’Ivoire, personne dans la région ne s’est levé pour s’offusquer du fait que certains ont pris les armes pour faire tomber un régime civil...

G. Y : Cela est vrai. Sauf qu’on n’est pas en train de parler de la rébellion de 2002 mais d’une crise qui a eu lieu après un processus de paix qui devait se terminer par une élection présidentielle et des élections législatives de sortie de crise. Et donc il ne suffit pas de rappeler l’ambiguïté de la réaction de la communauté internationale pour justifier le refus de reconnaître une défaite électorale, pour justifier une stratégie de violence pour se maintenir au pouvoir. L’élection de novembre dernier n’était pas un référendum sur la rébellion de 2002. C’est ce qu’a voulu faire le camp Gbagbo entre les deux tours en présentant Alassane Ouattara comme celui qui était lié, d’une manière et d’une autre, à cette rébellion. Les électeurs ivoiriens ont pu se prononcer et ils ont donné leurs suffrages à Alassane Ouattara.

RFI : Est-ce que vous croyez encore à une arrivée au pouvoir d’Alassane Ouattara sans passer par une guerre généralisée? Ou est-ce que vous pensez qu’il faut un troisième homme ?

G.Y : Je crois qu’un des éléments de la stratégie du camp Gbagbo est précisément de faire croire aux Ivoiriens et à tout le monde à l’extérieur qu’Alassane Ouattara ne peut jamais diriger sereinement la Côte d’Ivoire. Et ils ajoutent que, finalement, l’alternative au départ de Laurent Gbagbo, c’est la guerre. Dans ce cas, on neutralise les deux hommes et on part sur une solution qui verrait émerger un troisième homme. Je pense qu’il y a beaucoup de problèmes à résoudre pour arriver à cette solution. D’abord cela veut dire qu’on remet en cause le processus d’une élection et le principe même d’une élection démocratique, ce qui peut avoir des conséquences, non seulement pour la Côte d’Ivoire mais pour l’ensemble des pays africains qui doivent tenir des élections. Deuxièmement, si on évoque l’avènement d’un troisième homme, il faut définir les mécanismes qui peuvent permettre de faire émerger ce troisième homme, alors qu’on est dans le contexte d’une société très divisée, où on a du mal à voir quelles personnalités pourraient émerger et avoir les mains libre pour gérer une transition non partisane. Troisièmement, on ne voit pas très bien pourquoi Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara accepteraient d’être écartés.

RFI : On a tout de même le sentiment d'une impuissance de tous ceux qui interviennent pour tenter de résoudre le conflit ou cherchent à faire des proposition, comme International Crisis Group...

G.Y: Il serait prétentieux pour ICG de dire qu’on détient la solution à la crise ivoirienne. Je crois qu’on est en train de parler de mutations politiques dans un pays, et la première responsabilité, c’est celle des citoyens nationaux. Il reste qu’il y a un risque de basculement de la Côte d’Ivoire dans le pire. Il y a un risque que même si Laurent Gbagbo quitte le pouvoir, il sera extrêmement difficile de ramener le calme en Côte d’Ivoire. Et c’est pour cela que nous estimons que les recommandations que nous faisons qui consistent à dire que les Nations unies en Côte d’Ivoire doivent adopter une posture beaucoup plus agressive dans la défense de son mandat de protection des civils sont au moins de nature à améliorer leur protection en Côte d’Ivoire. Et nous estimons également que, dans la mesure où tout l’espace ouest-africain est menacé, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest doit aujourd’hui être beaucoup plus engagées sur le plan diplomatique et sur le plan militaire dans cette crise. C’est le moment de faire de vrais choix, y compris des choix qui vont avoir en partie des conséquences négatives à court terme, mais je crois que, à moyen et à long terme, il est nécessaire de prendre des décisions fortes et vigoureuses quitte à assumer une présence extérieure internationale et régionale de plusieurs années en Côte d’Ivoire.

(Interview par Christophe Champin publiée sur rfi.fr le 25 mars 2011)

vendredi 4 février 2011

« Moi ou le chaos », stratégie suicidaire pour la Côte d’Ivoire

Que peut-on écrire de nouveau sur la crise postélectorale en Côte d’Ivoire ? Rarement aura-t-on lu, au sujet d’un évènement politique en Afrique, autant d’articles de presse, d’éditoriaux, de tribunes et de commentaires furieusement postés sur les sites Internet d’informations et sur les blogs. La confrontation des idées est féconde et bienvenue. L’intérêt, la passion, la fibre panafricaine, la qualité de juriste ou de politologue ne suffisent cependant pas pour articuler un propos définitif sur ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Lorsque l’enjeu n’est ni plus ni moins que la survie d’une nation africaine dans ses frontières actuelles et l’avenir de dizaines de millions d’habitants d’une sous-région, la responsabilité commande de ne pas céder à la facilité et de s’assurer de disposer d’un minimum de connaissances sur la politique intérieure ivoirienne au cours des quinze dernières années, sur la psychologie des acteurs et sur leurs stratégies.

Non, la crise postérieure au scrutin présidentiel du 28 novembre 2010 ne tient pas d’un simple contentieux électoral comme il y a beaucoup d’autres en Afrique et ailleurs. Non, cette crise ne relève pas de la chronique d’un échec annoncé dont la responsabilité serait partagée à parts égales par tous les acteurs nationaux et internationaux du processus de paix. Non, elle n’est pas le dernier acte en date d’une lutte de libération de l’Afrique des diktats néocoloniaux. Non, ce qui se joue à Abidjan n’est pas la confrontation de projets de société entre les agents locaux d’un libéralisme mondialisé, le camp d’Alassane Ouattara, et les défenseurs de la souveraineté d’un pays africain, de la deuxième indépendance du continent et d’un certain socialisme, celui de Laurent Gbagbo.

Au bord de la guerre civile


Pendant que nombre d’intellectuels africains ou non se servent du cas de la Côte d’Ivoire pour disserter sur des grands thèmes certes importants comme ceux du rapport de l’Afrique à l’insaisissable communauté internationale ou des limites de l’exercice électoral dans le contexte d’une culture politique rétive aux principes démocratiques, la société ivoirienne se délite dangereusement, les derniers garde-fous moraux succombent à l’appel de l’affrontement, les milices armées s’organisent dans les quartiers de ville et les villages, des voisins présumés pro-Gbagbo et pro-Ouattara se regardent en chiens de faïence, le bilan des morts et des disparus s’alourdit chaque semaine et les ingrédients de la vraie et sale guerre civile, celle qui n’a pas eu lieu en 2002, n’attendent plus que le craquement d’une allumette pour embraser le pays.

Il est tentant de revenir sur le second tour de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010. Sur l’absence de crédibilité des allégations de fraudes systématiques pouvant justifier l’annulation des résultats de tous les bureaux de vote de sept départements du nord et du centre du pays. Sur la violation par le conseil constitutionnel du code électoral ivoirien qui ne prévoyait en aucun cas qu’une annulation massive de suffrages pût changer le nom du président élu sans que tous les électeurs ne fussent convoqués à nouveau dans les 45 jours. Sur l’incongruité de l’argument définitif qui voudrait qu’une décision du conseil constitutionnel aussi ouvertement illégale fût-elle, ne puisse souffrir d’aucune contestation même dans le contexte d’une élection censée clore un processus de paix et placée sous un régime de certification internationale prévu par des accords de paix et intégré dans le code électoral.

Il est tentant de revenir également sur l’effrayante clarté du message politique adressé aux 600 000 électeurs du nord et du centre dont les suffrages ont été passés par pertes et profits. Ou encore sur le verrouillage sécuritaire implacablement mis en route par le président sortant dès la veille du jour de vote par la décision du couvre-feu et sur les pressions exercées sur la commission électorale indépendante pour l’empêcher de proclamer sereinement les résultats provisoires dans le délai prescrit.

Mais à quoi cela servirait-il ? Parmi les défenseurs de la position inflexible de Gbagbo, nombreux sont ceux qui savent qu’il a perdu mais considèrent qu’il a le droit de s’accrocher au fauteuil présidentiel comme beaucoup d’autres avant lui en Afrique et dans le monde l’ont fait sans que personne n’en fasse un casus belli. Il y a ceux qui savent qu’il a perdu mais qui se sont laissé convaincre depuis longtemps que Ouattara était une figure diabolique qui ne devrait jamais diriger la Côte d’Ivoire. Il y a ceux qui savent qu’il a perdu mais estiment qu’il est moralement inacceptable que la victime de la rébellion armée de septembre 2002 soit battue dans les urnes par un rival fortement soupçonné d’avoir eu partie liée avec les rebelles de Guillaume Soro. Il y a ceux pour lesquels la question de savoir qui a réellement gagné le 28 novembre 2010 est largement accessoire, le seul combat qui mérite d’être mené étant celui du respect de la souveraineté de la Côte d’Ivoire et du refus d’une recolonisation de l’Afrique. Il y a enfin ceux qui pensent que Gbagbo a remporté le scrutin ou du moins qu’il aurait gagné si les Forces nouvelles n’avaient pas maintenu leur contrôle militaire dans une partie du territoire. S’efforcer de convaincre arguments à l’appui ces différents groupes que le président sortant a perdu nettement l’élection au plan national (45,9 %) tout en gagnant dans la capitale économique Abidjan (51,9 % des voix) ne sert pas à grand-chose.

Entre Dieu et Diable

Simone Gbagbo a au moins le mérite de la franchise dans la déclinaison de la stratégie de son clan. Celle qui a permis de mettre en place les différents éléments du piège qui s’est refermé en décembre sur les adversaires politiques du président sortant et désormais sur l’ensemble des acteurs extérieurs impliqués dans le processus de sortie de crise. Le 15 janvier dernier, la première dame a déclaré que Gbagbo était « vigoureusement installé au pouvoir » et invité ses compatriotes à « tourner la page de l’élection ». Dans son propos allégorique, elle a astucieusement choisi de ne pas qualifier Ouattara de « diable », réservant cette amabilité au président français Nicolas Sarkozy. Elle a opté pour l’image plus amusante de « chef bandit » pour désigner celui que les organisations africaines et les Nations unies considèrent comme le président légitime.

Ceux qui n’ont pas découvert la crise ivoirienne à l’occasion de l’élection de novembre savent que les décideurs du camp Gbagbo ne font pas que jouer avec les mots. Leur stratégie repose depuis de nombreuses années sur la diabolisation de l’adversaire, - sommant le peuple ivoirien réputé croyant à faire un choix simple entre le diable et l’élu de Dieu-, sur le chantage à la violence et sur le recours effectif à la violence par des unités spéciales des forces de défense et de sécurité, par des miliciens armés et entraînés ainsi que par des civils prétendument « aux mains nues » parfaitement organisés et mobilisables à tout moment.

Cette combinaison magique a probablement privé irrémédiablement Gbagbo du soutien populaire minimal au nord et au centre qui, ajouté à sa popularité incontestable dans la métropole d’Abidjan et dans ses environs, aurait pu lui ouvrir la voie d’une réélection régulière, que cela plût ou non à ladite communauté internationale. Le bras de fer entre Gbagbo et Ouattara fait aujourd’hui oublier que ce dernier n’aurait eu que peu de chances d’obtenir la majorité des suffrages sans l’appui d’une coalition de partis emmenée par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Henri Konan Bédié qui lui a été radicalement hostile pendant des années. L’incapacité des personnalités influentes du Front populaire ivoirien (FPI), le parti historique de Gbagbo, à sortir de la logique de la vengeance a fini par les couper de toutes les autres élites politiques et économiques du pays et d’une large partie de la population fatiguée des conséquences économiques d’une bagarre politique sans fin et spectatrice du fossé entre le discours nationaliste et populiste des « refondateurs » de Gbagbo et l’étalage de leurs fortunes individuelles accumulées en un temps record.

Un round de plus dans un combat à mort


Ces derniers n’ont jamais considéré que l’élection présidentielle était l’occasion de mettre fin à la crise politique et au conflit armé en redonnant la parole aux Ivoiriens, où qu’ils vivent et quels qu’ils soient. Elle n’était qu’un round de plus dans le combat à mort engagé entre Gbagbo et ses adversaires depuis la tentative de coup d’Etat de septembre 2002. Le plus important n’était pas de gagner la majorité des suffrages dans une compétition régulière mais de rester à la présidence, quoi qu’en fût le prix à payer par la Côte d’Ivoire. La puissance de l’argument moral, - la conviction des meneurs du camp Gbagbo qu’ils n’ont été que des victimes innocentes de la rébellion armée de septembre 2002 et de la marche forcée vers une élection présidentielle trop ouverte et donc injustement risquée-, est rarement évoquée dans les analyses de l’impasse actuelle. Cet argument est pourtant crucial pour comprendre l’importance du soutien interne dont dispose encore Gbagbo malgré l’évidence du hold-up électoral et de ses conséquences humanitaires désastreuses.

La faille énorme de l’argumentaire moral de Gbagbo, c’est qu’il est arrivé au pouvoir en octobre 2000 au terme d’une élection caractérisée par l’exclusion de tous les acteurs politiques de poids à l’exception d’un général putschiste, et qu’il a couvert du sceau de l’impunité les crimes graves commis par ses partisans, au lendemain de ce scrutin présidentiel et à l’occasion des législatives de décembre 2000 sur des civils présumés favorables à Ouattara et ciblés sur la base de critères ethniques, religieux et géographiques. Bien que ces violations graves des droits humains antérieures à la rébellion de septembre 2002 aient été documentées dans plusieurs rapports d’enquêtes, elles ne sont jamais évoquées par les partisans de Gbagbo pour qui tout allait bien en Côte d’Ivoire comme dans le meilleur des mondes jusqu’à l’irruption des combattants de Guillaume Soro.

Après septembre 2002, l’argument moral n’a cessé de prendre la forme de la plaidoirie couramment entendue dans les cours de récréation partout dans le monde : « ce n’est pas moi qui ai commencé ». Des crimes graves relevant de la catégorie de crimes de guerre voire de crimes contre l’humanité ont été commis par les rebelles des Forces nouvelles ainsi que par les militaires, mercenaires et miliciens loyaux à Gbagbo, mais ce sont les rebelles qui seraient les seuls coupables parce que ce sont eux qui ont attaqué la République. Depuis 2002 et jusqu’à la campagne électorale de 2010, « la guerre » est brandie par Gbagbo comme justification imparable à toutes les violences politiques infligées aux civils par les forces de sécurité, y compris la répression sanglante et préemptive de la marche de l’opposition en mars 2004 (120 morts décomptés par l’ONU).

Le scrutin présidentiel a été organisé après dix ans sans élection sur la base d’une série d’accords politiques entre tous les acteurs. La formule du désarmement partiel des ex-rebelles, celle de l’intégration d’une partie d’entre eux dans un dispositif de sécurisation de l’élection aux côtés des forces de défense et de sécurité loyales à Gbagbo, la mise en place d’un mécanisme de certification de toutes les étapes du processus électoral par le représentant des Nations unies, la composition de la commission électorale, l’élaboration du fichier électoral, les ajustements au code électoral, relèvent tous des compromis acceptés par les cosignataires de l’accord de Ouagadougou de mars 2007 et par les candidats à l’élection présidentielle.

Garder le pouvoir par tous les moyens

Mais tout ceci ne compte pas pour le président sortant. Il s’agit de s’installer vigoureusement au pouvoir et surtout de ne pas le quitter pour laisser s’y installer celui contre lequel les cadres historiques du FPI nourrissent une détestation d’une profondeur insoupçonnée depuis son arrivée sur la scène politique ivoirienne, Alassane Ouattara. Ce dernier n’est pas un ange et il a une part de responsabilité conséquente, avec Henri Konan Bédié, le défunt général Robert Guéï, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, dans la descente aux enfers du pays. Le fait est qu’il y a eu un long processus de paix qui a abouti à une élection crédible et la majorité des électeurs a finalement choisi Ouattara qui a su s’appuyer sur une coalition à l’assise politique large. Parmi ceux qui ont voté Ouattara au second tour, nombreux sont ceux qui ne l’apprécient guère mais qui ne voulaient surtout pas d’un nouveau mandat Gbagbo.

Ce qui est inacceptable dans le comportement du clan Gbagbo, ce n’est pas seulement le refus de se plier au choix de la majorité des électeurs au terme de huit années d’un processus laborieux et incroyablement coûteux. C’est aussi et surtout la mise en œuvre d’une stratégie qui a volontairement approfondi les fractures existantes au sein de la société ivoirienne, dangereusement politisé les forces armées, banalisé la formation de milices et de groupuscules violents, empoisonné le cerveau de milliers de jeunes hommes déscolarisés, désœuvrés et frustrés, et donc sérieusement compromis les perspectives d’une paix durable en Côte d’Ivoire et dans son environnement régional immédiat. Cette stratégie conduit à fermer une à une les issues de sortie de crise pacifiques.

Ayant rejeté toutes les offres de retrait digne et assorti de garanties de sécurité, ayant montré trop de fois à ses interlocuteurs intérieurs et extérieurs que la tentation de la ruse l’emportait systématiquement chez lui sur la parole donnée et sur tout engagement sur l’honneur, le président sortant et le noyau dur qui l’entoure semblent avoir déjà franchi le seuil de non retour. Il est à craindre que leur motivation ne soit plus la confiscation du pouvoir mais la détermination à faire en sorte que le pays soit ingouvernable pendant longtemps s’ils sont contraints de quitter le palais. L’enjeu n’est plus le respect du résultat d’une élection et la défense de la démocratie mais bien la paix, la sécurité et la stabilité de l’Afrique de l’Ouest. Le pire n’est heureusement toujours pas une certitude mais il n’a jamais été aussi probable.

Le Conseil de sécurité des Nations unies doit soutenir un nouveau renforcement conséquent des troupes internationales sur le terrain au nom de la responsabilité de protéger les civils, dans un objectif de dissuasion et pour se tenir prêtes à répondre aux attaques des unités spéciales, des mercenaires et des milices activés par les chefs militaires de Gbagbo. Le risque qu’on ait passé huit ans à reporter une guerre civile qui aura finalement lieu est aujourd’hui très élevé. Si celle-ci a lieu, les armées des pays voisins qui disposent de centaines de milliers de ressortissants en Côte d’Ivoire ne resteront pas longtemps l’arme au pied. Ce serait un revers monumental pour la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et ses efforts soutenus en matière de prévention et de résolution de conflits dans la région. L’implication de l’Union africaine (UA) qui vient de constituer un panel de cinq chefs d’Etat pour faire une ultime proposition de sortie de crise pacifique ne doit pas inutilement prolonger un statu quo synonyme de pourrissement de la vie quotidienne des populations. Le durcissement des sanctions économiques et financières contre le régime Gbagbo et le renforcement simultané des forces internationales qui doivent s’adapter à l’environnement hostile dans lequel elles opèrent désormais sont une absolue nécessité pour donner à la Côte d’Ivoire une chance d’échapper au scénario du pire.

(Publié sur afrik.com le 4 février 2011)

mercredi 22 décembre 2010

Faut-il détruire la Côte d’Ivoire pour montrer qu’on est garçon ?

Pour ceux qui ont suivi les développements de la crise politique et du conflit armé en Côte d’Ivoire sur la longue durée, et ne sont mus ni par une franche antipathie pour l’historien populiste Laurent Gbagbo ni par une sympathie béate pour l’économiste mondain Alassane Ouattara, encore moins par une quelconque perception angélique des Forces nouvelles de Guillaume Soro, l’identité des responsables de l’actuel pourrissement de la situation ne fait aucun doute. Mais ceux qui doivent en être convaincus, ce sont les citoyens ivoiriens qui ont voté pour Gbagbo le 28 novembre dernier, qui continuent à le soutenir aujourd’hui et qui se laissent abuser par les programmes de propagande de la Radio télévision ivoirienne (RTI). Ces Ivoiriens-là qui constituent une grosse minorité ne méritent ni diabolisation ni mépris condescendant. Il est urgent de les convaincre qu’ils sont en train de creuser la tombe de la Côte d’Ivoire qu’ils aiment tant.

Le second tour d’une élection présidentielle préparée pendant cinq ans a été organisé le 28 novembre dernier. Les conditions de la tenue de ce scrutin – notamment la présence de deux forces armées ivoiriennes sur le territoire - n’étaient certes pas idéales mais tous les acteurs politiques ont convenu de solliciter les suffrages de leurs concitoyens dans ces circonstances et sur la base d’une série de compromis imparfaits comme c’est le cas dans tout processus de paix. Sur le plan de l’organisation technique et logistique et des dispositifs visant à garantir la sincérité des résultats, l’élection censée sortir la Côte d’Ivoire de la crise a été l’une des plus crédibles du sous-continent subsaharien.

La certitude de la défaite et du coup de force institutionnel


Le président sortant Laurent Gbagbo en tête à l’issue du premier tour a perdu au second essentiellement parce qu’il a réuni contre lui le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara outrageusement dominant dans les régions du nord du pays et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Henri Konan Bédié solidement implanté dans les régions du centre et de l’est. On peut disserter à longueur de journée sur l’inconséquence du vote régionaliste et ethnique et estimer que le candidat Gbagbo a été victime du poids démographique relativement faible de son électorat « captif » naturel lié à sa région d’origine et aux solidarités ethniques. Le fait est que les électeurs ivoiriens ont fait chacun un choix et que leurs suffrages agrégés ont donné une nette majorité de 54 % à Alassane Ouattara.

Mais on ne peut balayer du revers de la main les plaintes déposées auprès du Conseil constitutionnel par le candidat donné perdant, Laurent Gbagbo. Faisons l’hypothèse hautement improbable qu’une vaste obstruction des électeurs favorables au président sortant dans sept départements du nord et du centre ait permis à Ouattara d’écraser son adversaire au second tour, comme ce fut déjà le cas au premier. L’article 64 du code électoral ivoirien en vigueur est d’une inattaquable limpidité. Il prescrit l’annulation de l’élection en cas d’irrégularités de grande ampleur susceptibles de modifier le résultat final du scrutin et l’organisation d’une nouvelle élection dans les 45 jours. En aucun cas, il ne permettait au Conseil constitutionnel d’annuler les suffrages de près de 600 000 électeurs, de refaire les calculs et d’inverser sur cette base le résultat final du scrutin. La décision du Conseil constitutionnel était donc grossièrement illégale.

L’argument définitif du camp Gbagbo consiste au fond à asséner que le Conseil constitutionnel parce qu’il est le juge ultime de l’élection présidentielle peut déclarer président qui il veut et n’a de comptes à rendre à personne même lorsqu’il viole outrageusement la loi. Un argument imparable qui a reconduit Laurent Gbagbo à la tête d’une Côte d’Ivoire qui se rapproche dangereusement en cette fin d’année 2010 d’une déliquescence absolue et d’une sale guerre civile, celle qu’acteurs nationaux, régionaux et internationaux pensaient avoir finalement conjurée.

L’efficacité de la diversion nationaliste

Les programmes diffusés par la télévision publique ivoirienne complètement contrôlée par le camp de Laurent Gbagbo depuis le lendemain de l’élection sont aussi ahurissants que redoutablement efficaces auprès d’une large frange d’une population jeune qui n’a connu que le marasme économique, la crise éducative et l’écroulement de tous ses repères depuis une vingtaine d’années. Elle est réceptive au discours des pseudo-intellectuels qui défilent sur les plateaux de la RTI pour leur expliquer que Gbagbo est victime d’un complot international parce qu’il est le seul authentique combattant de l’indépendance politique et économique de la Côte d’Ivoire et l’unique rempart contre le chouchou de « l’étranger », le président élu Alassane Ouattara.

La rhétorique nationaliste porte au-delà des frontières ivoiriennes, et jusque dans les maquis de plusieurs villes d’Afrique de l’ouest et même du centre. Pro et anti-Gbagbo Camerounais se sont violemment affrontés dans des bars de Douala. Comme à Paris où ce sont des Ivoiriens des deux bords politiques qui n’hésitent plus à régler leurs comptes au couteau. Les uns s’insurgent contre la volonté de la France et des grandes puissances d’imposer un président à la Côte d’Ivoire. Les autres rappellent que ce sont les Ivoiriens qui ont majoritairement accordé leurs voix à Ouattara le 28 novembre dernier. Les invités spéciaux de la RTI ont eux depuis longtemps relégué l’élection au second plan. Ils ne parlent que de néocolonialisme, de manque de respect pour les dignes institutions ivoiriennes, de lutte pour l’indépendance totale de l’Afrique et du courage exceptionnel de celui qui l’incarne à leurs yeux, Laurent Gbagbo.

La réalité est plus prosaïque. Un président sortant a perdu une élection avec un score honorable de 45 % et a refusé de l’accepter. Contrairement à un Robert Mugabe au Zimbabwe et à un Mwaï Kibaki au Kenya, le hold-up électoral de Gbagbo a été perpétré dans un pays qui a connu une guerre civile doublée d’une division du territoire et pas seulement une crise politique. C’est pour cela qu’une opération de maintien de la paix est présente en Côte d’Ivoire depuis 2004 et que le chef de cette mission a reçu du Conseil de sécurité un mandat de certification de toutes les étapes du processus électoral. Les partisans de Laurent Gbagbo font semblant de découvrir que l’élection présidentielle de cette année n’était pas une élection normale dans un pays en paix. En trois semaines, la stratégie de tension soigneusement mise en œuvre a radicalement approfondi le fossé d’incompréhension et de méfiance entre sympathisants présumés respectifs de Ouattara et de Gbagbo dans tous les quartiers d’Abidjan et du reste du pays.

L’obsession du suicide

L’odeur de la mort est de retour dans un pays qui était promis au redécollage économique en cas d’élection incontestée d’un président, qu’il s’appelât Gbagbo, Ouattara ou Bédié, suivie d’élections législatives, départementales et locales qui auraient permis de recaser une bonne partie des élites ivoiriennes de tous bords. Est-ce en replongeant son pays dans une crise désormais inextricable que Laurent Gbagbo et son clan favorisent-ils la deuxième indépendance de la Côte d’Ivoire ? Est-ce en reportant de cinq ou dix ans supplémentaires la relance de l’économie du pays et de la région qu’ils œuvrent à la « libération » totale de l’Afrique du joug des puissances étrangères ? Est-ce en faisant prononcer des décisions ridicules par la plus haute juridiction de leur pays qu’ils feront respecter les institutions des États africains souverains par les donneurs de leçons de l’Occident ?

La situation postélectorale de la Côte d’Ivoire est extrêmement grave. La polarisation de la société ivoirienne savamment provoquée et exaltée par les propagandistes des médias publics et le ministre de la « rue » promu ministre de la Jeunesse de Gbagbo rend la perspective d’une « explication finale » plus crédible que jamais. Pour de nombreuses familles, l’heure du deuil a déjà sonné. Faut-il absolument que la Côte d’Ivoire cède à la tentation de la guerre civile totale pour que toutes ses élites politiques et militaires comprennent qu’il n’y a aucune alternative à la coexistence pacifique de toutes ses communautés, au respect du verdict des urnes et à la cogestion des institutions de l’État par les femmes et les hommes de toutes régions et de tous bords politiques ?

La stratégie du clan Gbagbo est suicidaire. Seul contre la CEDEAO, l’Union africaine, l’Union européenne, les États-Unis et capable de refuser de prendre l’appel téléphonique de Barack Obama, Laurent Gbagbo a définitivement prouvé au monde qu’il était « garçon » comme on dit dans les quartiers populaires d’Abidjan. Simone Gbagbo aussi est indubitablement garçon. Chapeau bas. Il est temps de montrer qu’ils sont aussi capables de faire preuve d’humanité et d’empathie pour tous leurs concitoyens, du sud, du nord, de l’est et de l’ouest. Faut-il vraiment plomber l’avenir de millions de personnes, d’un pays et d’une région juste pour gagner une place au panthéon des héros des luttes de libération africaines ?

(Publié sur afrik.com le 22 décembre 2010)