vendredi 13 décembre 2013

Pour Mandela, essayons de résister à la tyrannie du confort

C’est en écoutant la radio dans un taxi à Ottawa au Canada que j’ai appris la nouvelle de la disparition de Nelson Mandela. C’était le dernier jour d’une conférence à laquelle j’avais été invité pour parler de paix et de sécurité en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Conférences, séminaires, réunions d’experts et rencontres de haut niveau sur la sécurité dans tout ou partie du continent africain, ce n’est pas ce qui manque depuis la crise au Mali. Le week-end du 6 et 7 décembre a ainsi été également marqué par un sommet de chefs d’État africains réunis à Paris à l’initiative du président français François Hollande, pour plancher sur la sécurité sur le continent au moment où l’armée française s’engageait lourdement dans une République centrafricaine en perdition. Le billet que j’avais en tête depuis quelques semaines n’était censé évoquer ni la mémoire illustre de Mandela, ni la réussite diplomatique que fut pour Paris la venue d’une quarantaine de chefs d’État reconnaissants, avec plus ou moins d’enthousiasme sans doute, pour le rôle joué par la France au Mali et maintenant en RCA. Comment résister à la tentation de récupérer ces deux évènements pour illustrer ce qui devait être mon sujet : la tyrannie du confort. Cette chose qui nous tient si souvent en respect au moment de prendre des décisions individuelles importantes.

À Ottawa, New York, Bruxelles, Paris, Addis-Abeba, Nairobi, Dakar, et partout ailleurs où se tiennent ces conférences, séminaires, rencontres internationales, les invités sont plutôt bien traités. On y mange bien, on est logés dans des hôtels agréables dont les prix affichés feraient froid dans le dos si on devait les payer soi-même, et parfois, on y engrange en sus des per diem conséquents pour deux ou trois jours de travaux. Certes, la vie des élites voyageuses, c’est aussi la fréquentation assidue des avions, des aéroports et de leurs contrôles de sécurité épuisants, et surtout des abandons répétés et prolongés des proches. Mais il y a pire. Faire partie de cette élite mondialisée grise toujours un peu, encore davantage lorsqu’on appartient à cette région du monde qui n’est réputée prendre part à la mondialisation que par les migrations désespérées et parfois mortelles de sa jeunesse et par une multitude de trafics transnationaux. Pour ceux qui mènent la vie des élites mondialisées depuis vingt ou trente ans, on imagine que l’habitude fait disparaître la tendance à se prendre trop au sérieux…Encore qu’on n’en soit pas si sûr. Pour les moins expérimentés, courir les avions et les hôtels, iPad et iPhone en main, et rencontrer de hautes personnalités de la politique ou de l’économie dans les capitales lumineuses du monde dit développé ou émergent, ça donne toujours un petit sentiment d’être quelqu’un…

J’ai quitté depuis quelques semaines mes fonctions dans l’organisation pour laquelle j’ai travaillé avec une réelle passion ces dernières années, pour une raison a priori simple : l’envie de faire autre chose, d’explorer d’autres horizons. Raison somme toute banale. Et pourtant, il a fallu des mois de réflexion, d’hésitation, de doutes, et il eut encore quelques moments de panique au lendemain de la prise de décision. Pour quelqu’un qui n’avait jamais douté de son penchant primordial pour la liberté, autant de difficultés à renoncer à une fonction, une fonction plutôt modeste de directeur d’un bureau régional d’une organisation non gouvernementale internationale – ce n’est pas comme renoncer à un poste de directeur d’une agence onusienne ou d’une grande entreprise privée ou publique -, a achevé de me convaincre de l’hyperpuissance tyrannique du confort. Renoncer à une rémunération convenable, à une relative sécurité d’emploi, à des avantages et à cette satisfaction bien humaine de se faire appeler chef ou directeur de quelque chose, tout cela m’est apparu plus compliqué que je ne le pensais. Les réactions des proches n’ont fait que confirmer qu’il était perçu comme peu raisonnable dans notre monde incertain de renoncer à ce qu’on a pour une aventure professionnelle autour d’un projet personnel stimulant mais qui n’offre aucune garantie de bonne santé, voire de survie, financière. 

Au-delà de la peur du lendemain, c’est bien la peur que ce lendemain ait des chances de se traduire par une baisse du niveau de confort matériel qui fragilise notre capacité à faire des choix guidés par une recherche d’un autre type de confort, celui, immatériel, procuré par la possibilité de faire exactement ce qu’on a envie de faire à chaque période précise de sa vie. La force du confort matériel réside dans sa capacité à imposer aux femmes et aux hommes que nous sommes son besoin d’irréversibilité, et à repousser à chaque niveau atteint, ce que nous considérons comme le nouveau seuil minimal en-dessous duquel il ne faut jamais descendre. Au fond, perdre une once du confort matériel qu’on a atteint, quel qu’il fût, devient une perspective insupportable. Les conséquences de cette tyrannie dans le contexte d’une société de consommation mondialisée sont insondables. Il n’y a plus de lien nécessaire en effet entre la production de richesse collective de la société dont on est issu et le niveau de confort individuel auquel on peut, ou croit pouvoir, prétendre. Ce dernier est déterminé non pas par le contexte local dans lequel on vit mais par les possibilités illimitées offertes par l’économie mondiale. La course à l’amélioration continue du confort matériel devient alors une course dont la ligne d’arrivée est constamment repoussée, une course échevelée qui ne laisse aucune place à une réflexion individuelle sur l’équilibre optimal entre le confort matériel et le confort immatériel procuré par toutes les autres satisfactions qui donnent du sens à une vie.

S’il y a quelqu’un qui a su donner du sens à sa vie, et dont l’existence a donné du sens à des millions d’autres vies de son époque, c’est bien Nelson Mandela. Humain comme chacun de nous, il n’a pas renoncé à tout, il a sans doute cédé à certaines tentations et commis des erreurs dans ses choix individuels, mais il a su indubitablement résister, aux moments clés, à la tyrannie du confort. Il l’a fait au moment d’aller en prison et toutes les fois où il aurait pu accepter de négocier sa sortie de prison en échange de petits renoncements à son combat contre l’apartheid. Il l’a encore fait lorsqu’après un mandat comme président de l’Afrique du Sud, il a choisi de céder sa place pour passer les dernières années de sa vie comme simple citoyen de son pays. Parce qu’il n’était pas un saint mais un homme comme nous, si on lui donnait le choix, il aurait sans doute préféré vivre dans une case de sa campagne natale plutôt que dans une cellule de prison, dans une coquette résidence de Johannesburg plutôt que dans une maison en préfabriqué d’un township, dans le palais présidentiel de Pretoria plutôt que dans une demeure bourgeoise anonyme.  Il n’a sans doute pas rechigné à profiter des privilèges et des honneurs réservés à un chef d’État, et à une vingtaine d’années de vie passées dans le confort après ses 27 ans de prison.

Mais à aucun moment, il n’a laissé la tyrannie du confort menacer son engagement et son éthique. Au moment où il a décidé de quitter le pouvoir, il l’a fait et il ne lui est pas venu à l’esprit d’invoquer ni une supplique désespérée et irrésistible des masses sud-africaines exigeant qu’il ne partît jamais, ni une obligation morale de rester aux commandes pour "finir ce qu’il a commencé", ou "achever ses chantiers", comme on l’a entendu plus d’une fois sur le continent de la bouche de chefs d’État paniqués par la perspective de quitter leur palais après dix, quinze ou trente ans. Beaucoup ont accusé d’hypocrisie les chefs d’États africains qui ont salué en Mandela un modèle pour l’Afrique. Pour une fois, je me vois obligé de prendre leur défense. Nos présidents ont dit admirer Mandela et le considérer comme un modèle, mais ils n’ont jamais dit qu’ils auraient voulu être comme lui et faire comme lui. Et ils n’ont jamais dit de toute façon qu’ils l’admiraient spécifiquement parce qu’il avait su partir volontairement du pouvoir après un mandat et malgré une popularité exceptionnelle.

Le continent se porterait certes formidablement mieux, le reste du monde aussi d’ailleurs, s’il comptait parmi ses dirigeants actuels de vrais héritiers de Mandela. Mais ne rêvons pas, des hommes et des femmes de la trempe de Mandela sont une espèce extrêmement rare, et ils ont des chances infimes d’émerger des systèmes politiques actuels, formellement démocratiques mais largement contaminés par le pouvoir de l’argent qui rend inutile voire rédhibitoire tout discours faisant une place à l’éthique. On le sait : même dans le pays de Mandela, nombre d’anciens combattants de la liberté sont devenus ces dernières années avant tout des combattants obnubilés par la défense de leurs comptes en banque. Plutôt que d’attendre fébrilement la venue sur terre africaine des prochains Mandela pour achever de débarrasser les esprits de tous les complexes hérités de l’Histoire, il faut encourager les chefs d’État, leurs conseillers, les ministres, les hauts fonctionnaires, les grands patrons, tous les chanceux appartenant aux catégories des classes supérieures dans les pays africains, et nous encourager chacun, à essayer de résister, un peu, de temps en temps, à la tyrannie du confort. Pour le plus grand bien de la collectivité… et en réalité, pour donner un tout petit peu plus de sens à chacune de nos fugaces et ordinaires vies.



Tribune publiée sur Jeuneafrique.com le 13 décembre 2013.

mardi 9 juillet 2013

Au Mali : ne pas rajouter une crise à la crise



La fenêtre pour décider d’un report du premier tour de l’élection présidentielle prévu le 28 juillet est en train de se fermer. Le Conseil constitutionnel a validé 28 candidatures et la campagne électorale a commencé ce dimanche 7 juillet. Le ministre de l’Administration territoriale reste convaincu que « toutes les conditions pour le déroulement des élections dans la transparence et la crédibilité » sont réunies. Il a récemment rappelé que son département était le seul chargé d’organiser l’élection, un message clair adressé à la Commission électorale nationale indépendante (CENI), doté d’un mandat de supervision, qui n’a cessé d’évoquer les nombreuses « imperfections » dans la préparation technique du scrutin. 

Un report de courte durée demeure le choix le plus raisonnable, mais il semble de moins en moins probable. Si le Mali vote le 28 juillet, l’élection risque d’être marquée par de telles insuffisances techniques et un taux de participation si faible qu’elle pourrait bien ne pas donner au président élu le degré de légitimité nécessaire pour engager un pays déboussolé et très affaibli sur la voie de la reconstruction. Si ce mauvais choix est maintenu, il faudra au moins prendre toutes les mesures sécuritaires, logistiques et politiques pour limiter la gravité d’une éventuelle crise postélectorale. 

Depuis que des centaines de personnes sont mortes dans des violences postélectorales en Côte d’Ivoire et ailleurs sur le continent, beaucoup semblent penser qu’une élection présidentielle africaine est réussie dès lors qu’elle ne se prolonge pas en sanglantes confrontations. Il est vrai que le Mali ne court pas ce risque et cela est heureux. La détermination à maintenir la date du 28 juillet pouvait même se justifier par de bonnes raisons jusqu’à ces dernières semaines : elle a servi à mettre la pression nécessaire pour la conclusion d’un accord de paix préliminaire entre le gouvernement de transition et les groupes armés touareg du Nord et pour une accélération des préparatifs électoraux par des autorités de transition. 

Mais aujourd’hui, les mauvaises raisons ont remplacé les bonnes : il faut voter le 28 juillet, coûte que coûte, même si un grand nombre d’électeurs ne pourront recevoir leurs cartes d’identification nationale à temps, même si l’administration n’est pas déployée partout dans le Nord… parce que le gouvernement malien s’est engagé sur cette date, parce qu’il faut mettre un terme au plus vite à la transition, parce qu’un président même mal élu sera plus légitime qu’un président intérimaire, parce qu’un report de quelques semaines n’améliorera pas significativement la qualité du processus électoral, parce que les partenaires du Mali veulent des élections avant de débloquer les généreuses aides promises, parce que le président français a dit entre-temps qu’il serait intraitable sur la date de l’élection au Mali…

Derrière ces arguments plus ou moins assumés, il y a un scepticisme quant à l’utilité même de l’exercice électoral si ce n’est qu’il permet de cocher une case indispensable pour pouvoir passer ensuite aux choses sérieuses. C’est comme si chacun avait fini par se convaincre que, bien organisé, populaire, imparfait, très imparfait ou calamiteux, ce scrutin présidentiel ne fera pas une grande différence pour l’avenir du Mali. Ce n’est pas totalement faux. Même une élection crédible et techniquement réussie ne suffirait pas à rebâtir la démocratie, introduire de l’éthique dans la gestion des affaires publiques, reconstruire l’appareil sécuritaire et réconcilier la société malienne avec elle-même. Mais se résigner si facilement à une élection présidentielle « imparfaite », qui pourrait mobiliser encore beaucoup moins que les 36 % des électeurs inscrits du scrutin présidentiel de 2007, est une curieuse manière d’encourager la démocratie au Mali.

Si effectivement, comme tout le laisse penser, les Maliens votent dans trois semaines, il faudra tout faire pour empêcher une élection imparfaite de se muer en élection catastrophique. Les autorités maliennes, la mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) effective seulement depuis le 1er juillet, et les forces françaises de l’opération Serval doivent rester vigilantes face au risque d’attentats terroristes pendant la campagne électorale et le jour du vote. Il faut aussi profiter des trois semaines qui restent pour distribuer un maximum de cartes, communiquer aux électeurs l’emplacement des bureaux de vote pour limiter le désordre le jour du vote et informer largement les candidats et les Maliens sur les garanties de transparence des opérations postélectorales immédiates (de la centralisation des résultats à la proclamation des résultats provisoires). La Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine et les Nations unies doivent travailler de concert avec les autorités maliennes à la sécurisation de l’ensemble du processus électoral.

Enfin, il faut impérativement obtenir de tous les candidats à l’élection présidentielle, en plus du code de bonne conduite qu’ils ont déjà signé, un engagement solennel à respecter les résultats de l’élection ou à les contester exclusivement par les voies légales et à reconnaître le verdict définitif de la Cour constitutionnelle. Les candidats doivent publiquement confirmer leur acceptation des imperfections connues et déjà prévisibles du processus électoral et s’engager à ne pas en faire des arguments de contestations lorsque 26 ou 27 d’entre eux auront été éliminés de la course à l’issue du premier tour.   
Louise Arbour et Gilles Yabi, tribune publiée dans le Figaro du 9 juillet

Louise Arbour est la présidente de l’organisation International Crisis Group et Gilles Yabi le directeur du Projet Afrique de l’Ouest. 

lundi 29 avril 2013

Sauvé du crash, le Mali n'est pas encore tiré d'affaire

Votée le 25 avril, la résolution 2100 du Conseil de sécurité a autorisé le déploiement d’une mission de stabilisation des Nations unies au Mali (Minusma) qui prendra le relais de l’actuelle Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (Misma). La mutation doit intervenir en juillet, « si les conditions de sécurité le permettent ». Les Casques bleus, soldats et policiers, devraient être 12 600, et ils devront pouvoir compter, en cas de « danger grave et imminent », sur le soutien des forces françaises, 2 000 en juillet puis un millier en fin d’année, selon Paris.

Les Maliens ne débordent pas d’enthousiasme à l’idée de l’installation à durée indéterminée d’une grosse machine onusienne civile et militaire, mais ils ont compris qu’ils n’ont pas le choix. Ils savent que l’inconséquence et la démission de leurs élites dirigeantes politiques et militaires pendant au moins une décennie ont affaibli l’État à un point tel qu’il avait déjà cessé d’exercer sa souveraineté sur une partie de son territoire. C’est bien à la reconstruction de la légitimité de cet État aux yeux de toutes les composantes de la nation malienne, et de sa capacité à assurer la sécurité et les services sociaux de base sur l’ensemble du territoire qu’il faut s’atteler. L’intervention militaire a réglé la partie de l’immense problème que quelques milliers de soldats, des avions de chasse, des technologies de pointe, peuvent régler. Ce qu’il reste à faire est dantesque et exige une stratégie politique globale pilotée par les Maliens et soutenue par  la composante civile de la Minusma et l’ensemble de la communauté internationale.  


Les missions de paix de l’ONU n’ont pas une réputation extraordinaire en matière de rétablissement durable de la sécurité et de restauration d’un État fonctionnel. Mais il n’y a pas d’alternative lorsque le pays n’a plus de ressort politique interne et que les capacités de ses voisins et de l’organisation régionale compétente laissent également à désirer. À défaut de pouvoir faire plus qu’assurer une présence sécuritaire significative dans les villes et bourgades du nord du Mali et de patrouiller sur les axes les plus fréquentés par les populations, les soldats de la Misma, une fois transformés en Casques bleus, auront au moins des moyens de communication appropriés, des véhicules, des hélicoptères, et toute la logistique exigée par le terrain.


Incertitude


Cela restera cependant une mission particulièrement difficile tant est grande l’incertitude sur les capacités résiduelles des combattants islamistes chassés des villes du nord du Mali, leur localisation actuelle et leur stratégie future. Même si les forces onusiennes ne sont pas mandatées pour mener des opérations contre-terroristes, elles seront considérées comme des cibles au même titre que les forces maliennes et françaises. La poursuite des opérations de sécurisation jusqu’en juillet devrait continuer à réduire le risque d’attaques terroristes mais elle sera loin de l’éliminer. Ce prolongement de la guerre totale à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) et à ses alliés, qui avaient pris le contrôle du nord du Mali pendant près d’un an, était attendu. Il faudra vivre avec.


Le défi politique est aujourd’hui plus important que celui de la gestion sécuritaire de court terme. Depuis le double choc de l’an dernier au nord et au sud, il n’y a plus de pilote dans l’avion malien et ce dernier n’a plus de toute façon ni réacteur en bon état ni kérosène. Dans la cabine de passagers, ce n’est pas plus reluisant : les élites de la première classe, assommées par les évènements, sont divisées et se rejettent la responsabilité du détournement du kérosène et de l’argent qui aurait dû permettre d’entretenir les moteurs. Tandis que les Maliens de la classe économique, tout aussi déboussolés, s’entre-déchirent sur des bases communautaires, s’accusant les uns les autres d’être pro-rebelles touaregs, pro-islamistes, pro-putsch, pro-narcotrafiquants… À l’avant comme à l’arrière, très peu semblent prêts à se concentrer d’abord sur la recherche de solutions pour éviter une nouvelle plongée dans le vide, après avoir été sauvé in extremis du crash par l’intervention internationale en janvier.


L’ambition des autorités de transition d’organiser une élection présidentielle coûte que coûte en juillet est louable, et épouse les injonctions de Paris sur l’urgence électorale, mais cela ne représente pas un début de programme politique de sortie de crise. Même s’il faut bel et bien aller aux élections le plus vite possible pour donner un pilote à l’avion en perdition, serait-ce raisonnable de n’absolument rien faire avant cette échéance en matière de dialogue intercommunautaire et de redéploiement effectif et visible de l’État dans tous les cercles de région du Nord ?


Objectifs modestes


À quoi ressemblerait une campagne électorale dans une atmosphère de suspicion généralisée entre plusieurs composantes du corps social, laquelle pourrait être exploitée par des candidats prêts à tout pour arriver au pouvoir à Bamako ? Soyons clairs. Il ne s’agit pas de se donner des objectifs grandioses en termes de réconciliation nationale, de rétablissement de l’autorité de l’État, de retour des réfugiés au Nord ou même de sécurisation totale du territoire avant l’organisation des élections. Celles-ci sont urgentes et souhaitées par l’écrasante majorité des acteurs politiques maliens. Il faut soutenir cet élan. Mais cela ne doit pas pousser à une organisation bâclée créant les conditions d’une crise postélectorale qui ferait à nouveau décrocher l’avion malien.


Il faut se donner des objectifs modestes avant l’élection présidentielle. Le dialogue inter-malien doit commencer maintenant, par des concertations locales au Nord, à l’échelle des cercles puis des régions, et  inclure les représentants de toutes les formes de légitimité : élus locaux, autorités traditionnelles et religieuses, organisations féminines et mouvements de jeunes, notamment ceux qui se sont organisés pendant les mois d’occupation pour résister et jouer le rôle d’interface entre les populations et les groupes armés.


Les responsables du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) doivent comprendre de leur côté qu’il est dans leur intérêt de renoncer à la lutte armée et à l’exigence de négociations exclusives avec le gouvernement sur le modèle des années 1990. Ce dernier doit par contre engager des discussions discrètes permettant d’éviter toute reprise d’affrontements armés notamment à Kidal et de créer les conditions du dépôt volontaire des armes par le MNLA.


La deuxième exigence avant les élections est un redéploiement significatif de l’État au Nord, accompagné par une impulsion économique minimale et une forte association de la société civile locale, de manière à apaiser les cœurs et à créer de l’intérêt pour la participation électorale. Dans ces deux domaines prioritaires à court terme, la communauté internationale doit apporter une aide conséquente mais exigeante, contrôlée sur le terrain et coordonnée. Ce serait dramatique que viennent s’ajouter aux défaillances des moteurs, de l’équipage et des disputes des passagers de l’avion Mali une bagarre d’ego et d’influence entre les contrôleurs aériens extérieurs censés l’aider à atterrir en douceur. Il faut en particulier désamorcer au plus tôt la tension qui affleure entre les organisations africaines d’une part, Cedeao et Union africaine, et l’ONU de l’autre, sur la question du leadership politique de l’action internationale.


Publié sur jeune afrique.com le 29 avril 2013

vendredi 1 février 2013

Au Mali, privilégier la restauration de l'État

Déclenchée le 11 janvier par la France, l’opération Serval ne s’est pas contentée de bloquer l’offensive des groupes armés islamistes vers le Sud du Mali, objectif initialement affiché par Paris. Elle a permis de les chasser en un temps record des deux plus grandes villes du Nord du Mali, Gao et Tombouctou, et de donner à ce qui reste de l’armée malienne le sentiment de participer à la reconquête du territoire qu’il n’a pas su ni voulu défendre l’an dernier. Il n’y a pas lieu de faire la fine bouche : l’intervention française était non seulement nécessaire et vitale au moment où elle a été déclenchée mais la reprise des villes du Nord est effectivement vécue comme une « libération » par des populations abandonnées depuis neuf mois au règne brutal de groupes dépourvus d’une quelconque légitimité. C’est ce qui explique le soutien certes quelque peu gêné mais franc de l’Union africaine à l’action militaire d’une ex-puissance coloniale dont les interventions suscitent généralement, et à raison, de sérieuses controverses. Mais les succès militaires n’ouvriront une réelle opportunité pour une stabilisation du Mali et de son voisinage que si le volet militaire et sécuritaire s’insère dans une stratégie globale qui se décline dans le temps et dans l’espace de manière raisonnée et coordonnée.

A très court terme, la priorité est de contenir les risques de dérapages violents associés au redéploiement de l’armée malienne dans le Nord. Après l’humiliation subie l’an dernier face aux combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, rébellion séparatiste Touareg), du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), d’Ansar Eddine et d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), la tentation de représailles violentes de soldats maliens et/ou de jeunes mobilisés dans des milices communautaires visant les « peaux claires » (Touareg, Arabes, Maures…) mais aussi des Peuls suspectés d’avoir soutenu les indépendantistes Touareg ou les groupes islamistes est réelle. Les exactions des militaires maliens, qui ont été signalées ici et là, doivent être contenues et leurs auteurs immédiatement sanctionnés. Autrement, une réoccupation du Nord ponctuée de règlements de comptes  entravera le retour des dizaines de milliers de déplacés et de réfugiés, annihilera tout espoir de paix entre les communautés du Nord du Mali pendant des années, et entretiendra un terreau favorable aux groupes criminels opportunistes, qu’ils soient terroristes ou acteurs du trafic de drogue dans la bande sahélo-saharienne. Sans une pacification des relations intercommunautaires et l’établissement d’un lien fort entre l’Etat et les résidents des vastes espaces du Nord du Mali, le contrôle sécuritaire de ces régions restera illusoire.


La France ne doit pas céder à l’illusion d’une victoire militaire totale contre le terrorisme dans cette partie du continent africain. Ce qu’elle a fait et est en train d’achever est de dénier à AQMI l’occupation sereine de la majeure partie du territoire d’un Etat dont la déliquescence au cours des dernières années a agi comme un aimant de toutes sortes de groupes criminels. Même considérablement affaibli et désorganisé, le noyau dur des jihadistes, dont la mobilité est un mode de vie, a la capacité de trouver de nouveaux sanctuaires dans une Afrique du Nord qui ne s’est pas remise des « printemps arabes » et encore moins de l’effondrement libyen. Une victoire sur AQMI au Mali ne sera que provisoire si le danger est simplement exporté plus au nord, en Algérie ou jusqu’aux confins de la Libye et de la Tunisie. La France ne peut pas à elle seule mener et encore moins gagner cette guerre-là qui est à durée indéterminée.


La reconquête militaire du Nord du Mali ne doit pas conduire les autorités de Bamako à négliger l’indispensable et urgente relance d’un processus politique de reconstruction d’un Etat malien légitime aux yeux de toutes les composantes ethniques du pays du Nord au Sud. Il faut laisser une porte de sortie politique aux groupes comme le MNLA et les dissidents d’Ansar Eddine qui, par instinct de survie ou opportunisme, accepteraient de renoncer à la lutte armée contre l’Etat malien sans pour autant leur octroyer un brevet automatique de légitimité à parler au nom d’une communauté spécifique du Nord, notamment les Touareg qui ne constituent nullement un bloc monolithique. Un dialogue national est plus que jamais nécessaire pour consolider les institutions de transition, définir un calendrier électoral réaliste et réunir les représentants des différentes communautés du Nord et du Sud autour du triple objectif de restauration de la sécurité au Nord, de l’apaisement des tensions intercommunautaires partout dans le pays et de la construction d’un Etat de droit. 


(Tribune publiée dans Le Figaro du 1er février 2013)

mercredi 12 décembre 2012

MALI. Le départ du 1er ministre, "bonne et mauvaise nouvelle"


Le nouveau coup de force de l'armée, qui vient de déposer le Premier ministre de transition, pourrait paradoxalement aider à la sortie de crise... Interview du chercheur Gilles Yabi


Comment expliquez-vous l'éviction soudaine du Premier ministre de transition Cheikh Modibo Diarra par l'ex-junte qui avait fait tomber en mars dernier le président malien Amadou Toumani Traoré ? Vous a-t-elle surpris ?


On savait depuis plusieurs mois que Cheikh Modibo Diarra était politiquement affaibli. Déjà en juillet, il avait subi des pressions internes et externes, y compris de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), pour le faire partir.

Il n'avait alors réussi à se maintenir qu'en allant chercher des soutiens dans la société civile, notamment auprès des forces religieuses. Son départ n'est donc pas une surprise – peu de personnes, au Mali et à l'étranger, souhaitaient le voir rester.

Qu'est-ce qui lui était reproché ?


- La junte du capitaine Sanogo reproche sans doute à Cheikh Modibo Diarra d'une part d'avoir montré sa volonté d'indépendance, alors que c'est elle qui l'avait choisi à la suite de l'accord du 6 avril qu'elle avait négocié avec la Cédéao, et d'autre part d'avoir affiché ses ambitions personnelles présidentielles aux dépens de sa mission qui devait être de gérer la double crise que traverse le Mali : la crise au nord, tombé aux mains de groupes islamistes armés alliés d'Al-Qaïda, et au sud, en préparant les élections.

Le Premier ministre a perdu ainsi le soutien des militaires après s'être mis à dos la classe politique malienne. Depuis le début, cette dernière lui reprochait non seulement d'avoir été nommé par la junte, mais également de se montrer plus intéressé par son propre avenir politique que par la gestion de la crise. Il a réussi à faire l'unanimité contre lui. La junte l'a probablement démis avec l'assentiment tacite de la plupart des acteurs politiques.

Cette éviction manu-militari confirme donc l'influence des militaires…


- A l'évidence. Et ce n'est finalement pas le départ de Cheikh Modibo Diarra qui pose problème mais bien les circonstances de ce départ : elles montrent que le pouvoir militaire a la possibilité de choisir les autorités civiles de transition. Cette influence des putschistes, qui avait été actée par l'accord du 6 avril, n'a pas véritablement varié depuis. Certes, Sanogo a été nommé entre-temps par décret à la tête d'un comité de réforme des forces de sécurité, ce qui était une manière de le cantonner dans un rôle militaire, mais la garnison de Kati, qui abrite les militaires, demeure bel et bien un des pôles du pouvoir.


Que pensez-vous de la nomination du médiateur de la république Diango Cissoko à la place de Cheikh Modibo Diarra ?


C'est une personnalité plus consensuelle. Premièrement, de par sa position de médiateur de la république, il a dû côtoyer tous les acteurs politiques maliens tout en maintenant une distance avec eux. Deuxièmement, il a une très longue expérience des rouages de l'Etat malien, dans lequel il a occupé différents postes, comme secrétaire général de la présidence ou au cabinet du Premier ministre.


Mais alors pourquoi ne pas avoir fait ce choix plus tôt ?


On en revient à la manière dont l'après-coup d'Etat a été géré… et à l'accord du 6 avril. C'est à la junte qu'avait été donnée la responsabilité de nommer le Premier ministre et elle avait alors choisi quelqu'un qu'elle pensait pouvoir contrôler.


Diango Cissoko est-il lui aussi le choix de la junte ?


On est dans une phase où les militaires semblent chercher à ne pas se mettre à dos la communauté internationale tout en préservant leurs intérêts. Ils vont affirmer, ou du moins essayer de faire croire, que le pouvoir est réellement entre les mains du président intérimaire Dioncounda Traoré et du nouveau Premier ministre. Cela se voit dans la manière dont le capitaine Sanogo a présenté l'éviction de Cheikh Modibo Diarra : il a cherché à se positionner comme une sorte de garant du bon fonctionnement de la transition. Avec bien évidemment une arrière-pensée : que les autorités civiles ménagent et protègent les militaires.


Vous ne craignez pas que les militaires se soient débarrassés de Cheikh Modibo Diarra, partisan d'un soutien militaire international, pour se lancer seuls dans la reconquête du Nord ?


Cela aurait été en effet l'un des plus grands risques, que l'armée se lance derrière Sanogo dans une reconquête du Nord sans soutien international au prétexte que le Mali ne puisse pas attendre le déploiement d'une force internationale au deuxième semestre 2013. Mais je ne crois pas que ce soit un danger immédiat. Car bien qu'il y ait une impatience affirmée à libérer le Nord du pays, je ne pense pas, au fond, que les militaires maliens aient, quoiqu'ils en disent, une farouche envie d'aller se battre au Nord. Je ne pense pas non plus que les autorités de transition valideraient une opération militaire malienne sans accompagnement ni validation de la communauté internationale.


Qu'attendre du nouveau Premier ministre ?


Il a annoncé ses priorités, qui sont celles de la transition. A commencer par un dialogue national, dont le but est de formuler une feuille de route qui indique aux acteurs internationaux ce que les Maliens eux-mêmes pensent de la gestion de la crise et de ses modalités. Sont-ils d'accord ou non avec son volet diplomatique – la négociation avec les acteurs armés au Nord du pays qui se désolidarisent des terroristes – et son volet sécuritaire et militaire – la mission d'entraînement et de structuration de l'armée malienne par les formateurs européens qui doit débuter en début d'année et le déploiement d'une force militaire internationale ? Ils vont devoir répondre.


Je crois que le nouveau Premier ministre a la capacité de mener ce processus sans être soupçonné de visées personnelles. Contrairement à son prédécesseur. Je crois même que sa nomination va permettre de sortir de certaines impasses, de débloquer un peu la situation à Bamako. Je pense aussi – du moins il faut l'espérer – qu'il va avoir un discours plus modéré, plus clair et plus pédagogique afin de mieux expliquer à l'opinion publique malienne que la reconquête du Nord par la force sans penser aux risques et au lendemain ne peut être une solution viable de sortie de crise.


Pour ce qui est des négociations avec les groupes armés du Nord, je ne m'attends pas à ce qu'il change fondamentalement l'attitude adoptée par Bamako. D'ailleurs Cissoko a déjà annoncé comme l'une de ses priorités la mise en place de la commission nationale de négociations. Peut-être Bamako va-t-il même s'investir plus dans ces discussions.


Moralité, le changement de Premier ministre est finalement plutôt une bonne nouvelle ?


Disons qu'il y a une bonne et une mauvaise nouvelle… La bonne nouvelle, c'est le départ de Cheikh Modibo Diarra. La mauvaise nouvelle, c'est que les militaires gardent le contrôle des affaires et demeurent une force incontournable. Au niveau international, il faut se saisir de ce moment pour le transformer en véritable opportunité. Premièrement, il faut aller appuyer très vite le nouvel exécutif de transition et le processus politique à Bamako et, deuxièmement, trouver un compromis avec l'armée : ne pas valider son rôle politique tout en reconnaissant son rôle militaire.


Interview  Nouvelobs.com, Par