vendredi 9 janvier 2015

Nous sommes tous…des êtres humains, ni plus, ni moins...

"Voici venu le moment de casser les murs que nous avons érigés à l’intérieur de nos sociétés pour créer des groupes de concitoyens qui ne se parlent plus, ne se connaissent plus, ne se comprennent plus, ne se croisent plus, ne parlent plus la même langue, ne partagent plus de valeur commune et ne croient pas à la possibilité d’un présent et d’un futur construits ensemble", in Changer d'avenir en Afrique de l'Ouest, le pari du WATHI. 
Ecrits dans le contexte de l'Afrique de l'Ouest, la région du monde où je vis et qui fonde l'une de mes identités plurielles, - nous en avons tous plusieurs, y compris les tueurs qui endeuillent des milliers de familles sur tous les continents au nom d'idéologies suicidaires -, ces mots s'appliquent peut-être tout autant à la France d'aujourd'hui…

Nous sommes tous Charlie, nous sommes tous les policiers exécutés en France, nous sommes tous les milliers de victimes de Boko Haram au Nigeria, nous sommes tous les enfants mitraillés au Pakistan, nous sommes tous les dizaines de milliers de victimes syriennes…nous sommes tous des êtres humains...

Changer d'avenir en Afrique de l'Ouest (3) : Ce que nous rappellent les casques bleus et les 4x4 blancs


CE QUE NOUS RAPPELLENT LES CASQUES BLEUS ET LES 4x4 BLANCS
Un hasard, affligeant pour notre prétention à la dignité et à l’indépendance, - on verra pourquoi plus loin-, a voulu que j’écrive ces lignes quelques semaines après une courte visite à Bamako, la deuxième après la fin de la transition post-coup d’Etat. J’étais ravi de retrouver de nombreux amis résidents de longue date à Bamako et quelques autres arrivés au cours des derniers mois pour prendre fonction au sein de la Mission des Nations unies au Mali (MINUSMA). Nombre des fonctionnaires de cette nouvelle mission onusienne croient profondément et sincèrement au mandat et aux responsabilités qui leur sont assignés et n’y sont pas seulement pour les avantages offerts par les Nations unies. Ils veulent travailler dur, et prendre des risques, pour aider le Mali à sortir de la crise multiforme dans laquelle il s’est engouffré depuis janvier 2012.
A Bamako, on est certes loin de la pesante incertitude sécuritaire qui continue à planer sur les régions de Tombouctou, Gao et Kidal dans le nord de ce vaste pays. Dans la capitale, pas d’attentat, pas d’explosion de mines, pas de tirs de roquettes de jihadistes présumés. On espère que cela durera. Le Bamako de fin 2014 ressemble beaucoup à première vue à celui où j’ai vécu en 2009 et 2010. En réalité, il a changé. Le changement le plus visible, c’est l’apparition de la flotte de véhicules 4 x 4 Toyota blancs frappés du sigle « UN » des Nations unies et leur agglomération dans le périmètre de l’hôtel Amitié au cœur du centre ville de Bamako, en face du siège de l’Office de Radiodiffusion et de Télévision du Mali (ORTM).
Privilégié conscient de l’être dans une ville où la majorité des résidents se battent au quotidien pour avoir de quoi assurer les besoins fondamentaux, j’avais l’habitude de fréquenter l’hôtel Amitié au plus chaude de l’année pour sa belle piscine. Voir le plus grand hôtel de Bamako qui abritait toutes les semaines des conférences et ateliers régionaux transformé en quartier général d’une mission de maintien de la paix des Nations unies produit un désagréable pincement au cœur. Je n’ai rien contre les missions de paix des Nations unies qui font ce qu’elles peuvent pour aider les pays où elles s’installent, mais « ce qu’elles peuvent » est rarement décisif pour la consolidation durable de la paix.
Chacun sait au Mali qu’une mission de cette envergure ne s’installe pas pour un ou deux ans mais pour près d’une décennie. Ou plus. Chacun sait également, y compris au sein de la MINUSMA que personne ne sait ce qu’une telle mission pourra réaliser dans un contexte passablement complexe d’imbrication de menaces terroristes, de revendications identitaires, de croisement d’intérêts antagonistes et opportunistes d’une multitude d’acteurs locaux et étrangers et de persistance des modes de  gouvernance politique qui maintiennent l’Etat malien dans un grave état de faiblesse généralisée.
Si une mission de maintien de la paix de l’ONU, avec ses gros véhicules et les inévitables effets collatéraux associés au débarquement de centaines de fonctionnaires internationaux au pouvoir d’achat conséquent, s’est installée dans une nouvelle capitale ouest-africaine, après Monrovia, Freetown et Abidjan, c’est parce la région semble faire tout ce qu’elle peut pour créer les conditions d’un approfondissement de sa vulnérabilité et de sa dépendance à l’égard de la « communauté internationale ». La crise au Mali  n’a pas exposé seulement la faillite d’un des Etats de la région. Elle a exposé la vulnérabilité collective d’une Afrique de l’Ouest dont les dirigeants politiques et militaires sont pétrifiés face à l’ampleur des menaces sécuritaires.
L’Afrique de l’Ouest n’est certes pas responsable du désastre libyen, aux conséquences dévastatrices et durables sur la sécurité de l’espace sahélo-saharien et au-delà. On connaît les principaux responsables de la désintégration de la Libye, le régime de Kadhafi lui-même et ses anciens amis d’Occident, partenaires d’affaires et fournisseurs d’armes qui ont décidé de l’éliminer brutalement sans se soucier des conséquences sécuritaires désastreuses parfaitement prévisibles pour la Libye, tous les pays voisins et une large partie du continent. Mais cela ne change rien à la réalisation affligeante de l’incapacité collective de l’Afrique de l’Ouest, et du continent, à faire face à l’adversité.
La crise au Mali et ses évidents prolongements dans le Sahel, l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord, a créé un boulevard pour un nouvel interventionnisme militaire extérieur sur le continent, incarné par le dispositif français Barkhane dans le Sahel, successeur de l’opération Serval limitée au Mali. Dans le voisinage du Sahel ouest-africain, la République centrafricaine est, elle aussi, devenue en 2014 le pays d’accueil d’une nouvelle mission de maintien de la paix de l’ONU en Afrique et d’une nouvelle opération militaire française, Sangaris. Que dire ? Comment s’en offusquer ? Comment le regretter ? Peut-on en vouloir à la France et crier à l’impérialisme et au néocolonialisme après ses interventions militaires au Mali et en République centrafricaine (RCA) ?
En RCA, acteurs nationaux, voisins opportunistes, puissances régionales, réseaux criminels transnationaux se sont donné la main pour enfoncer un pays qui ne s’est jamais réellement construit dans un terrible déferlement de violences. En trois ans, le résultat est là : une large bande de l’Afrique, de l’Ouest à la Corne, a vu la violence armée et l’insécurité prendre de nouvelles formes et a, de fait, invité à un accroissement de la présence militaire extérieure sur son sol et dans son ciel. J’ai peut-être tort. Mais je ne suis pas sûr que la banalisation de la présence de gros porteurs des armées française et américaine dans les aéroports civils de la région soit de bon augure pour l’avenir. Je ne suis pas sûr que l’installation de bases de drones américains et français en Afrique de l’Ouest soit une excellente nouvelle pour les populations de la région. Je n’en suis pas certain. Mais je peux me tromper. J’aimerais beaucoup me tromper.

vendredi 2 janvier 2015

Changer d'avenir en Afrique de l'Ouest: (2) Ce que nous dit Boko Haram entre deux bombes

CE QUE NOUS DIT BOKO HARAM ENTRE DEUX BOMBES

Le hasard, mauvais aussi celui-là, a voulu que j’écrive ces lignes au moment où une bonne partie du monde a fini par entendre parler de l’existence d’un groupe appelé Boko Haram dans un pays qui s’appelle le Nigeria, pays le plus peuplé du continent africain. C’est grâce aux fameux réseaux sociaux, Twitter en particulier, que le monde a découvert une tragédie meurtrière qui se joue au nord du Nigeria depuis plusieurs années. « Bring Back Our Girls », ou « Ramenez nos filles », c’est ce slogan tweeté et retweeté aussi bien par des stars que par des milliers d’anonymes de par le monde qui a attiré l’attention internationale sur un groupe armé islamiste insaisissable qui a multiplié des attaques terroristes dans plusieurs Etats du nord-est de la fédération nigériane, faisant des milliers de morts parmi les populations civiles.
Les premières dames, à commencer par l’Américaine Michelle Obama, des stars de Hollywood, des ex-épouses de président, et bien d’autres leaders d’opinion internationaux, africains, nigérians, ont réclamé le « retour de nos filles », plus de 200 filles enlevées par Boko Haram en avril 2014. La « communauté internationale », c’est-à-dire les puissances dominantes de la planète, et le gouvernement fédéral nigérian n’ont pas eu d’autre choix que de réagir à cette mobilisation virtuelle soudaine. Des sommets et des réunions ont eu lieu à Paris et Londres pour trouver des moyens concrets d’aider le Nigeria à retrouver les filles enlevées et mettre fin à la campagne meurtrière de Boko Haram.
Plusieurs mois plus tard, les pauvres filles kidnappées à Chibok, et promises selon le leader de Boko Haram à la conversion forcée à l’Islam authentique et au mariage,  n’avaient toujours pas été retrouvées. Les médias qui avaient abondamment relayé la mobilisation Bring Back Our Girls sur les réseaux sociaux sont passés à autre chose. Entre-temps, les animateurs les plus actifs des réseaux sociaux, et les médias internationaux, se sont tournés vers les évènements dramatiques en Syrie et en Irak. Les évènements au Moyen-Orient, ainsi que le conflit en Ukraine ont montré à quel point la propension des sociétés humaines à la violence cohabitait sans aucun mal avec une accumulation matérielle et un progrès technologique sans précédent. Et avec ce faux sentiment de conscience et d’empathie universelles procuré par l’accès à une avalanche d’informations internationales quotidiennement servies par les chaînes de télévision et de radio « mondiales ».
Toujours est-il que Twitter et Facebook n’ont pas ramené les Nigérianes enlevées et n’ont pas affaibli Boko Haram. Le groupe a multiplié les attaques et entrepris de prendre le contrôle d’un territoire de plus en plus vaste allant du nord-est du Nigeria aux zones frontalières du nord du Cameroun. Longtemps focalisés sur le Nigeria, Boko Haram et ses probables excroissances sont devenus depuis une menace grave et immédiate pour la stabilité du Cameroun. La mobilisation citoyenne internationale stimulée par les réseaux sociaux sur Internet a sans doute poussé à de nouvelles promesses d’aide concrète militaire et sécuritaire des partenaires occidentaux du Nigeria à la lutte contre Boko Haram sur le terrain. Des décisions ont été prises dans ce sens à Paris, Londres et Washington DC, en présence de hautes autorités du gouvernement nigérian. Plusieurs mois plus tard, il y a peu de signes d’une amélioration de la situation sécuritaire et humanitaire au nord-est du Nigeria.
En réalité, à l’approche d’élections présidentielles et générales dans un pays où des centaines de personnes ont été tuées au lendemain des élections précédentes en 2011, pourtant jugées moins truquées que les précédentes, c’est à un nouveau déferlement de violences qu’on s’attend au premier trimestre 2015, et pas seulement au nord-est. Que Boko Haram soit enfin affaibli ou non par les armées nigériane et camerounaise ne changera probablement pas grand chose au bilan humain prévisible des batailles politiques à venir dans ce pays où l’accès à une portion de l’immense rente pétrolière est une affaire de vie ou de mort.
Ce que nous dit la tragédie du Nord-Nigeria, c’est qu’aucune nouvelle technologie, aucune mobilisation bruyante sur les réseaux sociaux et les médias, aucune aide militaire ou logistique, ne saurait constituer une réponse efficace à une situation catastrophique créée par des décennies d’indifférence à une montée de toutes les formes d’extrémisme ou, pire, d’encouragement de l’extrémisme, de la violence et du nihilisme par des élites locales, régionales ou nationales exclusivement concentrées sur la poursuite de leurs intérêts privés.
Réduire l’explication de la crise sécuritaire au nord du Nigeria au fléau de la corruption serait simpliste. Ceux qui ont vécu dans cette partie du pays et ont par exemple enseigné dans les années 1980 dans les universités alors réputées du Nord, comme celle de Zaria, témoignent de l’ancienneté des mouvements islamistes radicaux qui se sont progressivement imposés par la violence dans les milieux estudiantins et ont fait fuir les esprits libres qui ne voulaient pas assujettir tous les savoirs aux dogmes religieux. Le ferment de l’intolérance religieuse n’est pas nécessairement un produit de la corruption et de la faillite des Etats.
Mais sans l’ampleur abyssale atteinte par la corruption, et sans l’ignorance totale, sinon le mépris profond, de l’intérêt général qui caractérise les pratiques politiques, économiques et sociales des acteurs dominants du pays depuis des décennies, les idéologies sectaires les plus dangereuses n’auraient jamais pu prendre pied aussi solidement. Et sans la corruption et le cynisme des riches et des puissants, on ne peut pas expliquer le spectacle désastreux offert par les forces armées de la grande puissance africaine, débordées par les criminels de Boko Haram, craintes pour leurs exactions récurrentes par les populations civiles qu’elles sont censées protéger et accusées publiquement d’incompétence et de corruption par leurs partenaires internationaux comme les Etats-Unis.
La situation du nord-est du Nigeria en 2014, tout comme celles, tout autant marquées par une banalisation de la violence et du crime, du Delta du Niger ou du Middle Belt où les massacres à dimension ethnique mais profondément politiques font des centaines de morts chaque année, sont le résultat de décennies de renonciation collective des élites du pays à tenter de donner du sens à l’appartenance à une nation extrêmement diverse en l’unissant derrière quelques valeurs communes. La fabuleuse manne pétrolière a constitué le ciment de cette œuvre de destruction ou plus exactement de non construction d’une fédération nigériane dont l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique toute entière aurait pu, et aurait dû, être fière.
Mais combien sommes-nous en Afrique de l’Ouest à nous interroger avec angoisse sur les perspectives politiques et sécuritaires du Nigeria et de ses 170 millions d’habitants ? Même en se limitant aux cercles des dirigeants politiques et de ceux qui les conseillent et les influencent, combien dans la région suivent avec une réelle attention et essaient de comprendre les dynamiques nigérianes ? Les voisins immédiats suivent quelque peu la situation et s’inquiètent notamment de la dimension prise par le terrorisme de Boko Haram après des années d’indifférence. Le Nigeria leur fait peur, - ce n’est généralement pas nouveau -, mais la peur ne sert ni à se prémunir des risques immédiats, ni à se projeter vers l’avenir et à élaborer des stratégies de long terme.
La réalité est pourtant bien simple : le jour où les tensions internes du Nigeria dépasseront un certain seuil, que personne ne connaît à l’avance, les mouvements massifs de populations hors des frontières seront inévitables et les conséquences seront incalculables pour ses voisins et pour toute l’Afrique de l’Ouest. Que l’on aime ou pas le Nigeria, que l’on en ait peur ou pas, n’a aucune importance. Lorsqu’on vit en Afrique de l’Ouest et qu’on veut continuer à y vivre en paix pendant les décennies à venir, on doit s’intéresser à l’évolution du Nigeria et travailler ensemble à ramener ce pays sur une trajectoire plus rassurante que celle qu’elle emprunte actuellement.
Par ailleurs, de la même manière qu’il est vain et inconséquent d’accabler les pays frappés au cœur par Ebola et d’espérer les isoler totalement pour se protéger, il est vain et inconséquent de considérer le Nigeria, le pays qui abrite le siège et constitue le socle de la CEDEAO, comme un pays déviant et effrayant dont il faudrait se protéger. En réalité, les défis auxquels fait face le Nigeria, et les principales tares qui alimentent la violence et la fragmentation de sa société, ne sont pas différents de ceux des autres pays de la région. Est-on bien sûr, par exemple, que le niveau de corruption serait très différent de celui du Nigeria dans nombre de petits pays d’Afrique de l’Ouest s’ils bénéficiaient également depuis les premières années de leur constitution comme Etat indépendants d’une rente pétrolière équivalente ?