mardi 24 novembre 2015

Lutte contre le terrorisme en Afrique : résister à l’instinct grégaire

Les premières lignes de ce texte ont été écrites le vendredi 20 novembre depuis l’aéroport de Bamako et dans l’avion qui me ramenait à Dakar. Au moment même où la prise d’otages à l’hôtel Radisson Blu de la capitale malienne n’était pas encore dénouée et où le bilan humain de cette énième tragédie n’était pas encore établi. Il sera de 22 morts, y compris les deux terroristes abattus. Parents et amis avaient cherché à me joindre à Bamako pour savoir si je n’étais pas au mauvais endroit au mauvais moment.

J’aurais pu être à l’hôtel Radisson Blu pour un rendez-vous ou pour une triviale course ce matin-là. J’y étais passé brièvement la veille à la mi-journée. Une semaine plus tôt, le vendredi 13 novembre, quand le premier flash d’information annonça les premières nouvelles des attentats à Paris, mon premier réflexe fut de penser à la partie de ma famille et à mes nombreux amis qui habitent dans la région parisienne, et à envoyer quelques textos pour m’assurer qu’ils n’étaient pas sortis ce soir-là.

Compassion et médiatisation à géométrie variable

Nous étions sans doute très nombreux, loin de Paris, dans des villes africaines, à nous être inquiétés pendant quelques heures de la possibilité qu’un de nos proches se fût trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Chacune des 130 victimes des attentats de Paris avait des dizaines de proches. Chacune des victimes de l’attaque de Bamako aussi. Tout comme chacune des 224 victimes du très probable attentat contre un avion de ligne russe en Egypte.

Ces proches ne trouveront sans doute jamais une explication convaincante à leur drame personnel. Rappeler ce que signifient concrètement ces tragédies est nécessaire pour évacuer très vite le débat sur la compassion et la médiatisation à géométrie variable qui se traduisent par des minutes de silence respectueuses aux quatre coins du monde pour les victimes de Paris et par des mentions furtives des victimes d’actes terroristes comparables au Liban, au Nigeria, au Kenya, en Syrie, au Pakistan, lorsque les cibles ne sont pas spécifiquement occidentales.
Dans les villes africaines, et dans le monde virtuel des réseaux sociaux, l’opinion publique oscille entre une empathie totale avec le peuple français, nourrie par l’information continue sur les médias internationaux les plus populaires sur le continent, et la virulente dénonciation du deux poids deux mesures dans l’appréciation des drames humains selon qu’ils touchent les pays occidentaux ou les autres.

Respecter la mémoire de toutes les victimes

Lorsqu’on croit fondamentalement au principe d’égalité de toutes les vies humaines, on doit pouvoir être capable de respecter la mémoire de toutes les victimes de la folie des hommes, qu’elles fussent fauchées dans une salle de concert parisienne que dans un petit marché de Yola, quelque part dans le nord-est du Nigeria. L’empathie et l’émotion partagée n’obligent pas cependant à se laisser embarquer, sans prendre le temps de la réflexion, dans une logique de guerre contre le terrorisme tous azimuts.

Les attentats de Paris se sont produits trois jours seulement après la fin du deuxième Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, dont le thème principal était « les défis du terrorisme en Afrique ». Très largement inspiré et organisé par le gouvernement français, le ministère de la défense en tête, ce grand rendez-vous a été l’occasion pour tous les intervenants d’affirmer qu’aucun pays n’était à l’abri du terrorisme et que la réponse au terrorisme devait être globale. A Dakar, on a beaucoup parlé de radicalisation religieuse, de financement illicite des groupes terroristes, de coopération régionale au Sahel et au-delà, des besoins des forces armées de la région et de ce que les partenaires principaux dans le domaine de la sécurité, la France, les Etats-Unis, l’Europe, pouvaient apporter aux Etats africains.

Le terrorisme, l’ennemi commun numéro un

Je faisais partie des invités au forum qui considéraient que cette focalisation sur le terrorisme en Afrique, à coups de réunions, de sommets, d’ateliers, devenait une obsession dangereuse et une nouvelle distraction des ressources humaines rares de notre région des priorités fondamentales qui incluent, mais ne se limitent point, à la lutte contre le terrorisme. Les attentats de Paris suivis une semaine plus tard de celui de Bamako ne sont-ils pas une funeste démonstration que le terrorisme est bel et bien l’ennemi commun numéro un, et que la lutte contre le fléau doit être une priorité absolue pour la France, l’Europe, les Etats-Unis et l’Afrique ? N’est-il pas temps que nous acceptions tous et sans réserve qu’il faut une réponse globale contre le problème global qu’est le terrorisme ?

Non, il est trop tôt pour arrêter de réfléchir de manière autonome et pour adhérer corps et âme à une réponse qui n’aura de globale que le nom. La réponse qui a pris forme ces derniers jours et qui se décline d’une part en une palette de mesures de renforcement de la sécurité intérieure en France et en Europe, et d’autre part en une accentuation de la guerre contre l’Etat islamique, en Syrie et en Irak, est celle des grandes puissances militaires de la planète. Elle ne peut prétendre être globale. Entendons-nous bien. Les autorités françaises ont tout à fait raison de prendre toutes les mesures qui leur semblent les meilleures pour mieux protéger leurs citoyens, pour protéger leur économie déjà en souffrance et pour se protéger elles-mêmes d’une sanction politique brutale. Cela est valable aussi pour la Belgique et pour tous les pays européens.

De fortes chances que des attentats ponctuels continuent

L’Etat français, structuré de longue date, doté de moyens humains, financiers, techniques, conséquents, d’un réseau diplomatique étendu et de bases militaires en Afrique et en Moyen-Orient, sait déjouer la majorité des attaques qui visent son territoire. Il sera sans doute encore plus efficace avec les nouvelles mesures de renforcement de sa sécurité.
Mais la France, les autres pays européens comme les Etats-Unis ne peuvent échapper à la totalité des coups violents planifiés contre eux par leurs ennemis terroristes. Il y a de fortes chances que des attentats ponctuels continuent pendant les prochaines années mais il y a encore plus de chances que les pays puissants s’en relèveront chaque fois, et sans compter des dizaines de milliers de victimes.

Au Moyen-Orient, en Afghanistan et au Pakistan, les attaques terroristes, sur fond de désintégration des Etats et d’éclatement des sociétés, plus que jamais divisées en clans, tribus, courants islamiques, détruisent les perspectives de survie et de vie de millions de personnes. Dans ces régions du monde, la « guerre contre le terrorisme », décidée et conduite par les grandes puissances, à coups de longues interventions militaires et d’alliances politiques circonstancielles avec des acteurs locaux douteux, a décuplé les moyens de la violence en les inondant d’armes au fil des décennies. Le facteur le plus déterminant dans la gravité de l’insécurité partout dans le monde n’est pas l’intensité des rivalités, bien réelles, entre groupes sociaux pour le pouvoir, mais bien l’ampleur des moyens de la violence mis à leur disposition.

L’industrie des armes et le business de l’insécurité

Personne ne semble vouloir ouvrir le débat sur la responsabilité des grandes puissances, occidentales mais pas seulement, dans l’aggravation des conflits internes. Personne ne semble vouloir interroger la responsabilité des acteurs politiques et des acteurs de l’industrie des armes et du business de l’insécurité qui, comme aux Etats-Unis, refusent de prendre des mesures de réduction de la violence dans leur propre pays, quitte à voir tous les deux mois de jeunes tueurs fous cribler de balles des étudiants sur des campus. C’est le même cynisme qui projette dans toutes les régions du monde, où s’affrontent directement ou indirectement grandes et moyennes puissances militaires et financières, les moyens de la folie destructrice.

En Afrique, entendons-nous bien, le terrorisme est une réalité et une menace grave à la paix et à la sécurité des populations. Il est incarné par des groupes connus dans chacune des régions du continent : les Chababs en Somalie, au Kenya et dans tous les pays de la Corne et de l’Est ; Boko Haram au Nigeria et dans les pays du bassin du lac Tchad ; Al-Qaida au Maghreb islamique et ses nouveaux démembrements plus ou moins autonomisés au Mali et dans tout le Sahel ; et tous les groupes armés qui prolifèrent en Libye et dans le reste de l’Afrique du Nord, se réclamant qui d’Al-Qaida, qui de l’Etat islamique. En termes de bilan humain, Boko Haram et les Chababs font partie des groupes terroristes les plus meurtriers à l’échelle mondiale.

Renforcer les capacités des systèmes de sécurité

L’Afrique est donc bel et bien concernée par le terrorisme et par la lutte contre le terrorisme. Mais en Afrique comme ailleurs, le terrorisme est un mode d’action utilisé par des groupes qui sont aussi des acteurs politiques, économiques, sociaux poursuivant leurs objectifs dans un contexte spécifique. Les réduire aux moyens de la violence répugnants auxquels ils ont recours conduit à des analyses et à des réponses d’une grande inconsistance. La lutte contre le terrorisme doit passer par une mise à nu de tous les acteurs de l’insécurité dans chacune des régions africaines. Ceux qui recourent aux actes terroristes comme tous ceux qui en sont des complices objectifs en profitant des rentes générées par l’insécurité ou en créant les conditions politiques, économiques et sociales qui offrent d’exceptionnelles opportunités de prospérité aux acteurs de la violence.

Dans les pays africains aussi, il faut bien sûr renforcer les capacités des systèmes de sécurité et de toutes les institutions qui permettent d’augmenter les chances de réduire les risques d’attentats terroristes réussis. Il faut aussi urgemment abandonner les comportements laxistes de la part des agents de sécurité tout comme des citoyens qui ne correspondent plus à la réalité du risque élevé d’attentat terroriste dans nombre de grandes villes africaines. Mais cette lutte contre le terrorisme n’a de sens que si elle s’inscrit dans une volonté de changer radicalement la manière dont sont gérés les Etats et dont ils fonctionnent au quotidien. Elle n’a de sens que si elle donne l’occasion d’exposer les facteurs internes et externes enchevêtrés qui sont à la base de la diversification des formes de violence sur le continent depuis une vingtaine d’années, en ajoutant aux formes préexistantes de la violence, celles du terrorisme se revendiquant du djihadisme armé.

Une réponse globale aux vecteurs majeurs de l’insécurité

En plus des réponses ancrées dans la compréhension des contextes locaux et régionaux spécifiques, le monde et l’Afrique ont effectivement besoin aussi d’une réponse globale aux vecteurs majeurs de l’insécurité dont font partie les groupes qui recourent au terrorisme. Cette réponse doit inclure un renforcement de la coopération entre les services de sécurité et de renseignement à l’échelle internationale, exigée par la mobilité des acteurs de la violence. Mais elle ne doit pas s’arrêter là. La formulation de la réponse globale doit passer par une interrogation qui me paraît aujourd’hui essentielle : la mondialisation à marche forcée depuis trois décennies, qui a libéré de manière extraordinaire les forces de l’argent et l’argent de la force ne constitue t-elle pas une grande partie du problème ?

La mondialisation est venue ajouter aux désordres inévitables et anciens provoqués par la confrontation des intérêts des grandes et moyennes puissances loin de leurs propres terres de nouveaux désordres exportés par des acteurs de toutes origines mus par la cupidité et parfois par l’idéologie. Dès lors que des émirats pétroliers, des entreprises multinationales, des groupes et même des individus immensément riches peuvent projeter leurs moyens financiers n’importe où dans le monde, il devient fort aisé de changer en un tour de main les rapports de forces politiques, militaires, économiques, sociaux… et même religieux dans des pays dotés d’Etats peu structurés, démunis et encore aux prises avec la tâche ardue de construction de nations effectives.

Un grand désordre mondial

L’Afrique, comme toutes les régions pauvres du monde, est devenue le réceptacle de tous les moyens d’amplification de la violence, armes, expertise, idéologies extrémistes, exportés massivement par des acteurs cyniques de toutes origines qui n’ont que faire des conséquences terribles de leurs actions. La mondialisation qui offre certes à l’humanité une palette exceptionnelle de gadgets électroniques donnant l’illusion à tous de vivre dans le même monde, brouille singulièrement la lecture des crises et l’identification des responsabilités. Le terrorisme n’est qu’une des manifestations d’un grand désordre mondial dont les conséquences sont loin d’être équitablement partagées.

Les pays riches et organisés, même s’ils ne peuvent déjouer tous les attentats terroristes, ne courent pas le risque de la désintégration de leurs Etats et de leurs sociétés. Nombre de pays du Moyen-Orient en sont déjà là. Il faut être très optimiste pour imaginer aujourd’hui une Syrie, un Irak ou une Libye en paix dans un horizon de dix ans et plus. Les pays africains devraient avoir comme objectif primordial d’éviter de connaître leur sort. Cela exige de leurs dirigeants de garder leur sang froid malgré l’émotion légitime et l’hypermédiatisation suscitées par les derniers attentats de Paris et de Bamako. 

Cela exige de ne pas oublier que dans les pays africains, on peut mourir bêtement tous les jours de nombreuses autres manières que dans un attentat terroriste. Cela exige de savoir que le meilleur moyen de lutter contre le terrorisme en Afrique est de construire des Etats organisés et effectifs sous des directions politiques responsables, et de créer des espaces de débats ouverts et citoyens permettant la formulation à tâtons de politiques publiques réfléchies.

Article publié sur le site Le Monde Afrique le 24 novembre 2015

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/11/24/lutte-contre-le-terrorisme-en-afrique-resister-a-l-instinct-gregaire_4816397_3212.html#SP4qOOeuziWqW5PF.99


mercredi 23 septembre 2015

Les populations africaines peuvent-elles encore écrire leur propre histoire? Il n’y a rien à négocier avec les putschistes au Faso

Au moment où une délégation de chefs d’Etat d’Afrique de l’Ouest est à Ouagadougou pour réinstaller le président de transition du Burkina Faso, on ne peut qu’espérer un dénouement pacifique de la crise dans laquelle les putschistes du général Diendéré ont plongé le pays. Mais l’enjeu de la sortie de crise au Burkina Faso ne se résume pas au basculement ou non dans une confrontation armée en pleine capitale. Pour le Burkina Faso, pour l’Afrique de l’Ouest et pour l’Afrique subsaharienne, l’enjeu est de savoir si les peuples mobilisés derrière un projet de changement politique radical et non violent ont encore le droit d’aller au bout de leurs luttes.
L’enjeu est de savoir si tous les mouvements prenant des allures révolutionnaires doivent toujours être contrecarrés, regardés de haut puis annihilés par des médiateurs qui prônent le compromis à tout prix pour éviter la violence, même lorsqu’une des parties exerce un chantage à la violence et a déjà commencé à l’infliger à des civils.
L’enjeu aujourd’hui est de savoir si notre organisation régionale, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) va continuer à faire pendant encore longtemps ce qu’elle a fait ces dix dernières années : multiplier des médiations qui sont parfois efficaces pour dénouer ponctuellement des crises mais qui ne véhiculent jamais un ensemble de valeurs et de principes rigides permettant de poser les bases de la construction progressive de systèmes politiques démocratiques et d’Etats de droit stables.
La crise actuelle au Burkina Faso offre en réalité une occasion rare de mettre sur la table quelques questions délicates, profondes et surtout déterminantes pour l’avenir politique de toute la région.
L’une des revendications avancées par le chef des putschistes, le général Diendéré, pour justifier le coup d’Etat, est celle de l’inclusion des membres de l’ancien parti au pouvoir, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), dont les candidatures à l’élection présidentielle et aux élections législatives ont été invalidées par le Conseil constitutionnel sur la base du code électoral amendé par l’autorité législative de transition.
Cette revendication est considérée comme acceptable par un certain nombre d’observateurs et d’acteurs au Burkina Faso et en dehors, qui ne vont cependant pas jusqu’à accepter qu’elle soit brandie comme une justification ou une excuse pour le coup d’Etat perpétré par les hommes du Régiment de sécurité présidentielle (RSP). La CEDEAO semblait aussi prête à en faire un point de l’accord de sortie de crise.
Je n’avais pas de point de vue personnel sur la décision des acteurs de la transition d’exclure de la participation aux élections les personnes qui ont soutenu le projet de révision constitutionnelle au bénéfice de l’ancien président Blaise Compaoré. Ils auraient fait le choix inverse, celui d’autoriser tous les candidats à se présenter, que cela n’aurait pas nécessairement choqué. Cela aurait évidemment contenté les personnalités importantes de l’ancien régime qui se préparaient aux scrutins.
Les arguments en faveur de l’inclusion comme un geste de réconciliation politique et d’apaisement étaient donc tout à fait défendables. Mais les arguments en faveur de l’exclusion, non pas de tous les membres du CDP ou des partis alliés, mais des personnes qui ont soutenu le projet de révision constitutionnelle visant à maintenir Compaoré au pouvoir après 27 ans de règne, l’étaient tout autant.
Voici pourquoi. La transition au Burkina Faso n’a pas été le résultat d’un accord de paix après un conflit armé, ni d’un processus organisé par la CEDEAO, l’Union africaine ou les Nations unies. Elle a été provoquée par la révolte du peuple burkinabè – certes une partie seulement du peuple, mais c’est le cas dans toutes les révolutions partout dans le monde.
Ce sont les manifestations d’une ampleur sans précédent dans l’histoire du pays, et de toute l’Afrique de l’Ouest, qui ont mis en échec l’an dernier la tentative de révision de la constitution. La « révolution » de fin octobre 2014, parce qu’il faut bien l’appeler ainsi dans le pays de Thomas Sankara, a fait officiellement 24 morts.
Ce sont ces Burkinabè mobilisés, déterminés, organisés par une grande variété de forces politiques et sociales, qui ont provoqué la chute de Compaoré et sa fuite. Ces acteurs qui ont écrit collectivement un moment d’histoire de leur pays ont gagné le droit de protéger les acquis de leur révolution. Les organes de transition issus de ces évènements ont aussi gagné le droit de vouloir traduire dans leurs délibérations sur le code électoral le message d’une rupture politique symbolique.
Dès lors que les autorités de transition avaient fait leur choix, qui reflétait les aspirations des meneurs de la révolution d’octobre 2014, il fallait le respecter, quoiqu’on puisse en penser.
Il convient de rappeler ici que les acteurs même les plus radicaux du changement de régime au Burkina n’ont à aucun moment prôné la violence contre les représentants du régime Compaoré, civils et militaires, qui ont soutenu la voie explosive et antidémocratique de la manipulation constitutionnelle jusqu’au bout. Il faut rappeler qu’on a autorisé le CDP à reprendre ses activités politiques et à participer aux élections, avec la seule exigence fixée par le code électoral pour les candidats qu’il présenterait.
Dans beaucoup de pays, les révolutions et la chute des régimes autoritaires après des décennies de domination sans partage ont été suivies de règlements de comptes violents ou d’une perception de menaces suffisamment dissuasives pour éloigner pendant un moment les personnes les plus proches des pouvoirs déchus de la scène publique.
Dans les pays d’Afrique du Nord qui ont connu en 2011 les fameuses révolutions arabes, personne ou presque n’a trouvé à redire à la violation du principe de l’inclusion et d’une réconciliation politique immédiate qui se ferait sur le tapis de sang des manifestants tués.
En Egypte comme en Tunisie, les partis politiques respectifs de Hosni Moubarak et de Zine el-Abidine Ben Ali ont été dissous en 2011 dans la foulée de la chute des deux inamovibles présidents. Faut-il aussi rappeler, en remontant certes bien plus loin dans l’histoire, que certains des grands pays démocratiques de notre époque ont bâti leurs institutions républicaines sur les cendres de révolutions qui ont fait valser les têtes de leurs monarques ?
Heureusement, bien sûr, qu’on n’en est plus là. Mais ces rappels sont essentiels pour dire que les peuples africains ont encore le droit de prétendre entreprendre des révolutions pacifiques exceptionnellement raisonnables comme au Burkina Faso, et de vouloir élever la barre en matière d’éthique politique pendant la transition, sans qu’on vienne traiter leurs meneurs d’idéalistes, de naïfs ou d’irréalistes.
En réalité, si les personnalités de l’ancien régime avaient compris le message de l’insurrection populaire de l’an dernier, elles auraient fait amende honorable, se seraient volontairement mises en retrait de la scène politique pendant la transition, et auraient eu de bonnes chances de négocier progressivement leur retour. On leur aurait conseillé de changer le nom du parti pour faire oublier plus vite leur passé.
Lorsqu’on fait deux fois les mauvais choix à des moments cruciaux de l’histoire de son pays, il devient vraiment difficile de jouer les victimes et d’échapper à une sanction.
Mais elles n’ont manifestement rien compris. Après un mauvais choix l’an dernier, elles ont encore fait un funeste choix ces derniers jours, en soutenant un coup d’Etat porté par un homme et un régiment qui incarnent les épisodes les plus violents des années Compaoré. Lorsqu’on fait deux fois les mauvais choix à des moments cruciaux de l’histoire de son pays, il devient vraiment difficile de jouer les victimes et d’échapper à une sanction.
Terminons par un examen de cette théorie qui voudrait qu’un choix plus avisé eût été de transférer tous les problèmes compliqués aux autorités qui seraient élues au terme des élections. Ce serait à ces autorités – jouissant comme on aime bien s’en convaincre d’une légitimité populaire à toute épreuve – de décider de l’avenir du régiment hors de contrôle que constitue le RSP.
Le coup de force audacieux que le RSP vient de faire à quelques semaines des élections ne montre-t-il pas précisément que le maintien de cette armée dans l’armée aurait représenté une menace à la fois sur le déroulement des élections et sur le pouvoir qui en serait issu ?
Qu’est-ce qui aurait empêché Diendéré et ses hommes de continuer à exercer un chantage ouvert ou discret à la violence pour garantir leur sécurité, leur impunité et conserver une place forte dans le Burkina post-Compaoré ?
Les Burkinabés se seraient donné tout ce mal pour revenir après la transition à un pouvoir civil encadré par une partie de l’armée ? Et s’il n’y avait pas eu d’exclusion de certains candidats par le code électoral, se serait-on réjoui qu’une force politique aille aux élections en étant adossée à une bande armée suréquipée qui n’obéit ni à l’état-major des armées ni au gouvernement de transition?
La réalité est qu’il n’y avait aucune solution facile à chacun des problèmes que devait gérer la transition. Il est tentant de reprocher aux organes de transition d’avoir voulu entreprendre des réformes institutionnelles importantes au lieu de se cantonner à la préparation des élections. Ce raisonnement est valable pour les gouvernements de réconciliation ou d’union nationale qui rassemblent des forces politiques disparates, ne sont pas nés d’une insurrection populaire et ne sont guidés par aucun principe autre que la préservation de la paix.
Au Burkina Faso, il y a parmi les animateurs influents de la transition des personnes qui ont de solides convictions et ont voulu jeter les bases d’une république nouvelle avec peut-être le rêve de la voir redevenir la patrie des hommes intègres. Il y a pire comme ambition pour son pays.
L’histoire montre aussi que les périodes de rupture politique sont celles qui sont favorables à l’élaboration de nouvelles règles du jeu. Après les élections, les calculs politiques à courte vue prendront le dessus et rendront impossibles les réformes les plus audacieuses.
C’est une transition laborieuse parce qu’ambitieuse et courageuse que les hommes du RSP ont poignardée dans le dos. C’est elle que la CEDEAO doit sauver intégralement, en ne faisant aucune concession autre que le désarmement pacifique des preneurs en otage et des garanties de sécurité pour eux.
Si notre organisation régionale ne veut pas perdre toute crédibilité au Burkina Faso, elle n’a d’autre choix que d’aider ce peuple qui refuse l’humiliation à parachever sa révolution.
Article publié sur www.wathi.org, 23 septembre 2015
http://www.wathi.org/laboratoire/tribune/ne-rien-negocier-au-burkina/

jeudi 9 juillet 2015

L’interview de « On Think Tanks » : Gilles Yabi du WATHI, le think tank citoyen d’Afrique de l’Ouest

Gilles Yabi est l’initiateur du WATHI, un think tank citoyen pour l’Afrique de l’Ouest qui est en phase de lancement. Économiste de formation, il a été auparavant directeur régional d’International Crisis Group et journaliste à l’hebdomadaire  Jeune Afrique. Originaire du Bénin, il réside à Dakar, la capitale du Sénégal. C’est un blogueur prolifique qui se décrit comme «obsédé par l'état de l'Afrique et de ses habitants au cours des cinq prochaines décennies ». Le lancement du site web du WATHI est prévu pour septembre 2015.

Till Bruckner: Vous avez travaillé pour l'un des think tanks les plus en vue dans le monde et avez écrit pour la publication sur l’Afrique qui est sans doute la plus influente. N’est-ce pas un pas en arrière pour vous, que de mettre en place un groupe de réflexion, un think tank?

Gilles Yabi: Non, c’est juste une étape différente de ma vie professionnelle. Cela relève en fait davantage de l’engagement citoyen et d’une certaine idée de ce qui est important dans la vie que d’une nouvelle orientation professionnelle. Je pense qu’il n’y a aucune raison d'attendre l'âge de la retraite pour lancer un projet que je trouve excitant et pour prendre des risques. L’idée m’est venue lorsque j’étais encore un étudiant en doctorat en France. Je voulais faire quelque chose d'utile et d’original dans la région, et un groupe de réflexion peut encore être original en Afrique de l'Ouest. Le concept est nouveau, même pour beaucoup de gens très instruits ici, surtout dans les pays francophones. Les think tanks de la région se trouvent principalement au Ghana et au Nigéria.

TB: Pourquoi les think tanks moins bien connus en Afrique francophone?

GY: Les think tanks sont rares ici. Dans la tradition de la recherche française, les universitaires en général ne visent pas à influencer les politiques publiques ou ne veulent pas le faire ouvertement. Cependant, la mondialisation est en train d’effacer ces différences dans les traditions de politique et de recherche. De plus en plus d’Africains, originaires des pays francophones, ont étudié ou étudient aux États-Unis et au Canada et ont été exposés à de nouvelles influences; ils veulent s’inspirer des modèles qu'ils voient là-bas. Il y a un intérêt croissant pour les think tanks dans la région, mais il est largement poussé par des initiatives individuelles plutôt que par une demande croissante des gouvernements pour obtenir des conseils stratégiques ou de politiques publiques émanant d’organisations de recherche ou de réflexion indépendantes.

TB: Où voyez-vous les lacunes dans les politiques de recherche dans la région ouest-africaine?

GY: Il y a eu un sous-investissement dans l'enseignement supérieur depuis des décennies à travers le continent, mais surtout dans les pays francophones. Par exemple, en ce moment même, nous avons des difficultés à trouver des stagiaires titulaires d'un Master qui puissent écrire une lettre de motivation en français sans faire trois fautes dans le premier paragraphe. Ce n’est pas de leur faute mais la conséquence de la faillite du système éducatif dans la plupart des pays de la région. Depuis le milieu des années 1980, les réformes des finances publiques induites par la crise financière, et soutenues par les organisations internationales, ont considérablement réduit les budgets de l'éducation et les fonds restants ont été très peu affectés à l'enseignement supérieur. Le problème va au-delà des ressources, cependant. Il y a un manque d'orientation et de vision stratégique. Les élites dans tous les pays peuvent envoyer leurs propres enfants à l'étranger pour y obtenir une bonne éducation universitaire, et ont de fait négligé ce secteur. Changer le statu quo impliquerait de faire des choix difficiles et de le faire face à de puissants groupes d’intérêts. Les dirigeants sont réticents à faire la moindre réforme.

TB: Comment jugez-vous les capacités de formulation de politiques par le secteur public dans la région?

GY: Cela varie beaucoup d'un pays à pays, et souvent dans un même pays, d'un ministère à l'autre. De manière générale, il n’y a pas de structures qui favorisent l’élaboration de bonnes politiques, de sorte que beaucoup dépend des individus et de leurs qualités personnelles. Quand un « bon » nouveau ministre prend ses fonctions, vous pouvez souvent voir des améliorations significatives. Deux ou trois personnes compétentes au sommet peuvent faire une réelle différence. Les changements peuvent ne pas être très compliqués ou sophistiqués, ils portent plus sur de petits aménagements qui font fonctionner de manière à peu près correcte le secteur public, comme par exemple la rédaction de fiches de description de poste claires afin que chacun sache quel est son rôle. Dans certains ministères et autres institutions publiques importantes, il n’y a même pas de réunions régulières de brainstorming sur les questions majeures de politiques publiques.

TB: Comment les décisions politiques sont prises dans de tels contextes?

GY: Les décisions très importantes sont généralement prises par le président, qui à son tour est influencé par ses conseillers, à la fois officiels et officieux. Certains de ces conseillers peuvent être motivés par leurs propres intérêts personnels. Les membres de la famille, y compris les conjointes et d'autres parents, peuvent aussi avoir une influence. En ce qui concerne les décisions où les risques et opportunités de nature financière sont minimes, les équipes techniques dans les ministères peuvent jouer un rôle et elles le jouent.

TB: Comment les processus de formulation de politique publique peuvent-ils être améliorés?

GY: Pour voir un réel changement, nous avons besoin de réformes institutionnelles. En particulier, il doit y avoir une distinction entre les nominations politiques et celles qui ne doivent pas être dictées par les affiliations politiques. Par exemple, le Ghana a une commission nationale chargée de superviser le processus de recrutement des fonctionnaires, ce qui limite les abus et les nominations politiques. Dans les pays francophones, trop de postes relèvent des affiliations politiques et des responsabilités importantes sont ainsi confiées aux amis des amis du chef de l'État.

TB: Aux États-Unis, des milliers de nominations politiques sont aussi faites à chaque fois qu'un nouveau président prend le pouvoir ...
GY: Les États-Unis disposent d'un grand bassin de personnes qui peuvent être partisanes tout en étant compétentes et conscientes des exigences éthiques associées à une position dans l’administration publique. Ce système peut donc fonctionner là-bas.

TB: Et en Afrique de l'Ouest, le bassin de personnes compétentes est tout simplement trop petit?

GY: Les ressources humaines compétentes dans les pays africains sont beaucoup plus importantes aujourd'hui qu'elles ne l'étaient auparavant, mais elles sont encore faibles au regard de l’ensemble de la population et des défis immenses auxquels les pays sont confrontés. Nous avons besoin de plus que cela. Il ne suffit pas d'avoir des doctorats et autres diplômes d’enseignement supérieur. Nous avons besoin, dans chaque pays, d'une plus grande partie de la population qui soit compétente, ou aspire à être compétente, dans le travail qu'ils font. La réalité est que beaucoup de jeunes gens doués vont étudier à l'étranger, puis y restent pour travailler. Nous ne pouvons pas sous-estimer l'effet de la mondialisation sur les ressources humaines africaines. Les personnes très instruites ont plus de possibilités d’emploi à l'échelle mondiale aujourd'hui. Même en restant dans leurs pays, ils peuvent travailler aux conditions du marché  international, pour les agences de l'ONU ou pour des ONG internationales,  comme Crisis Group (rires). Ils peuvent travailler comme ministre ou à des postes de très haut niveau dans leur pays, mais pas en dessous de ce niveau, notamment parce que les salaires du secteur public sont inférieurs à ceux payés par de grandes ONG internationales, pour ne pas mentionner les agences de l’ONU et leurs généreux avantages. Incidemment, les organisations internationales sont un facteur important dans l'affaiblissement des États dans cette région. Nous avons besoin d'États plus forts, mais cela est impossible à réaliser si les gens les mieux formés et les moins corrompus ne sont pas intéressés à travailler pour l'État.

TB: Donc, pourquoi vous ne rentrez pas dans un gouvernement, plutôt que de créer un think tank?

GY: Dans un ministère, même si vous êtes le ministre, vous pouvez être en mesure de faire quelques changements, mais vous ne pouvez pas réformer le système et la culture politique et administrative. Typiquement, dans cette région, les ministres ne restent en poste que pendant un an ou deux, puis ils sont remplacés. Ceux qui veulent faire trop de réformes ont tendance à être congédiés encore plus rapidement. Et n’importe qui  peut s’attendre à être [le prochain] ministre s’il a une relation privilégiée avec le président. Cela dit, on ne m’a jamais proposé d’être ministre de quoi que ce soit, et je ne pense pas avoir les qualités et l'expérience pour un tel poste.

TB: Alors où se situera votre laboratoire d’idées dans tout cela?

GY: Les États et les sociétés de la région doivent changer. Les systèmes doivent changer: les systèmes politiques, économiques et éducatifs, ainsi que les systèmes de valeurs. Je suis en train de mettre en place un laboratoire d’idées avec un large groupe d'amis et de connaissances car nous avons besoin de mettre des questions sur la table, celles que nous considérons cruciales pour l'avenir de l'Afrique de l'Ouest en particulier. WATHI n’est pas un think tank classique, reposant sur des experts maison dans des domaines spécifiques. Le but est de créer un think tank participatif. L'objectif n’est pas de produire de gros rapports sophistiqués mais plutôt d'agir comme un filtre intelligent pour les connaissances déjà disponibles, utiles et à les partager aussi largement que possible pour stimuler le débat et les réformes dans les pays de la région. Par exemple, peut-être qu’il y a une étude vraiment pertinente sur l'éducation en Malaisie, sur le système de l'administration publique en Suède ou sur la formation professionnelle au Costa Rica. Nous aimerions prendre cette information, la disséquer et la rendre accessible à un plus large public, en langue française, si les documents disponibles sont en anglais seulement. L'accès aux connaissances en français est limité, et la plupart des gens ici ne lisent pas l'anglais.

TB:   Et le « participatif » dans tout cela ?

GY: Une pièce maîtresse de notre travail sera « Le Débat du mois ». Nous avons beaucoup de débats dans cette région, mais ils sont généralement peu productifs car nous avons tendance à poser des questions génériques, à dédaigner les informations factuelles et à oublier de réfléchir sur les solutions aux problèmes que nous posons et les façons de faire pour que des changements surviennent. Par exemple, nous discutons des problèmes de l'enseignement supérieur sans mentionner les choix difficiles inévitables qu’implique tout effort de réforme, compte tenu des ressources limitées dont disposent les pays de la région. Ce que WATHI va faire dans le cadre des débats virtuels chaque mois, c’est inviter les gens dans tous les pays d’Afrique de l'Ouest à proposer des articles et des commentaires sur le site Web, de partager leurs connaissances, observations et des suggestions pour résoudre les problèmes concrets dans un domaine précis. Chaque rubrique du site de WATHI aura son objectif spécifique. Par exemple, une rubrique permettra aux fonctionnaires retraités, à d’anciens responsables publics et privés et à d’autres de partager leurs expériences personnelles avec les jeunes générations plutôt que de laisser simplement leur expérience et leurs connaissances précieuses disparaitre. Nous voulons que WATHI soit un facilitateur pour le partage de connaissances, pour la réflexion et l'action collective sans établir une hiérarchie entre les contributeurs; et sans perdre de vue les défis concrets et particuliers des pays et des peuples de la région.


GY: Le web est le média de la spontanéité, de l’immédiateté, qui ne facilite pas vraiment la réflexion. Nous voulons l'utiliser pour avoir des échanges sérieux sur un seul grand sujet pendant tout un mois. Nous allons fournir des documents d'information et d’analyse et démêler le grand sujet en sous-questions. Je ne sais pas si cela va fonctionner. Si nous n’essayons pas, nous ne le saurons jamais.

TB: Allez-vous également tenter d'influencer directement la politique à travers des rapports, des séances d'information, conférences de presse, et d'autres approches classiques des think tanks?

GY: Nous allons influencer les choses en mettant les questions d’abord sur la table et nous allons le faire d'une manière qui nous oblige à réfléchir à ce qu'il faut faire et comment le faire. Nous voulons travailler avec les médias, par exemple avec la radio de telle sorte que ce qui se passe sur le site Web est également discuté dans les médias plus populaires et accessibles. L'objectif est de faire comprendre aux gens que, pour avoir un débat fructueux, nous avons besoin de connaissances de base. Nous entreprendrons bien d'autres activités, mais nous sommes franchement plus intéressés à faire très bien ce que nous faisons plutôt que de multiplier des activités que d'autres sont beaucoup plus outillées que nous pour mener efficacement. Et l'ambition de WATHI est d'être une plateforme permanente pour les idées et l'action pour les années et les décennies à venir. Il n'y a aucune raison de se précipiter dans de nombreuses activités et de faire trop de bruit.

TB: Comment les débats publics vont influencer l’élaboration des politiques?

GY: WATHI n'a pas l'ambition de changer les choses en quelques mois ou en un an. Nous en savons un peu sur les systèmes de mauvaises incitations qui empêchent les pays et les peuples d'Afrique de l'Ouest et au-delà, de faire des progrès plus rapides dans l'amélioration du bien-être collectif. Nous savons que les efforts sur une longue période sont le seul moyen de transformer les sociétés humaines, surtout quand il s’agit de le faire dans le bon sens. Nous voulons que de plus en plus de gens soient conscients des questions cruciales pour leur avenir et celui de leurs enfants afin qu'ils puissent apporter leurs propres idées de changement et qu’ils soient capables de faire pression sur les décideurs. En parallèle, nous voulons attirer les décideurs eux-mêmes dans les débats et dans la réflexion collective. Nous sommes déjà en train de constituer une base de données de femmes et d’hommes d’horizons et de compétences très divers, attachés à la région. Nous allons continuer à inviter les gens de bonne volonté à se joindre à l'aventure. WATHI est un état d'esprit avant d'être une organisation. L'inclusion et la participation ouverte sont des éléments clés de cet état d'esprit.

TB: Quel est votre modèle de financement?


GY: On ne peut pas prétendre travailler sur les questions que nous considérons cruciales pour le présent et le futur de la région et compter principalement sur les ressources extérieures à la région pour financer ce travail. La cohérence dans toutes les dimensions de l'initiative est importante pour moi, et cela inclut notre stratégie de financement. Nous voulons trouver un équilibre entre le soutien des donateurs traditionnels et le financement citoyen, constitué des contributions individuelles des personnes qui sont attachées à la région. Nous commençons nos activités avec des contributions financières des membres de l'association que nous avons créée, et comme nous nous n’avons pas de millionnaires dans nos rangs, nous nous lançons avec des fonds très limités. Notre priorité est la mise en place d'une petite équipe solide pour structurer la plateforme web et animer les rubriques principales. Nous avons soumis une seule demande de financement à un donateur à ce jour (une fondation privée). Nous allons continuer à identifier des bailleurs de fonds institutionnels potentiels. Mais nous sommes et resterons attachés à notre identité de think tank citoyen et participatif, et sommes prêts à payer le prix de notre désir d'indépendance. Nous n’avons pas à être une grosse organisation pour faire bouger les choses.

Entretien mené par Till Bruckner, chercheur indépendant et gestionnaire du plaidoyer pour Transparify.

Publié sur onthinktanks.org, 30 juin 2015
(http://onthinktanks.org/2015/06/30/the-on-think-tanks-interview-gilles-yabi-from-west-africa-citizen-think-tank/)

Traduction en français par Ousmane Aly Diallo, WATHI.