vendredi 1 février 2013

Au Mali, privilégier la restauration de l'État

Déclenchée le 11 janvier par la France, l’opération Serval ne s’est pas contentée de bloquer l’offensive des groupes armés islamistes vers le Sud du Mali, objectif initialement affiché par Paris. Elle a permis de les chasser en un temps record des deux plus grandes villes du Nord du Mali, Gao et Tombouctou, et de donner à ce qui reste de l’armée malienne le sentiment de participer à la reconquête du territoire qu’il n’a pas su ni voulu défendre l’an dernier. Il n’y a pas lieu de faire la fine bouche : l’intervention française était non seulement nécessaire et vitale au moment où elle a été déclenchée mais la reprise des villes du Nord est effectivement vécue comme une « libération » par des populations abandonnées depuis neuf mois au règne brutal de groupes dépourvus d’une quelconque légitimité. C’est ce qui explique le soutien certes quelque peu gêné mais franc de l’Union africaine à l’action militaire d’une ex-puissance coloniale dont les interventions suscitent généralement, et à raison, de sérieuses controverses. Mais les succès militaires n’ouvriront une réelle opportunité pour une stabilisation du Mali et de son voisinage que si le volet militaire et sécuritaire s’insère dans une stratégie globale qui se décline dans le temps et dans l’espace de manière raisonnée et coordonnée.

A très court terme, la priorité est de contenir les risques de dérapages violents associés au redéploiement de l’armée malienne dans le Nord. Après l’humiliation subie l’an dernier face aux combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA, rébellion séparatiste Touareg), du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), d’Ansar Eddine et d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), la tentation de représailles violentes de soldats maliens et/ou de jeunes mobilisés dans des milices communautaires visant les « peaux claires » (Touareg, Arabes, Maures…) mais aussi des Peuls suspectés d’avoir soutenu les indépendantistes Touareg ou les groupes islamistes est réelle. Les exactions des militaires maliens, qui ont été signalées ici et là, doivent être contenues et leurs auteurs immédiatement sanctionnés. Autrement, une réoccupation du Nord ponctuée de règlements de comptes  entravera le retour des dizaines de milliers de déplacés et de réfugiés, annihilera tout espoir de paix entre les communautés du Nord du Mali pendant des années, et entretiendra un terreau favorable aux groupes criminels opportunistes, qu’ils soient terroristes ou acteurs du trafic de drogue dans la bande sahélo-saharienne. Sans une pacification des relations intercommunautaires et l’établissement d’un lien fort entre l’Etat et les résidents des vastes espaces du Nord du Mali, le contrôle sécuritaire de ces régions restera illusoire.


La France ne doit pas céder à l’illusion d’une victoire militaire totale contre le terrorisme dans cette partie du continent africain. Ce qu’elle a fait et est en train d’achever est de dénier à AQMI l’occupation sereine de la majeure partie du territoire d’un Etat dont la déliquescence au cours des dernières années a agi comme un aimant de toutes sortes de groupes criminels. Même considérablement affaibli et désorganisé, le noyau dur des jihadistes, dont la mobilité est un mode de vie, a la capacité de trouver de nouveaux sanctuaires dans une Afrique du Nord qui ne s’est pas remise des « printemps arabes » et encore moins de l’effondrement libyen. Une victoire sur AQMI au Mali ne sera que provisoire si le danger est simplement exporté plus au nord, en Algérie ou jusqu’aux confins de la Libye et de la Tunisie. La France ne peut pas à elle seule mener et encore moins gagner cette guerre-là qui est à durée indéterminée.


La reconquête militaire du Nord du Mali ne doit pas conduire les autorités de Bamako à négliger l’indispensable et urgente relance d’un processus politique de reconstruction d’un Etat malien légitime aux yeux de toutes les composantes ethniques du pays du Nord au Sud. Il faut laisser une porte de sortie politique aux groupes comme le MNLA et les dissidents d’Ansar Eddine qui, par instinct de survie ou opportunisme, accepteraient de renoncer à la lutte armée contre l’Etat malien sans pour autant leur octroyer un brevet automatique de légitimité à parler au nom d’une communauté spécifique du Nord, notamment les Touareg qui ne constituent nullement un bloc monolithique. Un dialogue national est plus que jamais nécessaire pour consolider les institutions de transition, définir un calendrier électoral réaliste et réunir les représentants des différentes communautés du Nord et du Sud autour du triple objectif de restauration de la sécurité au Nord, de l’apaisement des tensions intercommunautaires partout dans le pays et de la construction d’un Etat de droit. 


(Tribune publiée dans Le Figaro du 1er février 2013)

mercredi 12 décembre 2012

MALI. Le départ du 1er ministre, "bonne et mauvaise nouvelle"


Le nouveau coup de force de l'armée, qui vient de déposer le Premier ministre de transition, pourrait paradoxalement aider à la sortie de crise... Interview du chercheur Gilles Yabi


Comment expliquez-vous l'éviction soudaine du Premier ministre de transition Cheikh Modibo Diarra par l'ex-junte qui avait fait tomber en mars dernier le président malien Amadou Toumani Traoré ? Vous a-t-elle surpris ?


On savait depuis plusieurs mois que Cheikh Modibo Diarra était politiquement affaibli. Déjà en juillet, il avait subi des pressions internes et externes, y compris de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao), pour le faire partir.

Il n'avait alors réussi à se maintenir qu'en allant chercher des soutiens dans la société civile, notamment auprès des forces religieuses. Son départ n'est donc pas une surprise – peu de personnes, au Mali et à l'étranger, souhaitaient le voir rester.

Qu'est-ce qui lui était reproché ?


- La junte du capitaine Sanogo reproche sans doute à Cheikh Modibo Diarra d'une part d'avoir montré sa volonté d'indépendance, alors que c'est elle qui l'avait choisi à la suite de l'accord du 6 avril qu'elle avait négocié avec la Cédéao, et d'autre part d'avoir affiché ses ambitions personnelles présidentielles aux dépens de sa mission qui devait être de gérer la double crise que traverse le Mali : la crise au nord, tombé aux mains de groupes islamistes armés alliés d'Al-Qaïda, et au sud, en préparant les élections.

Le Premier ministre a perdu ainsi le soutien des militaires après s'être mis à dos la classe politique malienne. Depuis le début, cette dernière lui reprochait non seulement d'avoir été nommé par la junte, mais également de se montrer plus intéressé par son propre avenir politique que par la gestion de la crise. Il a réussi à faire l'unanimité contre lui. La junte l'a probablement démis avec l'assentiment tacite de la plupart des acteurs politiques.

Cette éviction manu-militari confirme donc l'influence des militaires…


- A l'évidence. Et ce n'est finalement pas le départ de Cheikh Modibo Diarra qui pose problème mais bien les circonstances de ce départ : elles montrent que le pouvoir militaire a la possibilité de choisir les autorités civiles de transition. Cette influence des putschistes, qui avait été actée par l'accord du 6 avril, n'a pas véritablement varié depuis. Certes, Sanogo a été nommé entre-temps par décret à la tête d'un comité de réforme des forces de sécurité, ce qui était une manière de le cantonner dans un rôle militaire, mais la garnison de Kati, qui abrite les militaires, demeure bel et bien un des pôles du pouvoir.


Que pensez-vous de la nomination du médiateur de la république Diango Cissoko à la place de Cheikh Modibo Diarra ?


C'est une personnalité plus consensuelle. Premièrement, de par sa position de médiateur de la république, il a dû côtoyer tous les acteurs politiques maliens tout en maintenant une distance avec eux. Deuxièmement, il a une très longue expérience des rouages de l'Etat malien, dans lequel il a occupé différents postes, comme secrétaire général de la présidence ou au cabinet du Premier ministre.


Mais alors pourquoi ne pas avoir fait ce choix plus tôt ?


On en revient à la manière dont l'après-coup d'Etat a été géré… et à l'accord du 6 avril. C'est à la junte qu'avait été donnée la responsabilité de nommer le Premier ministre et elle avait alors choisi quelqu'un qu'elle pensait pouvoir contrôler.


Diango Cissoko est-il lui aussi le choix de la junte ?


On est dans une phase où les militaires semblent chercher à ne pas se mettre à dos la communauté internationale tout en préservant leurs intérêts. Ils vont affirmer, ou du moins essayer de faire croire, que le pouvoir est réellement entre les mains du président intérimaire Dioncounda Traoré et du nouveau Premier ministre. Cela se voit dans la manière dont le capitaine Sanogo a présenté l'éviction de Cheikh Modibo Diarra : il a cherché à se positionner comme une sorte de garant du bon fonctionnement de la transition. Avec bien évidemment une arrière-pensée : que les autorités civiles ménagent et protègent les militaires.


Vous ne craignez pas que les militaires se soient débarrassés de Cheikh Modibo Diarra, partisan d'un soutien militaire international, pour se lancer seuls dans la reconquête du Nord ?


Cela aurait été en effet l'un des plus grands risques, que l'armée se lance derrière Sanogo dans une reconquête du Nord sans soutien international au prétexte que le Mali ne puisse pas attendre le déploiement d'une force internationale au deuxième semestre 2013. Mais je ne crois pas que ce soit un danger immédiat. Car bien qu'il y ait une impatience affirmée à libérer le Nord du pays, je ne pense pas, au fond, que les militaires maliens aient, quoiqu'ils en disent, une farouche envie d'aller se battre au Nord. Je ne pense pas non plus que les autorités de transition valideraient une opération militaire malienne sans accompagnement ni validation de la communauté internationale.


Qu'attendre du nouveau Premier ministre ?


Il a annoncé ses priorités, qui sont celles de la transition. A commencer par un dialogue national, dont le but est de formuler une feuille de route qui indique aux acteurs internationaux ce que les Maliens eux-mêmes pensent de la gestion de la crise et de ses modalités. Sont-ils d'accord ou non avec son volet diplomatique – la négociation avec les acteurs armés au Nord du pays qui se désolidarisent des terroristes – et son volet sécuritaire et militaire – la mission d'entraînement et de structuration de l'armée malienne par les formateurs européens qui doit débuter en début d'année et le déploiement d'une force militaire internationale ? Ils vont devoir répondre.


Je crois que le nouveau Premier ministre a la capacité de mener ce processus sans être soupçonné de visées personnelles. Contrairement à son prédécesseur. Je crois même que sa nomination va permettre de sortir de certaines impasses, de débloquer un peu la situation à Bamako. Je pense aussi – du moins il faut l'espérer – qu'il va avoir un discours plus modéré, plus clair et plus pédagogique afin de mieux expliquer à l'opinion publique malienne que la reconquête du Nord par la force sans penser aux risques et au lendemain ne peut être une solution viable de sortie de crise.


Pour ce qui est des négociations avec les groupes armés du Nord, je ne m'attends pas à ce qu'il change fondamentalement l'attitude adoptée par Bamako. D'ailleurs Cissoko a déjà annoncé comme l'une de ses priorités la mise en place de la commission nationale de négociations. Peut-être Bamako va-t-il même s'investir plus dans ces discussions.


Moralité, le changement de Premier ministre est finalement plutôt une bonne nouvelle ?


Disons qu'il y a une bonne et une mauvaise nouvelle… La bonne nouvelle, c'est le départ de Cheikh Modibo Diarra. La mauvaise nouvelle, c'est que les militaires gardent le contrôle des affaires et demeurent une force incontournable. Au niveau international, il faut se saisir de ce moment pour le transformer en véritable opportunité. Premièrement, il faut aller appuyer très vite le nouvel exécutif de transition et le processus politique à Bamako et, deuxièmement, trouver un compromis avec l'armée : ne pas valider son rôle politique tout en reconnaissant son rôle militaire.


Interview  Nouvelobs.com, Par 

lundi 19 novembre 2012

Mali: No Quick Fixes for a Complex Crisis

The Economic Community of West African States (Ecowas) has agreed on a revised concept of operations for the deployment of an international military force of 3,300 soldiers to help the Malian state wrest control of the northern part of the country from Islamist fighters.

This step, taken on November 11 following a collective effort by regional and international partners, is welcome. But military intervention alone cannot solve the country's deep crisis.

The situation in Mali is desperately fractious. A military coup toppled the government in March, while separatists and al-Qaeda-linked fundamentalists took over the northern half of the country. Mali is now divided geographically, politically, militarily and religiously.

The need for international intervention, with precisely identified objectives, is clear. The next step will be a resolution at the United Nations Security Council, expected by the end of this month, giving authorisation to the new mission. However, getting boots on the ground will take far longer. The restructuring and training of Malian units by a separate mission conducted by the European Union will also take some time.


In the meantime, a political process is vital. It is necessary to make sure that the various communities of Mali truly agree on which groups should be targeted by the use of force. Some of the groups controlling the northern part of the country are clearly beyond the pale - they are terrorist groups, and they are not interested in coming to the negotiation table.


However, the situation in Mali should not be looked at solely through the lens of anti-terrorism. It is critical to isolate extremist outfits from other armed and non-armed groups in northern Mali whose grievances could be discussed within a formal framework for national dialogue.

In this regard, Algeria's recent involvement as a facilitator for preliminary talks with one of the groups, Ansar Dine, is quite positive.

Still, these discussions - conducted mainly in Burkina Faso, whose President Blaise Compaoré was appointed some months ago as the Ecowas mediator for Mali - should not end in an agreement tailored to fit the local agenda of a few opportunistic leaders of an armed group. They need to include legitimate demands of the population in the north as well. A previous effort in 2006 failed for exactly that reason, and the international community should be careful not to repeat this mistake.


In addition, efforts should address the political crisis in the south and in Bamako. The growing suspicions about the transitional authorities' personal ambitions constitute an obstacle to the resolution of the crisis. The decision taken by West African heads of state at the recent Ecowas summit that the interim president and prime minister, as well as other members of the transitional government, shall not be candidates in the next election will frustrate them. But they need to confirm their willingness to respect this commitment and focus their minds on the key challenges of the next few months.


Thankfully, the international community has finally come together in recognising the complexity of the crisis, and most acknowledge that the military intervention is just part of the global strategy needed to solve it gradually. There is now more coherence and coordination than in the last few months and the creation of the positions of UN and African Union special envoys on Mali and Sahel should help in keeping consensus on the way forward.


There are no quick fixes and the risk of escalation in the region is huge if Ecowas, the AU, the European Union and key members of the UN Security Council get it wrong.



allAfrica.com  |   19 Novembre 2012


lundi 20 août 2012

Mali : la force n'est pas "la solution"

Depuis que le Mali a basculé dans un coma profond, frappé par la résurgence d'une rébellion touarègue et par un coup d'État militaire, la seule interrogation qui vaille semble être celle de savoir quand l'intervention militaire ouest-africaine ou internationale aura lieu. La Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) est-elle capable de déployer une force ? Avec quel mandat ? Bénéficiera-t-elle des renseignements militaires et de l'appui aérien de la France et des États-Unis, présents et actifs à des degrés différents dans la bande sahélo-saharienne ? Sera-t-elle acceptée par le voisin algérien ?

Dès lors que les groupes armés islamistes adossés à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) ont expulsé les rebelles touaregs indépendantistes des villes du Nord, les derniers doutes sur l'opportunité d'une réponse militaire se sont envolés chez nombre d'acteurs et d'observateurs. Avec qui peut-on encore envisager de négocier, demande-t-on à ceux qui appellent à une approche politique ? Avec des djihadistes qui veulent imposer leur vision de ce que devrait être la vie d'un bon musulman ? Avec des preneurs d'otages, d'authentiques terroristes ou des trafiquants de drogue ? 

Devant le choc légitime de nombre de Maliens face aux souffrances de leurs compatriotes des régions de Gao, Tombouctou, Kidal ; face à l'hébétude de beaucoup de voisins d'Afrique de l'Ouest découvrant que la menace islamiste est à leur porte ; devant les craintes des pays occidentaux, en particulier européens, de l'apparition d'un "nouvel Afghanistan" à distance de chameau de leurs capitales, il est difficile d'identifier les réponses possibles à la crise. 

La question à se poser aujourd'hui n'est pas celle de savoir si une action militaire contre les groupes armés est inévitable ou non. Il faut examiner tous les symptômes présentés par le patient malien, saisir la complexité des rapports des différentes communautés originaires du Nord, entre elles, et entre elles et celles du Sud, et appréhender les intérêts des pays voisins. Lorsqu'on fait ce travail, les certitudes sont rares. Sauf peut-être celle qui consiste à estimer que l'usage de la force ne peut être qu'une option complémentaire à une approche politique mais ne saurait être "la solution".

Les acteurs de la crise sont eux-mêmes incapables d'anticiper les conséquences de leurs initiatives. Le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA), qui a déclenché la rébellion, s'est fait déborder par une force islamiste qu'il a dans un premier temps négligée. Ansar Eddine, le groupe dirigé par Iyad Ag Ghali, ancien rebelle touareg de Kidal qui avait voulu prendre la tête du MNLA au moment de sa création, s'est prestement allié aux chefs d'Aqmi, majoritairement algériens. Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), que nul ne connaissait encore il y a quelques mois, a fait son lit à Gao et affirme, par son recrutement à la fois multiethnique, local et multinational, une ambition politico-religieuse moins "étrangère" que sa maison mère, Aqmi. 

Tous ces mouvements ont prospéré sur le terreau fertile des trafics transsahariens, du business des rançons payées pour récupérer des otages occidentaux et de l'aubaine provoquée par le chaos en Libye, pourvoyeuse de nouvelles armes. De leur côté, les putschistes emmenés par le capitaine Amadou Haya Sanogo n'ont fait qu'aider les groupes rebelles à parachever leur conquête du Nord en mettant l'État à terre.
C'est cet État qu'il faut impérativement remettre sur pied. Dès lors qu'un gouvernement représentatif des principales forces politiques et sociales aura été mis en place, les acteurs régionaux et internationaux devront afficher un soutien clair à l'État malien à travers la reprise de l'aide extérieure, l'assistance à la protection des institutions de transition et des mesures immédiates en faveur de la restructuration de l'armée. Il faut éviter à tout prix une mobilisation des jeunes dans des milices communautaires supplétives à une armée désorganisée. Emprunter cette voie, ce serait ouvrir une boîte de Pandore de laquelle s'échapperaient de nouveaux monstres qui enterreraient pour longtemps les espoirs de paix au Mali et dans l'ensemble de la région.

 Jeune Afrique  |   20 Août 2012

mardi 7 août 2012

Mali: remettre de l'ordre au Sud

Le retour à Bamako du président intérimaire Dioncounda Traoré le 27 juillet 2012 et son discours rassembleur du 29 juillet sont de bonnes nouvelles pour le Mali, mais les obstacles à une normalisation politique sont encore nombreux. La bataille farouche pour le contrôle de la transition n’est pas terminée.

Certains contestent toujours la légitimité de l’ancien président de l’Assemblée nationale sous Amadou Toumani Touré (ATT) à diriger le pays pendant cette période critique de transition.


Doter le pays d’une tête unique
 
A Bamako, peu après l’agression au marteau du président Traoré le 21 mai 2012, nombre d’interlocuteurs maliens et étrangers déploraient l’ignoble attaque mais faisaient remarquer que la victime était particulièrement impopulaire. Mais en l’absence d’élections, sur quoi se fonde-t-on pour mesurer la popularité de tel ou tel autre ? Est-ce le moment approprié pour un concours de beauté entre les leaders politiques maliens ? Qui parmi les responsables des principaux partis politiques fait rêver les populations ? Et lequel parmi eux n’a jamais été associé d’une manière ou d’une autre à la gestion des affaires publiques et peut incarner sans l’ombre d’un doute une gouvernance vertueuse ?

Au point où en est le Mali aujourd’hui, ce qui est important n’est pas d’épiloguer sur la popularité du président et sur ses défauts ou qualités présumés, mais de doter le pays d’une tête unique pour incarner l’Etat, d’institutions de transition représentatives de la diversité politique et sociale de l’ensemble du pays, d’un cadre formel et transparent pour entamer des négociations avec les groupes armés non terroristes du Nord qui le souhaitent et d’un plan immédiat de restructuration de l’armée. 

Au Nord, les islamistes imposent leur loi 

Les groupes armés islamistes observent tranquillement depuis Gao, Tombouctou et Kidal ce qui reste de l’Etat malien peiner à se relever et à s’organiser. Les populations restées dans ces zones vivent le mois sacré du Ramadan dans une incertitude radicale sur leur avenir. Les islamistes semblent tout faire pour attirer l’attention, et pour accréditer l’idée qu’ils sont bien des clones en terre saharienne africaine des Talibans d’Afghanistan. Le dernier épisode en date est la lapidation à mort d’un couple qui aurait eu des enfants hors mariage à Aguelhok, la localité qui a déjà été le théâtre des plus graves exactions pouvant relever de la catégorie des crimes de guerre pendant la conquête du Nord par les forces islamistes d’Ansar Dine et la rébellion touareg du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). La situation humanitaire au Nord du Mali est dramatique. Personne ne peut en douter.

Pas de solution immédiate 

Mais ce n’est pas une escalade guerrière, à coups de mobilisation de milices au Sud aux côtés d’une armée malienne toujours dominée par des ex-putschistes, dont certains sont responsables de tortures, d’exécutions sommaires et d’enlèvements de journalistes, qui ramènera la paix et la sérénité dans un Nord multiethnique.
La crise malienne a dépassé depuis longtemps le seuil de réversibilité rapide. Il n’y a tout simplement plus de solution à chercher et à espérer à court terme. Et pas de solution qui soit exclusivement ou même principalement militaire.

Les appels en faveur d’une intervention armée qui résoudraient le problème de l’abandon de l’immense territoire du Nord du Mali aux combattants d’Ansar Dine et du Mouvement pour l’unicité du jihad en Afrique de l’Ouest (Mujao), tous nourris au lait du groupe terroriste d’Al Qaida au Maghreb Islamique (Aqmi) installé de longue date dans la région, n’ont cessé de résonner au cours des derniers mois.


Que ce soit au Mali, dans l’espace de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ou en France, l’ex-puissance coloniale dont six des ressortissants sont toujours retenus comme otages quelque part dans les sables mouvants du désert par Aqmi.


Le Nord-Mali n’est pas l’Afghanistan

Le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, qui a fait une grande tournée en Algérie, au Mali, au Niger, au Burkina Faso, au Sénégal et au Tchad, ne ménage pas ses efforts pour défendre la nécessité, « à un moment ou à un autre », d’une intervention militaire conduite par les pays africains mais soutenue par la communauté internationale.

Les voisins du Mali, à l’exception peut-être de l’Algérie qui s’est de fait accommodée depuis quelques années de la présence d’Aqmi de l’autre côté de sa frontière sud, ont peur que le Mali ne devienne un sanctuaire pour des groupes qui prétendent poursuivre le djihad à coups de conquêtes territoriales armées et d’actes terroristes qui seraient légitimés par la grandeur de leur cause divine.


User et abuser de la comparaison du Nord-Mali avec l’Afghanistan, comme le font nombre de diplomates occidentaux et des chefs d’Etat ouest-africains, est cependant stérile et potentiellement contre-productif. La situation est grave mais encore circonscrite à une région certes vaste mais contenue dans les frontières maliennes.


D’abord consolider l’Etat à Bamako

Il faut éviter de faire déborder la crise sur les pays voisins et de provoquer une militarisation sans précédent d’une Afrique de l’Ouest dont les pays sont eux-mêmes individuellement très fragiles et peu préparés à se lancer dans une guerre contre des ennemis qui ne sont pas encore suffisamment isolés.

Il faut d’abord consolider l’Etat à Bamako, assainir et réorganiser son armée sans faire davantage de concessions aux ex-putschistes, protéger le Sud, et notamment son économie, et amener par la diplomatie les pays voisins qui ont des moyens potentiels de pression sur les groupes armés à faire partie de la solution.


Il a fallu des années de recul de la présence politique, économique et sociale de l’Etat, de négligence des risques liés à l’implantation d’islamistes importés et de trafiquants de drogue dans de vastes territoires, et le puissant choc externe qu’a été la guerre en Libye pour qu’on en arrive là. Il faut aujourd’hui s’assurer de commencer à remonter la pente, sans croire à l’existence d’une solution spectaculaire.

Slate Afrique  |   7 Août 2012

jeudi 24 mai 2012

La crise malienne est partie pour durer

Slate Afrique - Comment empêcher le Mali de se fragmenter davantage?

Gilles Yabi - Arrêter cette course folle vers l’effondrement de l’Etat malien doit en effet être la priorité pour les Maliens, la Cédéao et l’ensemble de la communauté internationale. Il n’y a malheureusement plus de solution miracle à une crise qui est partie pour durer. La condition nécessaire mais pas suffisante à la mise en place d’un cadre politique et sécuritaire permettant un retour progressif de l’Etat au nord est la clarification de la situation à Bamako (capitale du Mali). Il faut soutenir le gouvernement civil incarné par le Premier ministre Modibo Diarra et le président intérimaire Dioncounda Traoré, quoiqu’on pense des qualités et des défauts de ces personnalités, maintenir la pression sur les meneurs de la junte et leurs soutiens politiques tout en veillant à ne pas fragiliser davantage l’armée malienne. Remettre sur pied l’Etat, c’est redonner de la crédibilité et de l’autorité aux autorités civiles mais c’est aussi aider à restructurer l’appareil militaire. Mais on perd actuellement beaucoup de temps à Bamako dans de vaines querelles pendant que les groupes armés s’installent confortablement et durablement au nord, et imposent leur loi aux populations civiles.


Slate Afrique - La Médiation du Burkina Faso est-elle efficace? Blaise Compaoré exerce-t-il une grande influence sur les acteurs politiques? Détient-il les clés de la sortie de crise?


G.Y. - Il n’y a pas à rechercher un sauveur à Bamako ni un médiateur providentiel au niveau de la région pour régler une telle crise. La médiation est d’abord celle de la Cédéao et pas uniquement celle du Burkina Faso. Le président Compaoré joue indubitablement un rôle prépondérant parce qu’il dispose d’un réseau dans la région lui permettant de discuter avec à peu près tout le monde. C’est aussi un fait que le Premier ministre Diarra et encore davantage le nouveau ministre d’Etat en charge des Affaires étrangères sont proches depuis longtemps du président Compaoré. Ce dernier a aussi dans son entourage des hommes qui connaissent des acteurs importants des groupes armés du nord-Mali. Compaoré dispose d’atouts significatifs pour conduire la médiation de la Cédéao mais le cadre d’éventuelles discussions sur le nord-Mali ne doit pas être élaboré dans l’opacité et c’est le gouvernement malien, soutenu par tous les corps sociaux qui ne cèdent pas à un nationalisme improductif, de s’assurer que l’intérêt général du pays est préservé.   


Slate Afrique - La Cédéao peut-elle contribuer à la sortie de crise?


G.Y. - Elle fait ce qu’elle peut. Si elle n’existait pas, la situation au Mali ne serait pas meilleure. L’organisation régionale a encore beaucoup de faiblesses et de limites mais son activisme, guidé sur quelques principes forts inscrits dans ses textes, a permis un retour certes laborieux et incomplet à l’ordre constitutionnel après le coup d’Etat. Pour la majorité des populations au Mali et ailleurs, qui doivent se battre au quotidien pour faire face à leurs besoins vitaux, la rengaine des intellectuels sur le retour à l’ordre constitutionnel est sans doute lassante et perçue comme futile. Mais dès lors qu’on s’affranchit de tous les principes et des règles qui régissent la vie d’un Etat, tout devient possible, y compris l’agression physique d’un président dans son bureau. Ce que la Cédéao a jusque-là obtenu au Mali n’est pas négligeable, et elle est aussi écoutée par les acteurs internationaux (Conseil de sécurité de l’Onu et les Etats membres les plus puissants) qui sont incontournables dans la gestion de la crise malienne qui menace toute la région. Sans, ou pire encore, contre la Cédéao, je ne vois pas ce qu’un Etat malien plus faible et divisé que jamais, peut faire.


Slate Afrique - Si la Cédéao envoie des troupes, celles-ci ne risquent-elles pas  de se trouver impliquées dans des affrontements armés de grande envergure, notamment dans le Sud?


G.Y. - La Cédéao est consciente depuis le début des risques qui seraient liés à l’envoi de troupes au Mali. Personne n’a envie d’envoyer ses soldats dans un environnement hostile. De là à craindre des affrontements armés de grande envergure à Bamako en cas de débarquement de troupes de la Cédéao… On n’en est pas là. La Cédéao a maintenant clairement indiqué qu’elle ne déploierait une mission que sur la demande des autorités maliennes. Serait-ce logique pour des militaires qui demandent une aide logistique et des équipements à la Cédéao et prétendent vouloir reconquérir le nord de tirer sur des troupes qui seraient envoyés par la même organisation?


Slate Afrique - Quel rôle joue l’Algérie dans la crise malienne? Peut-elle contribuer à une sortie de crise?


G.Y. - L’attitude de l’Algérie est souvent qualifiée d’ambiguë. Il est difficile de savoir si les autorités algériennes ont des propositions à faire pour aider à résoudre la crise. Un des problèmes –la présence du groupe Al Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) dans le nord du Mali depuis neuf ans– est un produit des années de terrorisme en Algérie. On peut penser qu’Alger préfère voir les groupes résiduels terroristes s’installer hors de son territoire. Mais l’Algérie abrite aussi depuis 2010 le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc installé à Tamanrasset dans le sud) des pays dit du «champ» (Algérie, Mauritanie, Niger et Mali) censé lutter contre les groupes armés qui entretiennent l’insécurité dans l’espace sahélo-saharien.


Avant le coup d’Etat de mars dernier, et alors que la rébellion du MNLA couvait, l’Algérie avait pour la première fois envoyé quelques instructeurs militaires au Mali. L’Algérie est contre le principe d’interventions militaires étrangères au nord-Mali, mais elle ne donne pas l’impression de vouloir intervenir elle-même, malgré son statut de puissance militaire régionale. Elle n’a pas forcément tort. Ce qui est nécessaire, c’est pour la Cédéao qui a jusque-là le leadership sur la crise malienne, c’est d’associer l’Algérie et la Mauritanie, non membres de la Cédéao, à ses efforts diplomatiques. L’agenda doit cependant rester malien.


Slate Afrique - Quel rôle jouent les puissances occidentales ?


G.Y. - Elles observent de très près les évènements au Mali, surtout au nord, en raison de la crainte d’une prise de contrôle durable de groupes armés islamistes d’un aussi grand espace et du risque que cela favorise une exportation du terrorisme vers des territoires plus stratégiques pour elles que le Mali. L’Europe est sans doute particulièrement inquiète compte tenu de la proximité géographique du Sahel. La France a des intérêts importants dans la région, le plus évident et le plus stratégique étant l’uranium du Niger, dont les gisements ne sont pas très éloignés du Nord-Mali où s’installe le désordre. Les Etats-Unis ont investi dans la formation des armées de la région, y compris l’armée malienne, sur la lutte anti-terroriste depuis des années dans le cadre d’un programme tout à fait officiel du Ministère de la Défense et du Département d’Etat. Ces puissances agissent prudemment dans la situation actuelle, en maintenant un contact étroit avec les gouvernements de la région et avec la Cédéao qui ne pourra pas se passer de leur soutien financier et peut-être militaire selon les évolutions à venir. Elles sont aussi attentives à la position de l’Algérie qui a une relation privilégiée avec les Etats-Unis dans le domaine sécuritaire et une relation bien plus compliquée avec la France, comme chacun le sait.   


Slate Afrique - La France est-elle active dans la recherche d’une sortie de crise? Comment le nouveau pouvoir français compte-t-il gérer le dossier malien?


G.Y. - Sur le plan politique intérieur, une donnée toujours importante et parfois centrale pour la définition de la politique extérieure, l’avenir des otages français retenus dans le Sahel est une préoccupation majeure. Le risque de l’installation d’un «Etat islamiste» au Nord-Mali en reprenant les mots de l’ancien président français est aussi une préoccupation pour les nouvelles autorités françaises, mais l’équipe Afrique de François Hollande a sans doute besoin d’un peu de temps pour donner de nouvelles orientations sur ce dossier. On peut s’attendre à un changement de style dans la communication officielle, mais l’action de la diplomatie française sera assujettie aux développements à Bamako et au niveau de la Cédéao.    


Slate Afrique - Quels sont les risques de propagation de la crise au-delà des frontières du Mali? L'arrivée de djihadistes venus du Pakistan et d'autres pays d'Afrique et du Moyen-Orient peut-elle avoir de graves conséquences sur l'avenir du Mali et de la région?


G.Y. - Les risques sont réels. C’est pour cela que des pays comme le Niger et la Mauritanie, mais aussi le Nigeria qui n’arrive pas à contenir l’activité terroriste de Boko Haram dans son nord, sont particulièrement mobilisés. Les Etats de la région n’ont pas les moyens de contrôler efficacement leurs frontières, ce qui signifie que des candidats au terrorisme et des armes peuvent passer aussi bien du nord au sud que de l’ouest à l’est, exportant l’insécurité dans l’ensemble de la région. Il n’y a pas d’appétit en Afrique de l’Ouest pour l’extrémisme religieux et encore moins pour un combat décentralisé à coups d’attentats terroristes et de prises d’otages, contre l’Occident dans la logique d’Al Qaida. Mais il ne suffit en réalité que d’un tout petit groupe de personnes motivées, ouest-africaines ou étrangères  à la région, de quelques leaders, d’argent et d’armes pour faire très mal à un pays. Il ne faut pas ignorer les conséquences économiques et sociales déjà graves d’une crise comme celle qui secoue le Mali. Malgré la corruption, le laxisme, des investissements insuffisants dans l’éducation et dans la modernisation des régions, l’économie malienne a progressé régulièrement pendant les vingt dernières années depuis la démocratisation des années 1991-1992.


D’abord et avant tout parce que le pays était stable et avait une bonne réputation. La crise actuelle va irrémédiablement fait reculer ce pays de plusieurs années sur le plan économique, social et sur le plan des libertés, donc de tout ce qui finalement rend les femmes et les hommes de ce pays plus heureux ou plus malheureux chaque jour. Quand un pays comme le Mali se grippe brutalement sur le plan économique, et que des dizaines de milliers de personnes sont déplacées ou réfugiées dans les pays voisins, les conséquences sont également dramatiques pour les perspectives de progrès dans l’ensemble de la région. L’Afrique de l’Ouest ne peut sortir de la pauvreté si un pays doit entrer en crise dès qu’un autre en sort. Je pense bien sûr à la Côte d’Ivoire qui essaie de se reconstruire. 


Propos recueillis par Pierre Cherruau

Mali: la menace d’un effondrement de l’Etat

Slate Afrique - Le capitaine Sanogo (auteur du coup d'Etat du 22 mars) contrôle-t-il réellement l’armée malienne?

Gilles Yabi - Le Mali est dans une situation marquée par une confusion générale et cela est vrai aussi bien sur le plan politique que militaire. On ne peut pas parler de contrôle de l’armée comme s’il s’agissait encore d’un bloc homogène avec un commandement perçu comme légitime par les membres des différents corps.

Les affrontements, il y a quelques semaines, entre les bérets verts, dont fait partie le capitaine Sanogo, et les bérets rouges, qui étaient proches de l’ancien président Amadou Toumani Touré (au pouvoir jusqu’au 22 mars 2012), ont montré que tous les militaires n’étaient pas solidaires avec la junte. Mais le dénouement de cet épisode a aussi prouvé que la junte de Kati disposait d’une base solide au sein de l’armée, ou du moins, qu’elle n’était pas rejetée massivement par la majorité des troupes.
Sanogo en est sorti renforcé. Il rassemble derrière lui ceux qui dans l’armée en voulaient depuis des années aux officiers et sous-officiers perçus comme étant personnellement proches de l’ancien président et collectivement accusés de corruption et de tous les autres maux.

SlateAfrique - La convention nationale peut elle déboucher sur une sortie de crise ? 


G.Y. - Le projet de convention nationale a été rejeté par le président intérimaire Dioncounda Traoré et par un grand nombre de partis politiques. Ce fut déjà le cas lorsque le capitaine Sanogo agitait cette proposition pour essayer de se maintenir à la tête de l’Etat après le putsch, et cherchait à montrer à l’opinion publique internationale que la junte bénéficiait du soutien de la population malienne.

Une convention nationale ou une conférence nationale n’est jamais en soi une solution à une crise. Elle ne peut aboutir à un résultat positif pour un pays que lorsque certaines conditions sont réunies, à commencer par une préparation minutieuse dans un contexte dépassionné. Toutes les composantes de la société politique et civile malienne n’ont jamais été autant divisées qu’en ce moment. Ce n’est pas dans un tel contexte qu’on peut organiser une convention nationale susceptible de décider d’une feuille de route pour sortir d’une crise profonde et multiforme.

Slate Afrique - Des affrontements sont-ils à craindre entre différentes factions de l’armée? 


G.Y. - Les affrontements ont déjà eu lieu entre factions de l’armée en pleine ville et cela fut un choc pour les populations de Bamako, une des villes les plus tranquilles en Afrique de l’Ouest. Pour des personnes comme moi qui ont vécu il n’y a pas si longtemps à Bamako, ces affrontements armés ont aussi représenté une tragédie à laquelle il fallait mettre fin au plus vite. Le coup d’Etat a ouvert la porte à toutes les dérives et on ne peut plus rien exclure, y compris de nouvelles tensions au sein de l’armée susceptibles de dégénérer en confrontations violentes.

On peut espérer que la clarification institutionnelle permette de réduire significativement ce risque en créant les conditions d’une remise sur pied de la chaîne de commandement des armées. L’attaque violente ce 21 mai sur le président intérimaire, alors qu’il était dans son bureau, est cependant l’illustration que tout est désormais possible au Mali, y compris le pire.

Slate Afrique - Le Sud du Mali est-il lui aussi menacé de fragmentation? 


G.Y. - Le risque n’est pas celui d’une fragmentation semblable à ce qui se passe dans le nord, avec la présence de divers groupes armés contrôlant des villes, des quartiers de ville et des villages. Au sud, la menace est celle d’un effondrement de l’Etat à la fois dans sa légitimité et dans sa capacité à offrir aux populations la sécurité et les services sociaux et économiques de base. La perte de contrôle total des trois régions du nord et le coup d’Etat  Bamako ont dramatiquement fragilisé l’édifice étatique malien. C’est la remise sur pied rapide de l’Etat qui est aujourd’hui prioritaire parce qu’aucun début de solution à la crise du nord ne peut être trouvé dans un contexte de grande faiblesse et de divisions des autorités civiles et militaires de l’Etat central.


Slate Afrique - Assiste-t-on aussi à une montée de l’islamisme radical dans le Sud du Mali ? 


G.Y. - Il faut être prudent et précis lorsque l’on parle de l’islamisme radical parce qu’il y a une tendance à confondre des courants islamiques très variés coexistant sur les mêmes territoires, qui défendent des pratiques religieuses différentes et recourent à des moyens différents pour diffuser ou imposer leurs visions.


La justification ou non du recours à la force dans cet objectif est un des facteurs discriminants entre ces groupes. Tous les mouvements islamistes radicaux ne prônent pas l’usage de la violence. Au Mali, au nord comme au sud, des groupes se réclamant chacun d’un Islam plus authentique que l’autre, tentent depuis des années de «convertir» les musulmans à des pratiques spécifiques, allant généralement dans le sens d’une application rigoureuse sinon littérale de la charia (loi islamique).

Au Mali comme dans beaucoup de pays africains à dominante musulmane ou chrétienne, des prêcheurs venus d’ailleurs se sont progressivement implantés. C’est aussi une dimension de la mondialisation, généralement ignorée. Au nord du Mali, un rapport de Crisis Group soulignait en 2005 l’activité de prêcheurs pakistanais du courant Jama’at Al-Tabligh (ou Da’wa) d’origine asiatique. L’ancien rebelle touareg aujourd’hui chef d’Ansar Dine Iyad Ag Ghali était devenu le leader spirituel des Tablighis au Mali.

Il faut donc comprendre que l’agenda islamiste – dans le sens de la diffusion d’une nouvelle manière pour des populations musulmanes de vivre au quotidien leur foi - n’est pas apparu subitement au nord du Mali. Cela est vrai aussi au sud. Des courants importés d’ailleurs, que ce soit du Pakistan ou de l’Arabie saoudite, influencent les dynamiques religieuses locales et conduisent à la modification des pratiques de groupes de plus en plus importants au sein de la communauté musulmane, dans un sens plus conservateur, et pour certains, dans un extrémisme qui peut tolérer l’usage de la violence pour imposer leur vision de l’Islam.


Là encore, il faut décrypter les évolutions de la société malienne dans le domaine religieux  de manière fine et faire la distinction entre la montée probable d’un conservatisme religieux et celle, peu probable, d’un extrémisme flirtant avec la violence. Il faut rappeler que la mobilisation organisée par le Haut conseil islamique du Mali à Bamako contre un projet de code de la famille jugé trop progressiste et contraire aux valeurs traditionnelles de la société malienne avait poussé le gouvernement et le parlement à reculer, au grand dam des organisations de défense des droits des femmes… et de l’Homme.

Ce signe d’une puissante capacité de mobilisation d’une masse de personnes sur le thème de l’Islam – un grand stade de Bamako avait été rempli par des manifestants à l’appel du Haut Conseil -  traduit la force du conservatisme mais ne signifie pas par exemple qu’il y aurait une demande ou un désir d’imposition de la charia dans le sud du Mali. 

Slate Afrique - Les hommes du capitaine Sanogo affichent leur volonté de «nettoyer» la société et de lutter contre la corruption. Mais sont-ils eux-mêmes irréprochables? Certains d’entre ne sont-ils pas déjà impliqués dans des trafics? 


G.Y. - Chaque fois qu’un coup d’Etat est perpétré dans la région, ses auteurs proclament leur volonté de sauver la nation de la décadence incarnée par le régime destitué et se présentent comme les seuls qui soient du côté des masses exploitées par la classe dirigeante des années précédentes. Il n’y a donc rien de surprenant et de nouveau dans le discours politique de la junte malienne. Sont-ils irréprochables? Je n’en sais rien.


De fait, ceux qui jouent les premiers rôles dans la junte n’étaient pas dans des positions au sein de l’armée leur permettant de bénéficier des opportunités d’enrichissement qui s’offraient aux anciens chefs. Mais cela constitue-t-il un gage d’intégrité à toute épreuve? Comment distingue-t-on ceux qui condamnent la corruption et l’enrichissement illicite des dirigeants civils et militaires parce qu’ils abhorrent l’accaparement des ressources du pays et défendent une rupture réelle dans le mode de gouvernance de ceux qui ne sont contre la corruption et le laxisme parce qu’ils ont été exclus du cercle des profiteurs?


Propos recueillis par Pierre Cherruau