Pour ceux qui ont suivi les développements de la crise politique et du conflit armé en Côte d’Ivoire sur la longue durée, et ne sont mus ni par une franche antipathie pour l’historien populiste Laurent Gbagbo ni par une sympathie béate pour l’économiste mondain Alassane Ouattara, encore moins par une quelconque perception angélique des Forces nouvelles de Guillaume Soro, l’identité des responsables de l’actuel pourrissement de la situation ne fait aucun doute. Mais ceux qui doivent en être convaincus, ce sont les citoyens ivoiriens qui ont voté pour Gbagbo le 28 novembre dernier, qui continuent à le soutenir aujourd’hui et qui se laissent abuser par les programmes de propagande de la Radio télévision ivoirienne (RTI). Ces Ivoiriens-là qui constituent une grosse minorité ne méritent ni diabolisation ni mépris condescendant. Il est urgent de les convaincre qu’ils sont en train de creuser la tombe de la Côte d’Ivoire qu’ils aiment tant.
Le second tour d’une élection présidentielle préparée pendant cinq ans a été organisé le 28 novembre dernier. Les conditions de la tenue de ce scrutin – notamment la présence de deux forces armées ivoiriennes sur le territoire - n’étaient certes pas idéales mais tous les acteurs politiques ont convenu de solliciter les suffrages de leurs concitoyens dans ces circonstances et sur la base d’une série de compromis imparfaits comme c’est le cas dans tout processus de paix. Sur le plan de l’organisation technique et logistique et des dispositifs visant à garantir la sincérité des résultats, l’élection censée sortir la Côte d’Ivoire de la crise a été l’une des plus crédibles du sous-continent subsaharien.
La certitude de la défaite et du coup de force institutionnel
Le président sortant Laurent Gbagbo en tête à l’issue du premier tour a perdu au second essentiellement parce qu’il a réuni contre lui le Rassemblement des Républicains (RDR) d’Alassane Ouattara outrageusement dominant dans les régions du nord du pays et le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Henri Konan Bédié solidement implanté dans les régions du centre et de l’est. On peut disserter à longueur de journée sur l’inconséquence du vote régionaliste et ethnique et estimer que le candidat Gbagbo a été victime du poids démographique relativement faible de son électorat « captif » naturel lié à sa région d’origine et aux solidarités ethniques. Le fait est que les électeurs ivoiriens ont fait chacun un choix et que leurs suffrages agrégés ont donné une nette majorité de 54 % à Alassane Ouattara.
Mais on ne peut balayer du revers de la main les plaintes déposées auprès du Conseil constitutionnel par le candidat donné perdant, Laurent Gbagbo. Faisons l’hypothèse hautement improbable qu’une vaste obstruction des électeurs favorables au président sortant dans sept départements du nord et du centre ait permis à Ouattara d’écraser son adversaire au second tour, comme ce fut déjà le cas au premier. L’article 64 du code électoral ivoirien en vigueur est d’une inattaquable limpidité. Il prescrit l’annulation de l’élection en cas d’irrégularités de grande ampleur susceptibles de modifier le résultat final du scrutin et l’organisation d’une nouvelle élection dans les 45 jours. En aucun cas, il ne permettait au Conseil constitutionnel d’annuler les suffrages de près de 600 000 électeurs, de refaire les calculs et d’inverser sur cette base le résultat final du scrutin. La décision du Conseil constitutionnel était donc grossièrement illégale.
L’argument définitif du camp Gbagbo consiste au fond à asséner que le Conseil constitutionnel parce qu’il est le juge ultime de l’élection présidentielle peut déclarer président qui il veut et n’a de comptes à rendre à personne même lorsqu’il viole outrageusement la loi. Un argument imparable qui a reconduit Laurent Gbagbo à la tête d’une Côte d’Ivoire qui se rapproche dangereusement en cette fin d’année 2010 d’une déliquescence absolue et d’une sale guerre civile, celle qu’acteurs nationaux, régionaux et internationaux pensaient avoir finalement conjurée.
L’efficacité de la diversion nationaliste
Les programmes diffusés par la télévision publique ivoirienne complètement contrôlée par le camp de Laurent Gbagbo depuis le lendemain de l’élection sont aussi ahurissants que redoutablement efficaces auprès d’une large frange d’une population jeune qui n’a connu que le marasme économique, la crise éducative et l’écroulement de tous ses repères depuis une vingtaine d’années. Elle est réceptive au discours des pseudo-intellectuels qui défilent sur les plateaux de la RTI pour leur expliquer que Gbagbo est victime d’un complot international parce qu’il est le seul authentique combattant de l’indépendance politique et économique de la Côte d’Ivoire et l’unique rempart contre le chouchou de « l’étranger », le président élu Alassane Ouattara.
La rhétorique nationaliste porte au-delà des frontières ivoiriennes, et jusque dans les maquis de plusieurs villes d’Afrique de l’ouest et même du centre. Pro et anti-Gbagbo Camerounais se sont violemment affrontés dans des bars de Douala. Comme à Paris où ce sont des Ivoiriens des deux bords politiques qui n’hésitent plus à régler leurs comptes au couteau. Les uns s’insurgent contre la volonté de la France et des grandes puissances d’imposer un président à la Côte d’Ivoire. Les autres rappellent que ce sont les Ivoiriens qui ont majoritairement accordé leurs voix à Ouattara le 28 novembre dernier. Les invités spéciaux de la RTI ont eux depuis longtemps relégué l’élection au second plan. Ils ne parlent que de néocolonialisme, de manque de respect pour les dignes institutions ivoiriennes, de lutte pour l’indépendance totale de l’Afrique et du courage exceptionnel de celui qui l’incarne à leurs yeux, Laurent Gbagbo.
La réalité est plus prosaïque. Un président sortant a perdu une élection avec un score honorable de 45 % et a refusé de l’accepter. Contrairement à un Robert Mugabe au Zimbabwe et à un Mwaï Kibaki au Kenya, le hold-up électoral de Gbagbo a été perpétré dans un pays qui a connu une guerre civile doublée d’une division du territoire et pas seulement une crise politique. C’est pour cela qu’une opération de maintien de la paix est présente en Côte d’Ivoire depuis 2004 et que le chef de cette mission a reçu du Conseil de sécurité un mandat de certification de toutes les étapes du processus électoral. Les partisans de Laurent Gbagbo font semblant de découvrir que l’élection présidentielle de cette année n’était pas une élection normale dans un pays en paix. En trois semaines, la stratégie de tension soigneusement mise en œuvre a radicalement approfondi le fossé d’incompréhension et de méfiance entre sympathisants présumés respectifs de Ouattara et de Gbagbo dans tous les quartiers d’Abidjan et du reste du pays.
L’obsession du suicide
L’odeur de la mort est de retour dans un pays qui était promis au redécollage économique en cas d’élection incontestée d’un président, qu’il s’appelât Gbagbo, Ouattara ou Bédié, suivie d’élections législatives, départementales et locales qui auraient permis de recaser une bonne partie des élites ivoiriennes de tous bords. Est-ce en replongeant son pays dans une crise désormais inextricable que Laurent Gbagbo et son clan favorisent-ils la deuxième indépendance de la Côte d’Ivoire ? Est-ce en reportant de cinq ou dix ans supplémentaires la relance de l’économie du pays et de la région qu’ils œuvrent à la « libération » totale de l’Afrique du joug des puissances étrangères ? Est-ce en faisant prononcer des décisions ridicules par la plus haute juridiction de leur pays qu’ils feront respecter les institutions des États africains souverains par les donneurs de leçons de l’Occident ?
La situation postélectorale de la Côte d’Ivoire est extrêmement grave. La polarisation de la société ivoirienne savamment provoquée et exaltée par les propagandistes des médias publics et le ministre de la « rue » promu ministre de la Jeunesse de Gbagbo rend la perspective d’une « explication finale » plus crédible que jamais. Pour de nombreuses familles, l’heure du deuil a déjà sonné. Faut-il absolument que la Côte d’Ivoire cède à la tentation de la guerre civile totale pour que toutes ses élites politiques et militaires comprennent qu’il n’y a aucune alternative à la coexistence pacifique de toutes ses communautés, au respect du verdict des urnes et à la cogestion des institutions de l’État par les femmes et les hommes de toutes régions et de tous bords politiques ?
La stratégie du clan Gbagbo est suicidaire. Seul contre la CEDEAO, l’Union africaine, l’Union européenne, les États-Unis et capable de refuser de prendre l’appel téléphonique de Barack Obama, Laurent Gbagbo a définitivement prouvé au monde qu’il était « garçon » comme on dit dans les quartiers populaires d’Abidjan. Simone Gbagbo aussi est indubitablement garçon. Chapeau bas. Il est temps de montrer qu’ils sont aussi capables de faire preuve d’humanité et d’empathie pour tous leurs concitoyens, du sud, du nord, de l’est et de l’ouest. Faut-il vraiment plomber l’avenir de millions de personnes, d’un pays et d’une région juste pour gagner une place au panthéon des héros des luttes de libération africaines ?
(Publié sur afrik.com le 22 décembre 2010)
mercredi 22 décembre 2010
lundi 6 décembre 2010
Requiem pour la démocratie en Côte d'Ivoire
Couvre-feu décrété dès la veille du second tour de l’élection présidentielle, fermeture des frontières, suspension de la diffusion des signaux des chaînes des radios et télévisions étrangères d’informations internationales, transformation de la radio télévision ivoirienne (RTI) en média de propagande, serments d’allégeance d’officiers supérieurs de l’armée, multiplication des interventions meurtrières des forces de défense et de sécurité dans les quartiers de la ville d’Abidjan en ébullition.
C’est dans cette ambiance de requiem pour la démocratie et les libertés que le candidat-président Laurent Gbagbo a prêté serment le samedi 4 décembre 2010 devant le Conseil constitutionnel qui l’a déclaré vainqueur de l’élection la veille. Huit années de médiations, d’accords de paix, de présence de forces internationales, d’enfoncement d’une majorité d’Ivoiriens dans la pauvreté, d’enrichissement accéléré d’une poignée d’élites politiques et militaires de tous bords et de toutes origines, d’effondrement du système éducatif et des valeurs collectives pour en arriver là ?
Ceux qui, à l’intérieur et à l’extérieur de la Côte d’Ivoire, avaient fini par se laisser berner par les codes de bonne conduite, les engagements préélectoraux pompeux et les amabilités des candidats lors du débat présidentiel inédit sur fond des couleurs orange, blanc et vert du drapeau ivoirien en sont aujourd’hui pour leurs frais. La stratégie de la tension a été tranquillement mise en route par le camp du président sortant dès la veille du second tour. Il ne restait plus qu’à dérouler en une semaine le plan fondé sur l’entrée en jeu à l’ultime étape du processus électoral du Conseil constitutionnel entièrement dévoué au candidat Gbagbo.
« On gagne ou on gagne »
Ce plan allait permettre à chacun de saisir le sens et le sérieux d’un des slogans de campagne de Gbagbo, « On gagne ou on gagne ». Le candidat de La majorité présidentielle (LMP) a perdu avec 45,9 % des voix contre 54,1 % pour son rival Alassane Ouattara le 2 décembre selon la Commission électorale indépendante (CEI) avant de gagner le lendemain avec 51,4 % des voix selon la décision expéditive du Conseil constitutionnel. Dans tous les cas, il ne pouvait que gagner en effet.
Laurent Gbagbo avait ses chances au cours de cette élection et contrairement à ce que nombre d’observateurs étrangers laissaient croire depuis des années, il dispose d’une base électorale solide en Côte d’Ivoire. Il avait ses chances mais il n’en avait pas plus que ses deux principaux adversaires, l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara (Rassemblement des républicains, RDR) et l’ancien président Henri Konan Bédié (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI). Gbagbo a obtenu 38 % des voix au premier tour, devant Ouattara (32 %) et Bédié (25 %). Face à l’alliance politique entre les deux opposants au sein du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), Gbagbo pouvait encore espérer gagner au second tour mais il n’était à l’évidence plus le favori.
La mouvance présidentielle n’avait jamais pensé que le pacte politique entre Ouattara et Bédié tiendrait jusqu’au bout. Dès le 29 novembre, lendemain du jour de vote, les déclarations du porte-parole de campagne du président sortant Pascal Affi N’Guessan focalisées sur la dénonciation d’incidents et d’absence de transparence électorale dans le nord du pays témoignaient de la fébrilité de son camp et ne pouvaient que donner de l’épaisseur aux rumeurs insistantes créditant Alassane Ouattara d’une victoire nette.
Les Ivoiriens ont massivement voté le 28 novembre malgré l’atmosphère tendue des derniers jours de la campagne, malgré les incidents mortels à la veille du scrutin et en dépit de la décision présidentielle soudaine du couvre-feu nocturne. Ils l’ont généralement fait sans entraves et sans pressions. Généralement mais pas partout. Il y a eu volonté d’empêcher des électeurs de voter par des pressions et des violences physiques dans plusieurs localités du pays, que ce soit dans certains quartiers d’Abidjan, dans l’ouest ou dans le nord. Ces différentes manœuvres antidémocratiques ont-elles altéré les résultats consignés dans les procès-verbaux qui ont permis à la CEI de publier les résultats provisoires, certes hors délai ? Si oui, quel est le nombre de bureaux de vote et le nombre de suffrages concernés dans chacun des départements évoqués dans les requêtes déposées par le candidat Gbagbo ?
La bénédiction des "Sages"
Le Conseil constitutionnel ne s’est pas embarrassé de ce genre de détails. Il a annulé les résultats du scrutin dans tous les bureaux de vote des départements de Bouaké, Korhogo, Ferkessédougou, Katiola, Boundiali, Dabakala et Séguéla. Soit 597 010 suffrages exprimés correspondant à 13 % des votants au second tour. Juste ce qu’il fallait pour inverser le résultat global et déclarer Laurent Gbagbo président.
L’instrumentalisation du Conseil constitutionnel - composé du président Paul Yao N’Dré, de trois conseillers désignés par le président Gbagbo et de trois autres conseillers désignés par le président de l’Assemblée nationale également issu du parti présidentiel -, et le retour de la rhétorique de dénonciation d’un « coup d’État de l’étranger » visant à installer envers et contre tout Ouattara à la présidence ne font que divertir l’opinion ivoirienne de la seule question qui vaille : la majorité des électeurs qui se sont rendus aux urnes le 28 novembre dernier ont-ils choisi de reconduire Laurent Gbagbo ou de confier la direction du pays à Alassane Ouattara ? La réponse fournie par les 20 073 procès-verbaux de dépouillement collectés par la CEI et également vérifiés par la mission de l’ONU dans le pays est claire.
Le seul moyen d’annuler la victoire de Ouattara était d’invalider massivement les suffrages exprimés dans les départements du nord et du centre. Au premier tour, Gbagbo n’avait pas contesté le résultat dérisoire de 6,5 % des voix qu’il avait obtenu dans la région des Savanes (Boundiali, Ferkessédougou et Korhogo en font partie), ni celui de 9,4 % réalisé dans la région de la Vallée du Bandama (comprenant notamment Bouaké, Dabakala, Katiola). Dans la région du Worodougou qui inclut Séguéla, Gbagbo n’avait également obtenu que 6,94 %. Annuler tous les suffrages dans les départements où on est écrasé par l’adversaire est un moyen sûr de gagner. On gagne ou on gagne. Ils avaient prévenu.
Au moment de prendre leur décision, les membres du Conseil constitutionnel se sont-ils souvenus de la soirée du 6 octobre 2000, déjà sous couvre-feu, lorsque le président de la Cour Suprême d’alors Tia Koné fit la longue lecture de l’arrêt de la chambre constitutionnelle invalidant sept candidatures à l’élection présidentielle émanant de deux des trois grands partis du pays, le RDR et le PDCI ? Cette décision avait permis au chef de la junte militaire Robert Guéi d’affronter dans les urnes le 22 octobre 2000 un seul rival sérieux, Laurent Gbagbo.
L’argumentaire juridique fallacieux servi par la Cour suprême avait beaucoup de mal à cacher la volonté du général Guéi d’exclure tout simplement de la course les adversaires politiques qu’il redoutait le plus. On sait dans quelles conditions s’est déroulée l’élection présidentielle d’octobre 2000 qui a permis à Laurent Gbagbo d’accéder au pouvoir et ce qu’il est advenu de la Côte d’Ivoire pendant la décennie qui a suivi. Paul Yao N’Dré et ses pairs, supposés hommes de droit ou sages compétents et d’excellente moralité, ont choisi dix ans plus tard de suivre les pas de Tia Koné en se servant d’une institution dont le rôle est sacré dans une démocratie pour satisfaire un camp politique au mépris du droit et de l’intérêt général.
L’enchaînement des causes et des conséquences est une certitude. On peut affirmer aujourd’hui sans le moindre doute que l’élection présidentielle censée sortir le pays de la crise et organisée à coups de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA n’a fait que relancer la tragédie ivoirienne. Laurent Gbagbo aurait pu gagner régulièrement cette élection si lui et ses proches collaborateurs avaient fait d’autres choix que ceux de l’agressivité, de la diabolisation des adversaires et du déni de leur part de responsabilité dans la déliquescence de la Côte d’Ivoire depuis une décennie.
Les risques d’une guerre civile
Ils sont restés dans le registre de la tension, de la dramatisation, de la violence verbale et de la victimisation. Ils ont échoué à séduire la majorité des électeurs avec leur discours et leur bilan. 45,9 % des votants du 28 novembre ont voté Gbagbo. C’est un résultat honorable mais ce n’est pas la majorité. Il ne restait plus qu’à accepter dignement la défaite et à se préparer pour les élections législatives, départementales et locales à venir. C’était manifestement trop leur demander. Le fauteuil présidentiel ou rien.
La vraie guerre civile n’a peut-être pas encore commencé en Côte d’Ivoire. L’écrasante majorité des Ivoiriens n’en veut pas. Elle l’a montré en participant massivement aux deux scrutins. Elle croyait réellement en la promesse d’une sortie de crise par l’élection incontestable d’un président. Tous les Ivoiriens que j’ai rencontrés à Abidjan pendant les huit jours précédant le second tour souhaitaient ardemment que le pays retrouve une vie normale essentielle pour le redécollage économique.
Au terme d’un interminable processus de paix, les Ivoiriens ont deux présidents : Alassane Ouattara reconnu par l’organisation régionale ouest-africaine, l’Union africaine, les États-Unis, l’Europe communautaire, l’ONU ; et Laurent Gbagbo qui a prêté serment devant la plus haute juridiction du pays. Le « candidat de l’étranger » et le « candidat 100% pour la Côte d’Ivoire » sont respectivement devenus le « président de l’étranger » et le « président des Ivoiriens ». Le problème le plus grave, ce n’est peut-être pas le fait que Gbagbo ait été davantage désigné président par le Conseil constitutionnel qu’élu par les Ivoiriens. On pourrait cyniquement arguer qu’après tout quelques autres présidents en Afrique et dans le monde n’ont pas été choisis par leur peuple.
Le problème le plus grave est que la légitimité de Gbagbo ne sera jamais reconnue par une large partie de la population ivoirienne, avec une intensité décroissante du rejet du nord au sud. Gbagbo et ses cadres le savaient parfaitement avant de réaliser le passage en force par le truchement du Conseil constitutionnel. S’ils ont quand même mis en œuvre le plan de confiscation du pouvoir, verrouillé militairement Abidjan et pris le contrôle de l’information intérieure par le biais de la propagande de la RTI et de la coupure des signaux des médias étrangers, c’est qu’ils sont prêts à en assumer les conséquences. Contrairement à leurs compatriotes, ils ne sont pas fatigués de la crise permanente. Ils sont prêts pour une nouvelle bataille.
Le « On gagne ou on gagne » et les chants de campagne pleins d’humour seront beaucoup moins drôles lorsque s’empileront les cadavres d’une nouvelle guerre civile. Les victimes éternelles engoncées dans leur mauvaise foi expliqueront alors que rien, absolument rien, ne peut justifier la contestation violente de l’autorité d’un président « démocratiquement élu ». On gagne ou on met le feu au pays. C’est ce que chacun aurait dû comprendre depuis le début.
C’est dans cette ambiance de requiem pour la démocratie et les libertés que le candidat-président Laurent Gbagbo a prêté serment le samedi 4 décembre 2010 devant le Conseil constitutionnel qui l’a déclaré vainqueur de l’élection la veille. Huit années de médiations, d’accords de paix, de présence de forces internationales, d’enfoncement d’une majorité d’Ivoiriens dans la pauvreté, d’enrichissement accéléré d’une poignée d’élites politiques et militaires de tous bords et de toutes origines, d’effondrement du système éducatif et des valeurs collectives pour en arriver là ?
Ceux qui, à l’intérieur et à l’extérieur de la Côte d’Ivoire, avaient fini par se laisser berner par les codes de bonne conduite, les engagements préélectoraux pompeux et les amabilités des candidats lors du débat présidentiel inédit sur fond des couleurs orange, blanc et vert du drapeau ivoirien en sont aujourd’hui pour leurs frais. La stratégie de la tension a été tranquillement mise en route par le camp du président sortant dès la veille du second tour. Il ne restait plus qu’à dérouler en une semaine le plan fondé sur l’entrée en jeu à l’ultime étape du processus électoral du Conseil constitutionnel entièrement dévoué au candidat Gbagbo.
« On gagne ou on gagne »
Ce plan allait permettre à chacun de saisir le sens et le sérieux d’un des slogans de campagne de Gbagbo, « On gagne ou on gagne ». Le candidat de La majorité présidentielle (LMP) a perdu avec 45,9 % des voix contre 54,1 % pour son rival Alassane Ouattara le 2 décembre selon la Commission électorale indépendante (CEI) avant de gagner le lendemain avec 51,4 % des voix selon la décision expéditive du Conseil constitutionnel. Dans tous les cas, il ne pouvait que gagner en effet.
Laurent Gbagbo avait ses chances au cours de cette élection et contrairement à ce que nombre d’observateurs étrangers laissaient croire depuis des années, il dispose d’une base électorale solide en Côte d’Ivoire. Il avait ses chances mais il n’en avait pas plus que ses deux principaux adversaires, l’ancien Premier ministre Alassane Ouattara (Rassemblement des républicains, RDR) et l’ancien président Henri Konan Bédié (Parti démocratique de Côte d’Ivoire, PDCI). Gbagbo a obtenu 38 % des voix au premier tour, devant Ouattara (32 %) et Bédié (25 %). Face à l’alliance politique entre les deux opposants au sein du Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), Gbagbo pouvait encore espérer gagner au second tour mais il n’était à l’évidence plus le favori.
La mouvance présidentielle n’avait jamais pensé que le pacte politique entre Ouattara et Bédié tiendrait jusqu’au bout. Dès le 29 novembre, lendemain du jour de vote, les déclarations du porte-parole de campagne du président sortant Pascal Affi N’Guessan focalisées sur la dénonciation d’incidents et d’absence de transparence électorale dans le nord du pays témoignaient de la fébrilité de son camp et ne pouvaient que donner de l’épaisseur aux rumeurs insistantes créditant Alassane Ouattara d’une victoire nette.
Les Ivoiriens ont massivement voté le 28 novembre malgré l’atmosphère tendue des derniers jours de la campagne, malgré les incidents mortels à la veille du scrutin et en dépit de la décision présidentielle soudaine du couvre-feu nocturne. Ils l’ont généralement fait sans entraves et sans pressions. Généralement mais pas partout. Il y a eu volonté d’empêcher des électeurs de voter par des pressions et des violences physiques dans plusieurs localités du pays, que ce soit dans certains quartiers d’Abidjan, dans l’ouest ou dans le nord. Ces différentes manœuvres antidémocratiques ont-elles altéré les résultats consignés dans les procès-verbaux qui ont permis à la CEI de publier les résultats provisoires, certes hors délai ? Si oui, quel est le nombre de bureaux de vote et le nombre de suffrages concernés dans chacun des départements évoqués dans les requêtes déposées par le candidat Gbagbo ?
La bénédiction des "Sages"
Le Conseil constitutionnel ne s’est pas embarrassé de ce genre de détails. Il a annulé les résultats du scrutin dans tous les bureaux de vote des départements de Bouaké, Korhogo, Ferkessédougou, Katiola, Boundiali, Dabakala et Séguéla. Soit 597 010 suffrages exprimés correspondant à 13 % des votants au second tour. Juste ce qu’il fallait pour inverser le résultat global et déclarer Laurent Gbagbo président.
L’instrumentalisation du Conseil constitutionnel - composé du président Paul Yao N’Dré, de trois conseillers désignés par le président Gbagbo et de trois autres conseillers désignés par le président de l’Assemblée nationale également issu du parti présidentiel -, et le retour de la rhétorique de dénonciation d’un « coup d’État de l’étranger » visant à installer envers et contre tout Ouattara à la présidence ne font que divertir l’opinion ivoirienne de la seule question qui vaille : la majorité des électeurs qui se sont rendus aux urnes le 28 novembre dernier ont-ils choisi de reconduire Laurent Gbagbo ou de confier la direction du pays à Alassane Ouattara ? La réponse fournie par les 20 073 procès-verbaux de dépouillement collectés par la CEI et également vérifiés par la mission de l’ONU dans le pays est claire.
Le seul moyen d’annuler la victoire de Ouattara était d’invalider massivement les suffrages exprimés dans les départements du nord et du centre. Au premier tour, Gbagbo n’avait pas contesté le résultat dérisoire de 6,5 % des voix qu’il avait obtenu dans la région des Savanes (Boundiali, Ferkessédougou et Korhogo en font partie), ni celui de 9,4 % réalisé dans la région de la Vallée du Bandama (comprenant notamment Bouaké, Dabakala, Katiola). Dans la région du Worodougou qui inclut Séguéla, Gbagbo n’avait également obtenu que 6,94 %. Annuler tous les suffrages dans les départements où on est écrasé par l’adversaire est un moyen sûr de gagner. On gagne ou on gagne. Ils avaient prévenu.
Au moment de prendre leur décision, les membres du Conseil constitutionnel se sont-ils souvenus de la soirée du 6 octobre 2000, déjà sous couvre-feu, lorsque le président de la Cour Suprême d’alors Tia Koné fit la longue lecture de l’arrêt de la chambre constitutionnelle invalidant sept candidatures à l’élection présidentielle émanant de deux des trois grands partis du pays, le RDR et le PDCI ? Cette décision avait permis au chef de la junte militaire Robert Guéi d’affronter dans les urnes le 22 octobre 2000 un seul rival sérieux, Laurent Gbagbo.
L’argumentaire juridique fallacieux servi par la Cour suprême avait beaucoup de mal à cacher la volonté du général Guéi d’exclure tout simplement de la course les adversaires politiques qu’il redoutait le plus. On sait dans quelles conditions s’est déroulée l’élection présidentielle d’octobre 2000 qui a permis à Laurent Gbagbo d’accéder au pouvoir et ce qu’il est advenu de la Côte d’Ivoire pendant la décennie qui a suivi. Paul Yao N’Dré et ses pairs, supposés hommes de droit ou sages compétents et d’excellente moralité, ont choisi dix ans plus tard de suivre les pas de Tia Koné en se servant d’une institution dont le rôle est sacré dans une démocratie pour satisfaire un camp politique au mépris du droit et de l’intérêt général.
L’enchaînement des causes et des conséquences est une certitude. On peut affirmer aujourd’hui sans le moindre doute que l’élection présidentielle censée sortir le pays de la crise et organisée à coups de plusieurs dizaines de milliards de francs CFA n’a fait que relancer la tragédie ivoirienne. Laurent Gbagbo aurait pu gagner régulièrement cette élection si lui et ses proches collaborateurs avaient fait d’autres choix que ceux de l’agressivité, de la diabolisation des adversaires et du déni de leur part de responsabilité dans la déliquescence de la Côte d’Ivoire depuis une décennie.
Les risques d’une guerre civile
Ils sont restés dans le registre de la tension, de la dramatisation, de la violence verbale et de la victimisation. Ils ont échoué à séduire la majorité des électeurs avec leur discours et leur bilan. 45,9 % des votants du 28 novembre ont voté Gbagbo. C’est un résultat honorable mais ce n’est pas la majorité. Il ne restait plus qu’à accepter dignement la défaite et à se préparer pour les élections législatives, départementales et locales à venir. C’était manifestement trop leur demander. Le fauteuil présidentiel ou rien.
La vraie guerre civile n’a peut-être pas encore commencé en Côte d’Ivoire. L’écrasante majorité des Ivoiriens n’en veut pas. Elle l’a montré en participant massivement aux deux scrutins. Elle croyait réellement en la promesse d’une sortie de crise par l’élection incontestable d’un président. Tous les Ivoiriens que j’ai rencontrés à Abidjan pendant les huit jours précédant le second tour souhaitaient ardemment que le pays retrouve une vie normale essentielle pour le redécollage économique.
Au terme d’un interminable processus de paix, les Ivoiriens ont deux présidents : Alassane Ouattara reconnu par l’organisation régionale ouest-africaine, l’Union africaine, les États-Unis, l’Europe communautaire, l’ONU ; et Laurent Gbagbo qui a prêté serment devant la plus haute juridiction du pays. Le « candidat de l’étranger » et le « candidat 100% pour la Côte d’Ivoire » sont respectivement devenus le « président de l’étranger » et le « président des Ivoiriens ». Le problème le plus grave, ce n’est peut-être pas le fait que Gbagbo ait été davantage désigné président par le Conseil constitutionnel qu’élu par les Ivoiriens. On pourrait cyniquement arguer qu’après tout quelques autres présidents en Afrique et dans le monde n’ont pas été choisis par leur peuple.
Le problème le plus grave est que la légitimité de Gbagbo ne sera jamais reconnue par une large partie de la population ivoirienne, avec une intensité décroissante du rejet du nord au sud. Gbagbo et ses cadres le savaient parfaitement avant de réaliser le passage en force par le truchement du Conseil constitutionnel. S’ils ont quand même mis en œuvre le plan de confiscation du pouvoir, verrouillé militairement Abidjan et pris le contrôle de l’information intérieure par le biais de la propagande de la RTI et de la coupure des signaux des médias étrangers, c’est qu’ils sont prêts à en assumer les conséquences. Contrairement à leurs compatriotes, ils ne sont pas fatigués de la crise permanente. Ils sont prêts pour une nouvelle bataille.
Le « On gagne ou on gagne » et les chants de campagne pleins d’humour seront beaucoup moins drôles lorsque s’empileront les cadavres d’une nouvelle guerre civile. Les victimes éternelles engoncées dans leur mauvaise foi expliqueront alors que rien, absolument rien, ne peut justifier la contestation violente de l’autorité d’un président « démocratiquement élu ». On gagne ou on met le feu au pays. C’est ce que chacun aurait dû comprendre depuis le début.
mercredi 27 octobre 2010
Montrer que la Côte d'Ivoire peut sortir d’une crise politique profonde par une élection démocratique
Suspicion tous azimuts
Malgré les déclarations et les promesses des uns et des autres, le doute aura subsisté jusqu’au dernier jour sur la tenue du premier tour la présidentielle en Côte d'Ivoire. Ainsi, à dix jours du scrutin, les représentants des partis d’opposition au sein de la CEI ont contesté le rôle technique mais crucial confié à une société privée, filiale d’un bureau d’étude national dirigé par un proche du président Gbagbo, dans le traitement informatique des résultats issus des urnes. Après plusieurs réunions de crise, la commission électorale a annoncé avoir renoncé au traitement informatique et adopté le comptage manuel sur la base des procès-verbaux de dépouillement qui seront établis dans chaque bureau de vote. Le Front patriotique ivoirien (FPI) du candidat-président Gbagbo, en minorité au sein de commission électorale, a immédiatement qualifié cette décision d’inacceptable. Le Premier ministre Guillaume Soro a enfilé une énième fois son costume de négociateur et a fini par parvenir à une solution consensuelle sur le comptage des voix qui intègre finalement un traitement informatique mais sous le contrôle d’un comité d’expert, ce qui donnerait bien plus de chances à la commission électorale de proclamer les résultats provisoires dans le délai de trois jours maximum fixé par la loi. Cette soudaine montée de fièvre illustre la fragilité de la cohésion au sein d’une commission électorale qui est une agrégation des intérêts des partis politiques.
Quels sont les risques d’incidents le jour de l’élection ?
Le 31 octobre, le risque de dérapages violents devrait être plutôt faible, si les agents électoraux dépêchés dans tous les bureaux ont été bien formés sur les procédures et que le matériel électoral complet ne fait défaut nulle part. Les erreurs constatées sur un nombre apparemment non négligeable de cartes d’électeurs – noms mal orthographiés, inversion du nom et du prénom, voire erreur sur la photo -, risquent cependant d’empêcher certains de voter, et bien sûr de générer des frustrations. Le calme et la maîtrise des agents électoraux ainsi que la présence effective des forces chargées de la sécurisation des bureaux de vote seront déterminants pour contenir d’inévitables accès de nervosité d’électeurs déçus ici et là.
Il n’y a cependant, à priori, pas de raison de s’attendre à une multiplication d’incidents le jour de vote de nature à remettre en cause l’ensemble du scrutin. Par contre, dans les fiefs électoraux des trois candidats favoris, Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, il n'est pas exclu que des groupes de militants veuillent empêcher les électeurs présumés des adversaires de leur candidat de voter librement. On courrait alors le risque de passer d’incidents mineurs à des dérapages majeurs susceptibles de conduire à des demandes d’annulations de la totalité des suffrages dans de grandes circonscriptions électorales. Dans ce cas, le scénario d’un déchirement au sein de la CEI entre la fin du vote et la proclamation des résultats provisoires et d’une contestation par anticipation de l’arbitrage ultime d’un Conseil constitutionnel présumé favorable au président sortant, sera - hélas- le plus probable.
Faut-il s’attendre à une contestation postélectorale ?
Une excellente organisation du scrutin de l’ouverture des bureaux de vote jusqu’à la fin du dépouillement des bulletins éliminerait à l’évidence une bonne partie des sources de contestations postélectorales. Mais même dans ce cas, le risque d’une crise ne sera pas écarté jusqu’à la proclamation des résultats définitifs par le Conseil constitutionnel et la certification de cette dernière étape par le chef de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Le processus électoral aura alors traversé trois phases critiques : celle de la centralisation des résultats issus des urnes et consignés dans les procès-verbaux au niveau départemental, régional puis national ; celle de la proclamation des résultats provisoires par la CEI et celle de la validation de ces résultats par le Conseil constitutionnel après examen des éventuelles contestations des différents candidats auprès de cette institution qui est l’ultime juge électoral.
Comme la crise au sein de la CEI au sujet du mode de comptage électronique ou manuel des résultats l’a montré, les représentants des partis des trois favoris, PDCI, RDR et FPI, seront extrêmement vigilants tout au long du processus. En Côte d’Ivoire plus qu’ailleurs dans la région, les grands partis – et pas seulement celui du président sortant - ont mobilisé des moyens humains, techniques et financiers conséquents pour livrer une bataille électorale à laquelle ils se préparent depuis plusieurs années. Les candidats éliminés à l’issue du premier tour – et en particulier celui des trois « grands » qui ne passera pas cette étape-, n’accepteront facilement le verdict que si les conditions de l’organisation de l’élection à chaque phase se rapprochent de la perfection.
L’enjeu démocratique
La Côte d’Ivoire peut y arriver. Avec l’assistance de ses partenaires internationaux, à commencer par la mission civile et militaire des Nations unies forte de 10 000 personnes qui pourra enfin convaincre tous les Ivoiriens de l’importance décisive de sa longue et coûteuse présence sur leur territoire. Montrer que ce pays africain à l’immense potentiel peut sortir d’un conflit armé et d’une crise politique profonde par un processus électoral démocratique qui ne laisse pas de place à la tricherie à grande échelle et à la violence, tel est le réel enjeu de l’épreuve du 31 octobre 2010. Il est bien plus important que celui de savoir si le prochain président s’appellera Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara. L’élection présidentielle ne sera après tout que le premier d’une série de rendez-vous électoraux. Il y aura encore beaucoup de bonnes places à prendre pour les élites politiques ivoiriennes à l’occasion des élections législatives, départementales et municipales à venir. Ceux qui prendraient le risque de faire replonger le pays dans le chaos dès le lendemain de la première échéance ne s’en relèveront probablement jamais.
Malgré les déclarations et les promesses des uns et des autres, le doute aura subsisté jusqu’au dernier jour sur la tenue du premier tour la présidentielle en Côte d'Ivoire. Ainsi, à dix jours du scrutin, les représentants des partis d’opposition au sein de la CEI ont contesté le rôle technique mais crucial confié à une société privée, filiale d’un bureau d’étude national dirigé par un proche du président Gbagbo, dans le traitement informatique des résultats issus des urnes. Après plusieurs réunions de crise, la commission électorale a annoncé avoir renoncé au traitement informatique et adopté le comptage manuel sur la base des procès-verbaux de dépouillement qui seront établis dans chaque bureau de vote. Le Front patriotique ivoirien (FPI) du candidat-président Gbagbo, en minorité au sein de commission électorale, a immédiatement qualifié cette décision d’inacceptable. Le Premier ministre Guillaume Soro a enfilé une énième fois son costume de négociateur et a fini par parvenir à une solution consensuelle sur le comptage des voix qui intègre finalement un traitement informatique mais sous le contrôle d’un comité d’expert, ce qui donnerait bien plus de chances à la commission électorale de proclamer les résultats provisoires dans le délai de trois jours maximum fixé par la loi. Cette soudaine montée de fièvre illustre la fragilité de la cohésion au sein d’une commission électorale qui est une agrégation des intérêts des partis politiques.
Quels sont les risques d’incidents le jour de l’élection ?
Le 31 octobre, le risque de dérapages violents devrait être plutôt faible, si les agents électoraux dépêchés dans tous les bureaux ont été bien formés sur les procédures et que le matériel électoral complet ne fait défaut nulle part. Les erreurs constatées sur un nombre apparemment non négligeable de cartes d’électeurs – noms mal orthographiés, inversion du nom et du prénom, voire erreur sur la photo -, risquent cependant d’empêcher certains de voter, et bien sûr de générer des frustrations. Le calme et la maîtrise des agents électoraux ainsi que la présence effective des forces chargées de la sécurisation des bureaux de vote seront déterminants pour contenir d’inévitables accès de nervosité d’électeurs déçus ici et là.
Il n’y a cependant, à priori, pas de raison de s’attendre à une multiplication d’incidents le jour de vote de nature à remettre en cause l’ensemble du scrutin. Par contre, dans les fiefs électoraux des trois candidats favoris, Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, il n'est pas exclu que des groupes de militants veuillent empêcher les électeurs présumés des adversaires de leur candidat de voter librement. On courrait alors le risque de passer d’incidents mineurs à des dérapages majeurs susceptibles de conduire à des demandes d’annulations de la totalité des suffrages dans de grandes circonscriptions électorales. Dans ce cas, le scénario d’un déchirement au sein de la CEI entre la fin du vote et la proclamation des résultats provisoires et d’une contestation par anticipation de l’arbitrage ultime d’un Conseil constitutionnel présumé favorable au président sortant, sera - hélas- le plus probable.
Faut-il s’attendre à une contestation postélectorale ?
Une excellente organisation du scrutin de l’ouverture des bureaux de vote jusqu’à la fin du dépouillement des bulletins éliminerait à l’évidence une bonne partie des sources de contestations postélectorales. Mais même dans ce cas, le risque d’une crise ne sera pas écarté jusqu’à la proclamation des résultats définitifs par le Conseil constitutionnel et la certification de cette dernière étape par le chef de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI). Le processus électoral aura alors traversé trois phases critiques : celle de la centralisation des résultats issus des urnes et consignés dans les procès-verbaux au niveau départemental, régional puis national ; celle de la proclamation des résultats provisoires par la CEI et celle de la validation de ces résultats par le Conseil constitutionnel après examen des éventuelles contestations des différents candidats auprès de cette institution qui est l’ultime juge électoral.
Comme la crise au sein de la CEI au sujet du mode de comptage électronique ou manuel des résultats l’a montré, les représentants des partis des trois favoris, PDCI, RDR et FPI, seront extrêmement vigilants tout au long du processus. En Côte d’Ivoire plus qu’ailleurs dans la région, les grands partis – et pas seulement celui du président sortant - ont mobilisé des moyens humains, techniques et financiers conséquents pour livrer une bataille électorale à laquelle ils se préparent depuis plusieurs années. Les candidats éliminés à l’issue du premier tour – et en particulier celui des trois « grands » qui ne passera pas cette étape-, n’accepteront facilement le verdict que si les conditions de l’organisation de l’élection à chaque phase se rapprochent de la perfection.
L’enjeu démocratique
La Côte d’Ivoire peut y arriver. Avec l’assistance de ses partenaires internationaux, à commencer par la mission civile et militaire des Nations unies forte de 10 000 personnes qui pourra enfin convaincre tous les Ivoiriens de l’importance décisive de sa longue et coûteuse présence sur leur territoire. Montrer que ce pays africain à l’immense potentiel peut sortir d’un conflit armé et d’une crise politique profonde par un processus électoral démocratique qui ne laisse pas de place à la tricherie à grande échelle et à la violence, tel est le réel enjeu de l’épreuve du 31 octobre 2010. Il est bien plus important que celui de savoir si le prochain président s’appellera Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié ou Alassane Ouattara. L’élection présidentielle ne sera après tout que le premier d’une série de rendez-vous électoraux. Il y aura encore beaucoup de bonnes places à prendre pour les élites politiques ivoiriennes à l’occasion des élections législatives, départementales et municipales à venir. Ceux qui prendraient le risque de faire replonger le pays dans le chaos dès le lendemain de la première échéance ne s’en relèveront probablement jamais.
vendredi 22 octobre 2010
L'avenir du franc CFA en pointillés
Confort, sécurité, stabilité, dépendance, passivité voire paresse versus prise de risque, fragilité, indépendance, apprentissage et dynamisme. On peut résumer par cette opposition les avantages et les inconvénients que procure le franc CFA aux pays africains qui l’utilisent en comparaison avec les pays qui disposent de monnaies nationales frappées par leurs banques centrales.
Pour les agents économiques des deux espaces où circulent le franc CFA, les avantages de cette monnaie sont évidents : elle est commune à plusieurs pays et élimine ainsi les risques et les coûts de transaction liés aux opérations de change; sa valeur interne est stable en raison de la prudence inhérente à la gestion d’une monnaie commune ; sa valeur externe est stable en raison de la parité fixe et de l’arrimage à une monnaie internationale forte, l’euro, dont l’institut d’émission, la Banque centrale européenne, est réputée pour sa hantise de l’inflation et des fluctuations excessives.
Par rapport aux autres pays africains, les taux d’inflation dans les pays de la zone CFA sont structurellement plus faibles. Des pays comme le Nigeria, le Ghana et la Guinée en Afrique de l’Ouest ont tous connu au cours des dernières décennies des périodes de forte inflation et d’effondrement de la valeur extérieure de leurs monnaies que les pays de la zone CFA n’ont jamais connues.
Le coût économique réel du confort et de la stabilité monétaire liés à la rigidité du mécanisme liant les pays africains de la zone CFA à la France et à l’Europe est cependant de plus en plus élevé. Ce coût n’est certes pas le même pour un petit pays d’Afrique centrale qui n’exporte quasiment que du pétrole et ne se soucie pas vraiment de compétitivité comme la Guinée équatoriale que pour une économie relativement diversifiée d’Afrique de l’Ouest comme la Côte d’Ivoire.
La parité fixe établie avec l’euro fait subir au franc CFA les fluctuations de la monnaie européenne par rapport au dollar américain qui reste la monnaie de référence du commerce international. Une appréciation continue de l’euro, et donc du franc CFA, par rapport au dollar aggrave ainsi le problème de compétitivité des entreprises exportatrices des pays de la zone franc. Plus généralement, la parité fixe avec la seule monnaie européenne ne prend pas en compte l’évolution de la structure du commerce international des pays africains, de moins en moins marqué par le biais historique en faveur des partenaires européens. Elle gèle également toute sanction des mauvaises performances des économies de la zone par une baisse de la valeur de la monnaie et protège ainsi artificiellement ces pays d’un ajustement monétaire douloureux.
La seule dévaluation fut celle de janvier 1994. Le changement de la parité fixe d’une monnaie commune à plusieurs États est une décision politique extrêmement difficile à prendre même lorsque les circonstances économiques l’exigent.
Le mécanisme rigide du FCFA prive les pays de l’utilisation de la politique de change dans la boîte à outils de leur politique économique, en particulier pour répondre à des chocs économiques internes ou externes.
Des économistes ainsi que les institutions de Bretton Woods reconnaissent que la gestion de la monnaie commune de manière à contenir l’inflation et à respecter les principes de fonctionnement de la zone franc relève de la routine et ne stimule pas l’innovation. L’accoutumance au mécanisme du CFA n’aurait pas préparé la BCEAO et la BEAC ainsi que les gouvernements des pays concernés à la gestion d’une monnaie flexible dans un contexte international volatile et à la conduite d’une politique monétaire moderne dont l’objectif ne se limiterait pas à une faible inflation.
C’est sans doute ce manque de confiance et une volonté politique insuffisante qui expliquent les reports récurrents de l’échéance de la création d’une monnaie unique pour toute l’Afrique de l’Ouest, sans parler de l’Afrique centrale encore moins avancée sur cette route. C’est pourtant du côté des autorités politiques des pays africains usagers du franc CFA que devra venir une décision ferme sur l’avenir de cette monnaie dont le mérite le plus incontestable est d’avoir ancré dans la durée la coopération et la solidarité entre 14 pays africains, ou plus exactement entre 8 pays d’Afrique de l’Ouest d’une part et 6 pays d’Afrique centrale de l’autre.
Les principes de fonctionnement du FCFA :
• La parité fixe entre le franc CFA et l’euro à travers le franc français
• La garantie de convertibilité illimitée en euros accordée par la France en contrepartie du dépôt de la moitié des réserves de change des banques centrales dans des comptes d’opérations au Trésor français
• La liberté totale des transferts au sein de la zone franc
• La représentation de la France au sein des organes de surveillance et de décision des banques centrales de la zone franc
(Publié le 22 octobre 2010 sur le site www.rfi.fr)
Pour les agents économiques des deux espaces où circulent le franc CFA, les avantages de cette monnaie sont évidents : elle est commune à plusieurs pays et élimine ainsi les risques et les coûts de transaction liés aux opérations de change; sa valeur interne est stable en raison de la prudence inhérente à la gestion d’une monnaie commune ; sa valeur externe est stable en raison de la parité fixe et de l’arrimage à une monnaie internationale forte, l’euro, dont l’institut d’émission, la Banque centrale européenne, est réputée pour sa hantise de l’inflation et des fluctuations excessives.
Par rapport aux autres pays africains, les taux d’inflation dans les pays de la zone CFA sont structurellement plus faibles. Des pays comme le Nigeria, le Ghana et la Guinée en Afrique de l’Ouest ont tous connu au cours des dernières décennies des périodes de forte inflation et d’effondrement de la valeur extérieure de leurs monnaies que les pays de la zone CFA n’ont jamais connues.
Le coût économique réel du confort et de la stabilité monétaire liés à la rigidité du mécanisme liant les pays africains de la zone CFA à la France et à l’Europe est cependant de plus en plus élevé. Ce coût n’est certes pas le même pour un petit pays d’Afrique centrale qui n’exporte quasiment que du pétrole et ne se soucie pas vraiment de compétitivité comme la Guinée équatoriale que pour une économie relativement diversifiée d’Afrique de l’Ouest comme la Côte d’Ivoire.
La parité fixe établie avec l’euro fait subir au franc CFA les fluctuations de la monnaie européenne par rapport au dollar américain qui reste la monnaie de référence du commerce international. Une appréciation continue de l’euro, et donc du franc CFA, par rapport au dollar aggrave ainsi le problème de compétitivité des entreprises exportatrices des pays de la zone franc. Plus généralement, la parité fixe avec la seule monnaie européenne ne prend pas en compte l’évolution de la structure du commerce international des pays africains, de moins en moins marqué par le biais historique en faveur des partenaires européens. Elle gèle également toute sanction des mauvaises performances des économies de la zone par une baisse de la valeur de la monnaie et protège ainsi artificiellement ces pays d’un ajustement monétaire douloureux.
La seule dévaluation fut celle de janvier 1994. Le changement de la parité fixe d’une monnaie commune à plusieurs États est une décision politique extrêmement difficile à prendre même lorsque les circonstances économiques l’exigent.
Le mécanisme rigide du FCFA prive les pays de l’utilisation de la politique de change dans la boîte à outils de leur politique économique, en particulier pour répondre à des chocs économiques internes ou externes.
Des économistes ainsi que les institutions de Bretton Woods reconnaissent que la gestion de la monnaie commune de manière à contenir l’inflation et à respecter les principes de fonctionnement de la zone franc relève de la routine et ne stimule pas l’innovation. L’accoutumance au mécanisme du CFA n’aurait pas préparé la BCEAO et la BEAC ainsi que les gouvernements des pays concernés à la gestion d’une monnaie flexible dans un contexte international volatile et à la conduite d’une politique monétaire moderne dont l’objectif ne se limiterait pas à une faible inflation.
C’est sans doute ce manque de confiance et une volonté politique insuffisante qui expliquent les reports récurrents de l’échéance de la création d’une monnaie unique pour toute l’Afrique de l’Ouest, sans parler de l’Afrique centrale encore moins avancée sur cette route. C’est pourtant du côté des autorités politiques des pays africains usagers du franc CFA que devra venir une décision ferme sur l’avenir de cette monnaie dont le mérite le plus incontestable est d’avoir ancré dans la durée la coopération et la solidarité entre 14 pays africains, ou plus exactement entre 8 pays d’Afrique de l’Ouest d’une part et 6 pays d’Afrique centrale de l’autre.
Les principes de fonctionnement du FCFA :
• La parité fixe entre le franc CFA et l’euro à travers le franc français
• La garantie de convertibilité illimitée en euros accordée par la France en contrepartie du dépôt de la moitié des réserves de change des banques centrales dans des comptes d’opérations au Trésor français
• La liberté totale des transferts au sein de la zone franc
• La représentation de la France au sein des organes de surveillance et de décision des banques centrales de la zone franc
(Publié le 22 octobre 2010 sur le site www.rfi.fr)
Le franc CFA, révélateur discret de l’ambiguïté des indépendances africaines
Ce que les chefs d’État africains invités au défilé du 14 juillet dernier auquel ont participé leurs armées nationales – à l’exception de la Côte d’Ivoire boudeuse-, avaient en commun, c’est la langue officielle de leurs pays héritée du colonisateur – le français – et une monnaie, le franc CFA, solidement arrimé à l’euro à travers le défunt franc français.
Si la question de la survivance de la zone franc cinquante ans après les indépendances est la grande oubliée des débats franco-africains, c’est qu’elle peut être très vite gênante, parce qu’emblématique de l’hésitation permanente des autorités politiques de ces pays africains entre affirmation pleine de leur indépendance économique et besoin de continuer à se placer sous le parapluie protecteur de l’ancienne puissance coloniale par manque de confiance en leurs propres capacités à gérer l'adversité économique et monétaire.
L’entrée d’une ex-colonie espagnole, la Guinée équatoriale en 1985, puis celle de la Guinée-Bissau ex-portugaise en 1997 dans le club du franc CFA n’ont pas altéré l’association dans les esprits entre franc CFA et influence française.
Une zone franc, deux francs CFA et deux banques centrales
Le franc des colonies françaises d’Afrique est né le 26 décembre 1945, le jour où la France ratifie les accords de Bretton Woods dont l’objectif est de créer un ordre monétaire international doté de nouvelles règles au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le franc des colonies devient en 1958 le franc de la Communauté française d’Afrique au moment où le général de Gaulle propose la formule de «la communauté» aux colonies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale.
La Guinée sous Sékou Touré est la seule qui rejette l’offre, demande et obtient l’indépendance immédiate du pays en octobre 1958, près de deux ans avant toutes les autres. La Guinée sort de la zone franc en 1960, crée sa propre banque centrale chargée de frapper le franc guinéen*. Après la création du «nouveau franc Français» en décembre 1958, la parité est fixée à 1 franc français pour 50 FCFA.
Cette parité fixe ne bougera pas pendant 36 ans, jusqu’à la dévaluation du franc CFA le 12 janvier 1994 qui fut un choc retentissant pour les usagers de la monnaie. En une nuit, la monnaie perdait la moitié de sa valeur extérieure, 1 FF valant désormais 100 FCFA. La valse des étiquettes des produits importés dans les supermarchés des capitales de tous les pays de la zone reste dans les mémoires.
Le passage de la France à l’euro le 1er janvier 1999 ne change rien à la parité qui s’ajuste automatiquement : un euro vaut 6,55957 francs français donc 655,957 FCFA.
Deux francs CFA d’égale valeur extérieure coexistent en Afrique : le franc de la communauté financière africaine qui a cours dans les pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et le franc de la coopération financière en Afrique centrale qui circule dans les pays membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Basée à Dakar (Sénégal), la banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) bat le franc CFA de la zone UEMOA tandis que la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) établie à Yaoundé (Cameroun) se charge du franc CFA de la zone CEMAC. Les deux instituts d’émission sont régis par des accords de coopération avec le gouvernement français.
Perpétuation du pacte colonial et instrument de domination ?
Comme tous les symboles du passé colonial qui ont survécu longtemps après la proclamation des indépendances, ce lien monétaire franco-africain fait l’objet de controverses et de positions parfois très tranchées. S’opposent d’une part ceux qui mettent en avant la contribution essentielle du franc CFA à l’intégration des économies de 15 pays africains, les avantages d’une monnaie stable garantie par un pays important sur la scène économique mondiale et désormais arrimée à la solide monnaie commune européenne, et d’autre part ceux qui y voient le symbole de l’absence d’indépendance monétaire et économique des anciennes colonies africaines.
Les pourfendeurs du franc CFA dénoncent la perpétuation du pacte colonial et l’utilisation de cette monnaie comme un instrument discret et puissant du maintien de la domination économique de la France dans son ancien pré carré. Au cœur des critiques se trouve la règle qui impose à chacune des banques centrales de déposer 50 % de leurs réserves de change – 65 % jusqu’en 2005-, dans un compte d’opérations ouvert au Trésor français. Cette obligation est la contrepartie de la garantie de convertibilité illimitée du FCFA accordée par la France.
De là à affirmer que les réserves des pays africains de la zone franc «enrichissent la France», c’est un pas que n’hésitent pas à franchir les commentateurs les plus virulents. Tout en reconnaissant la réduction de la marge de manœuvre de la banque centrale induite par le mécanisme du compte d’opérations, un économiste de la BCEAO à Dakar rappelle que toutes les banques centrales du monde placent des réserves sur des places étrangères et que la capacité interne de la BCEAO par exemple à opérer des placements financiers complexes est limitée.
La place de la France dans le dispositif institutionnel des deux banques centrales est un autre sujet de discussion. Le processus d’africanisation des instituts d’émission engagé dans les années 1970 n’a pas mis fin à la présence de représentants de l’État français au sein de leurs conseils d’administration.
Avant une réforme institutionnelle de la BCEAO en avril 2010, la plus importante depuis des décennies, deux représentants de la France siégeaient dans le Conseil d’administration de la banque sur un total de 16 membres. Moins connu, le directeur local de l’Agence française du développement (AFD) était membre du comité national du crédit, organe qui délibère dans chaque État membre sur la distribution du crédit et le volume de l'émission. La politique monétaire de la zone était cependant déterminée par le Conseil des ministres de l’Économie et des Finances des États membres, sans intervention a priori de la France.
La réforme de 2010 discutée pendant des années, a renforcé l’indépendance de la BCEAO à l’égard de la France. Il n’y a plus de représentant français au sein des nouveaux conseils nationaux de crédit, mais il y aura toujours un représentant de la France au conseil d’administration et un représentant également au comité de politique monétaire, le nouvel organe décisionnel en matière de politique monétaire dans la zone qui se réunit tous les trimestres. Si on fait remarquer au sein de la banque à Dakar que les représentants de la France n’ont qu’une voix aux côtés des représentants des 8 États ouest-africains membres au sein du conseil et du comité, et qu’on salue l’esprit de la récente réforme, beaucoup estiment qu’elle aurait dû aller plus loin. Et que, par exemple, la présence de la France au sein du comité de politique monétaire n’est pas nécessaire, sauf peut-être lors des réunions extraordinaires convoquées en cas de risque de crise monétaire.
Les principes fondamentaux de la gestion du franc CFA qui a survécu à toutes les crises économiques, politiques et sociales dans les pays africains membres en cinquante ans, mais également à la mort du franc français, son étalon historique, semblent éternels. À moins que le projet de création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest à l’horizon 2018 et le grand dessein d’une union monétaire à l’échelle de tout le continent africain qui figure dans les plans ambitieux de l’Union africaine ne deviennent plus crédibles qu’ils ne l’ont jusque-là été.
(Publié le 22 octobre 2010 sur le site www.rfi.fr)
Si la question de la survivance de la zone franc cinquante ans après les indépendances est la grande oubliée des débats franco-africains, c’est qu’elle peut être très vite gênante, parce qu’emblématique de l’hésitation permanente des autorités politiques de ces pays africains entre affirmation pleine de leur indépendance économique et besoin de continuer à se placer sous le parapluie protecteur de l’ancienne puissance coloniale par manque de confiance en leurs propres capacités à gérer l'adversité économique et monétaire.
L’entrée d’une ex-colonie espagnole, la Guinée équatoriale en 1985, puis celle de la Guinée-Bissau ex-portugaise en 1997 dans le club du franc CFA n’ont pas altéré l’association dans les esprits entre franc CFA et influence française.
Une zone franc, deux francs CFA et deux banques centrales
Le franc des colonies françaises d’Afrique est né le 26 décembre 1945, le jour où la France ratifie les accords de Bretton Woods dont l’objectif est de créer un ordre monétaire international doté de nouvelles règles au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le franc des colonies devient en 1958 le franc de la Communauté française d’Afrique au moment où le général de Gaulle propose la formule de «la communauté» aux colonies d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale.
La Guinée sous Sékou Touré est la seule qui rejette l’offre, demande et obtient l’indépendance immédiate du pays en octobre 1958, près de deux ans avant toutes les autres. La Guinée sort de la zone franc en 1960, crée sa propre banque centrale chargée de frapper le franc guinéen*. Après la création du «nouveau franc Français» en décembre 1958, la parité est fixée à 1 franc français pour 50 FCFA.
Cette parité fixe ne bougera pas pendant 36 ans, jusqu’à la dévaluation du franc CFA le 12 janvier 1994 qui fut un choc retentissant pour les usagers de la monnaie. En une nuit, la monnaie perdait la moitié de sa valeur extérieure, 1 FF valant désormais 100 FCFA. La valse des étiquettes des produits importés dans les supermarchés des capitales de tous les pays de la zone reste dans les mémoires.
Le passage de la France à l’euro le 1er janvier 1999 ne change rien à la parité qui s’ajuste automatiquement : un euro vaut 6,55957 francs français donc 655,957 FCFA.
Deux francs CFA d’égale valeur extérieure coexistent en Afrique : le franc de la communauté financière africaine qui a cours dans les pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et le franc de la coopération financière en Afrique centrale qui circule dans les pays membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC).
Basée à Dakar (Sénégal), la banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) bat le franc CFA de la zone UEMOA tandis que la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC) établie à Yaoundé (Cameroun) se charge du franc CFA de la zone CEMAC. Les deux instituts d’émission sont régis par des accords de coopération avec le gouvernement français.
Perpétuation du pacte colonial et instrument de domination ?
Comme tous les symboles du passé colonial qui ont survécu longtemps après la proclamation des indépendances, ce lien monétaire franco-africain fait l’objet de controverses et de positions parfois très tranchées. S’opposent d’une part ceux qui mettent en avant la contribution essentielle du franc CFA à l’intégration des économies de 15 pays africains, les avantages d’une monnaie stable garantie par un pays important sur la scène économique mondiale et désormais arrimée à la solide monnaie commune européenne, et d’autre part ceux qui y voient le symbole de l’absence d’indépendance monétaire et économique des anciennes colonies africaines.
Les pourfendeurs du franc CFA dénoncent la perpétuation du pacte colonial et l’utilisation de cette monnaie comme un instrument discret et puissant du maintien de la domination économique de la France dans son ancien pré carré. Au cœur des critiques se trouve la règle qui impose à chacune des banques centrales de déposer 50 % de leurs réserves de change – 65 % jusqu’en 2005-, dans un compte d’opérations ouvert au Trésor français. Cette obligation est la contrepartie de la garantie de convertibilité illimitée du FCFA accordée par la France.
De là à affirmer que les réserves des pays africains de la zone franc «enrichissent la France», c’est un pas que n’hésitent pas à franchir les commentateurs les plus virulents. Tout en reconnaissant la réduction de la marge de manœuvre de la banque centrale induite par le mécanisme du compte d’opérations, un économiste de la BCEAO à Dakar rappelle que toutes les banques centrales du monde placent des réserves sur des places étrangères et que la capacité interne de la BCEAO par exemple à opérer des placements financiers complexes est limitée.
La place de la France dans le dispositif institutionnel des deux banques centrales est un autre sujet de discussion. Le processus d’africanisation des instituts d’émission engagé dans les années 1970 n’a pas mis fin à la présence de représentants de l’État français au sein de leurs conseils d’administration.
Avant une réforme institutionnelle de la BCEAO en avril 2010, la plus importante depuis des décennies, deux représentants de la France siégeaient dans le Conseil d’administration de la banque sur un total de 16 membres. Moins connu, le directeur local de l’Agence française du développement (AFD) était membre du comité national du crédit, organe qui délibère dans chaque État membre sur la distribution du crédit et le volume de l'émission. La politique monétaire de la zone était cependant déterminée par le Conseil des ministres de l’Économie et des Finances des États membres, sans intervention a priori de la France.
La réforme de 2010 discutée pendant des années, a renforcé l’indépendance de la BCEAO à l’égard de la France. Il n’y a plus de représentant français au sein des nouveaux conseils nationaux de crédit, mais il y aura toujours un représentant de la France au conseil d’administration et un représentant également au comité de politique monétaire, le nouvel organe décisionnel en matière de politique monétaire dans la zone qui se réunit tous les trimestres. Si on fait remarquer au sein de la banque à Dakar que les représentants de la France n’ont qu’une voix aux côtés des représentants des 8 États ouest-africains membres au sein du conseil et du comité, et qu’on salue l’esprit de la récente réforme, beaucoup estiment qu’elle aurait dû aller plus loin. Et que, par exemple, la présence de la France au sein du comité de politique monétaire n’est pas nécessaire, sauf peut-être lors des réunions extraordinaires convoquées en cas de risque de crise monétaire.
Les principes fondamentaux de la gestion du franc CFA qui a survécu à toutes les crises économiques, politiques et sociales dans les pays africains membres en cinquante ans, mais également à la mort du franc français, son étalon historique, semblent éternels. À moins que le projet de création d’une monnaie unique en Afrique de l’Ouest à l’horizon 2018 et le grand dessein d’une union monétaire à l’échelle de tout le continent africain qui figure dans les plans ambitieux de l’Union africaine ne deviennent plus crédibles qu’ils ne l’ont jusque-là été.
(Publié le 22 octobre 2010 sur le site www.rfi.fr)
mercredi 20 octobre 2010
L’avenir immédiat de la Côte d’Ivoire en cinq questions
L’élection présidentielle aura-t-elle lieu le 31 octobre prochain ?
Le fichier électoral est consensuel et certifié par le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, les listes électorales définitives sont publiées, les cartes d’identité nationale et les cartes d’électeurs sont en cours de distribution partout dans le pays, le matériel électoral est également en cours d’acheminement avec l’assistance précieuse de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI), tous les candidats affirment que rien en justifierait un nouveau report du scrutin et tous sont désormais mobilisés par la campagne électorale officielle ouverte le 15 octobre dernier. Sauf catastrophe, les électeurs ivoiriens iront bien voter le 31 octobre 2010, dix ans après le dernier scrutin présidentiel gagné par Laurent Gbagbo dans des conditions calamiteuses de l’aveu même de ce dernier. Lorsqu’on a suivi avec attention les soubresauts politiques et militaires en Côte d’Ivoire depuis la tentative de coup d’état devenue rébellion armée en septembre 2002, et les manœuvres aussi sophistiquées que vicieuses des acteurs de cette tragicomédie, on ne peut cependant pas s’empêcher de conserver une petite part de doute jusqu’à l’observation de l’effectivité du vote le dimanche 31 octobre prochain.
Quelles sont les chances que les opérations de vote se passent sans violences significatives ?
Le jour du vote, la très grande majorité des électeurs n’aura comme principale obsession que celle de se servir de cette carte électorale numérisée flambant neuve pour ressentir cet agréable sentiment de participer à l’écriture de l’Histoire de son pays en apposant une croix en face de l’un des 14 candidats. Ce sera aussi bien le cas des électeurs ordinaires que de ceux qui ont joué un rôle actif dans le déroulement de la crise politique et militaire : anciens rebelles des Forces nouvelles, anciens miliciens citadins ou villageois mobilisés ponctuellement pour défendre le pouvoir du président Gbagbo au cours des huit dernières années, militants organisés des partis politiques majeurs affectés à des tâches précises sur le terrain dans leurs localités respectives, jeunes délinquants mobilisables avec quelques billets de francs CFA par n’importe quel parti pour réaliser un mauvais coup.
Si les bureaux de vote ouvrent à l’heure et que les agents électoraux font bien leur travail, le risque de dérapages violents pendant la journée du 31 octobre sera plutôt faible. Chaque grand parti présentant un candidat à l’élection dispose d’un nombre suffisamment important de militants jeunes et réactifs dans toutes les régions du pays pour qu’un équilibre de la menace du recours à la violence décourage toute velléité d’empêcher certains électeurs de voter ou de perturber les opérations de vote. Ce risque existe cependant dans les localités identifiées comme les fiefs électoraux des principaux candidats et dans tous les lieux où la présence d’anciens combattants des Forces nouvelles et d’anciens miliciens pro-Gbagbo est particulièrement forte. Le plan de sécurisation des élections établi par les forces de défense et de sécurité ivoiriennes intégrant une partie des ex-rebelles et par les forces internationales de l’ONUCI et de l’Opération française Licorne devrait permettre de contenir ce risque.
Quelles sont les chances d’échapper à des contestations violentes au lendemain de la proclamation des résultats provisoires ?
Malgré la bonne ambiance relative qui caractérise jusque-là la campagne électorale et en dépit de la signature d’un code de bonne conduite par les candidats et de l’engagement de la plupart d’entre eux à respecter le verdict des urnes, les chances que les lendemains de la proclamation des résultats provisoires soient calmes et sereins sont faibles. Cinq facteurs au moins seront déterminants dans l’ampleur et la forme des éventuelles contestations postélectorales : la perception par les états-majors politiques de la transparence des opérations de centralisation des résultats provenant de tous les bureaux de vote, le maintien de la cohésion au sein des commissions électorales locales et de la commission centrale jusqu’à la proclamation des résultats, les premières appréciations publiques ou privées formulées par l’ONUCI et les observateurs internationaux, l’identité du « grand » candidat éliminé à l’issue du premier tour ou la proclamation de la victoire d’un candidat dès le premier tour et enfin la capacité du premier des perdants à faire preuve de bonne foi.
En réalité, les élections ivoiriennes à venir devraient être significativement plus crédibles que celles qui ont lieu dans la majorité des pays de la région. Parce qu’il s’agit d’élections inscrites dans un long processus de paix, la commission électorale et plus généralement l’ensemble du dispositif politique, institutionnel et technique qui encadre les opérations électorales a fait l’objet d’un consensus fort entre les acteurs principaux de la compétition pour le pouvoir présidentiel. De plus, chacun des grands partis, le Front populaire ivoirien (FPI) du président sortant Laurent Gbagbo, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de l’ancien président et candidat Henri Konan Bédié et le Rassemblement des Républicains (RDR) de l’ancien Premier ministre et candidat Alassane Ouattara, dispose de cadres compétents en matière électorale, y compris dans leurs aspects techniques les plus pointus, qui ne manqueront pas d’exercer une surveillance étroite des opérations de centralisation des résultats. La présence d’une mission civile et militaire de maintien de la paix de l’ONU, le déploiement en nombre d’observateurs internationaux et le mandat de certification de l’élection qui échoit au représentant spécial du secrétaire général de l’ONU à Abidjan, le sud-coréen Choi Young-Jin, sont autant de raisons de croire en un scrutin particulièrement crédible.
Cela ne suffit pas cependant à garantir l’absence de troubles plus ou moins violents après le 31 octobre. Lorsqu’on n’oublie aucun des épisodes tordus et meurtriers de la crise ivoirienne, on doit retenir comme hypothèse de base que les acteurs politiques majeurs sont de mauvaise foi, certes à des degrés différents en passant de l’un à l’autre, quand la préservation du pouvoir ou sa conquête sont en jeu. On sait aussi et surtout qu’un certain nombre d’Ivoiriens n’ont pas hésité à recourir de manière délibérée, calculée et vicieuse à la violence politique de masse au cours des dernières années, sans qu’on ne les ait identifiés et poursuivis en justice. Ces personnes n’ont pas disparu comme par enchantement du paysage. Le basculement dans la violence sous une forme ou une autre au lendemain du scrutin risque moins de provenir de la mauvaise foi du ou des candidats perdants que de ceux, tapis dans leurs entourages respectifs, qui n’arrivent pas à envisager un avenir sans une proximité avec le palais présidentiel et les privilèges matériels assortis, et qui sont prêts littéralement à tout pour échapper à ce destin.
Quelles sont les chances des différents candidats au premier tour?
Des 14 candidats, dont une seule candidate, retenus par le Conseil constitutionnel pour participer au scrutin du 31 octobre, on ne parle hélas que des trois « grands » : Laurent Gbagbo du FPI, Henri Konan Bédié du PDCI et Alassane Ouattara du RDR. Leurs partis sont les mieux implantés dans le pays, les plus structurés, les plus fournis en cadres capables de constituer des équipes gouvernementales le moment venu et, bien sûr, les plus riches. L’une des particularités de l’élection ivoirienne, c’est que le président sortant n’écrase pas totalement ses deux principaux rivaux, malgré l’importance des moyens de l’État mis à contribution pour sa précampagne et sa campagne électorale et l’indubitable avantage relatif dont il jouit dans la couverture audiovisuelle de ses activités par les médias publics. L’ancien président Bédié et l’ancien Premier ministre Ouattara ont réussi à maintenir à flot leurs machines électorales respectives malgré les reports successifs du scrutin présidentiel. Il y aura une vraie bataille dans les urnes le 31 octobre et on ne peut exclure que les résultats obtenus par Ouattara, Bédié et Gbagbo soient très serrés.
Si l’on estime que les performances électorales des trois grands partis il y a près de dix ans conservent encore quelque pertinence aujourd’hui, on rappellera que le RDR, le PDCI et le FPI avaient recueilli respectivement 27,15 %, 26,89 % et 25,02 % des suffrages exprimés lors des élections municipales de mars 2001 qui n’avaient cependant concerné que 58 % de l’électorat national à l’époque. Le FPI du président Gbagbo n’était donc que le troisième parti du pays. Les années de crise sont passées par là et personne ne sait comment ont évolué les préférences politiques des anciens et des nouveaux électeurs ivoiriens. Une autre tentative de pronostic consiste à accorder une réelle crédibilité aux sondages commandés à des instituts français réputés par le président Gbagbo au cours des derniers mois. Ils le donnent sensiblement en tête lors du premier tour avec plus de 40 % des voix et le créditent d’une victoire plutôt nette au second tour face à Bédié ou à Ouattara. Sauf que la fiabilité des sondages d’opinion dans le contexte socioculturel et politique ivoirien n’a encore jamais été démontrée. On peut enfin se laisser aller à une déduction spéculative politiquement incorrecte et se demander si le président sortant n’aurait pas trouvé le moyen de faire reporter l’échéance électorale s’il n’avait pas eu, enfin, la certitude de gagner... avec l’élégance du démocrate ou par un passage en force. L’attitude la plus responsable à quelques jours du scrutin est de renoncer aux pronostics, de laisser les électeurs ivoiriens choisir sereinement et d’espérer que seuls leurs votes compteront.
Quelles sont les chances que l’élection présidentielle inaugure une nouvelle ère politique en Côte d’Ivoire?
L’élection d’un président dans des conditions qui seraient jugées acceptables par ses principaux adversaires et par l’ONU mettrait fin à la situation tout à fait unique expérimentée par l’ancien pays phare d’Afrique de l’Ouest depuis plus de huit ans, caractérisée par la perte d’autorité de l’État sur la moitié nord du territoire contrôlée militairement et économiquement par un mouvement rebelle, une période courte d’affrontements de nature militaire puis des épisodes de violences politiques graves aussi bien au nord qu’au sud et à l’ouest, des assassinats et des tentatives d’assassinats politiques et un très long processus de sortie de crise qui n’a fait qu’une part congrue à la recherche de l’intérêt général du pays. Le scrutin mettra également fin à l’inexorable perte de légitimité du président actuel certes victime du déclenchement de la rébellion en 2002 mais tout de même en place depuis dix ans sans avoir remis en jeu son mandat constitutionnel de cinq ans.
Les changements à attendre de l’élection présidentielle pourraient s’arrêter là. Une rupture dans la manière de gérer les affaires publiques et l’assainissement des pratiques politiques ne sont que peu probables. En premier lieu, aucun des trois candidats favoris n’incarne un renouvellement prometteur de la classe politique ivoirienne. En deuxième lieu, la plupart des cadres de leurs partis et mouvements de soutien respectifs, y compris les plus jeunes, ont émergé pendant les années de braise qui laissent généralement peu de chances de survie politique aux plus vertueux, à ceux qui estiment que la fin ne justifie pas tous les moyens. En troisième lieu, si la crise politico-militaire a plutôt épargné les infrastructures physiques et le socle de ressources humaines qualifiées qui a permis d’éviter un effondrement de l’économie, elle a profondément sapé les valeurs collectives de la société ivoirienne. Les nouveaux modèles de réussite servis à la jeunesse, qu’il s’agisse de jeunes « refondateurs » associés au pouvoir actuel ou de responsables politiques et militaires de l’ex-rébellion qui se sont outrageusement enrichis à vue d’œil en quelques années, n’incitent pas à l’optimisme. Il faudra plus qu’une élection présidentielle même historique pour extirper la Côte d’Ivoire du chemin périlleux pavé d’insouciance, de jouissance et de violence dans lequel elle s’est engagée depuis près de deux décennies.
(Publié sur afrik.com le 20 octobre 2010)
Le fichier électoral est consensuel et certifié par le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU, les listes électorales définitives sont publiées, les cartes d’identité nationale et les cartes d’électeurs sont en cours de distribution partout dans le pays, le matériel électoral est également en cours d’acheminement avec l’assistance précieuse de l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI), tous les candidats affirment que rien en justifierait un nouveau report du scrutin et tous sont désormais mobilisés par la campagne électorale officielle ouverte le 15 octobre dernier. Sauf catastrophe, les électeurs ivoiriens iront bien voter le 31 octobre 2010, dix ans après le dernier scrutin présidentiel gagné par Laurent Gbagbo dans des conditions calamiteuses de l’aveu même de ce dernier. Lorsqu’on a suivi avec attention les soubresauts politiques et militaires en Côte d’Ivoire depuis la tentative de coup d’état devenue rébellion armée en septembre 2002, et les manœuvres aussi sophistiquées que vicieuses des acteurs de cette tragicomédie, on ne peut cependant pas s’empêcher de conserver une petite part de doute jusqu’à l’observation de l’effectivité du vote le dimanche 31 octobre prochain.
Quelles sont les chances que les opérations de vote se passent sans violences significatives ?
Le jour du vote, la très grande majorité des électeurs n’aura comme principale obsession que celle de se servir de cette carte électorale numérisée flambant neuve pour ressentir cet agréable sentiment de participer à l’écriture de l’Histoire de son pays en apposant une croix en face de l’un des 14 candidats. Ce sera aussi bien le cas des électeurs ordinaires que de ceux qui ont joué un rôle actif dans le déroulement de la crise politique et militaire : anciens rebelles des Forces nouvelles, anciens miliciens citadins ou villageois mobilisés ponctuellement pour défendre le pouvoir du président Gbagbo au cours des huit dernières années, militants organisés des partis politiques majeurs affectés à des tâches précises sur le terrain dans leurs localités respectives, jeunes délinquants mobilisables avec quelques billets de francs CFA par n’importe quel parti pour réaliser un mauvais coup.
Si les bureaux de vote ouvrent à l’heure et que les agents électoraux font bien leur travail, le risque de dérapages violents pendant la journée du 31 octobre sera plutôt faible. Chaque grand parti présentant un candidat à l’élection dispose d’un nombre suffisamment important de militants jeunes et réactifs dans toutes les régions du pays pour qu’un équilibre de la menace du recours à la violence décourage toute velléité d’empêcher certains électeurs de voter ou de perturber les opérations de vote. Ce risque existe cependant dans les localités identifiées comme les fiefs électoraux des principaux candidats et dans tous les lieux où la présence d’anciens combattants des Forces nouvelles et d’anciens miliciens pro-Gbagbo est particulièrement forte. Le plan de sécurisation des élections établi par les forces de défense et de sécurité ivoiriennes intégrant une partie des ex-rebelles et par les forces internationales de l’ONUCI et de l’Opération française Licorne devrait permettre de contenir ce risque.
Quelles sont les chances d’échapper à des contestations violentes au lendemain de la proclamation des résultats provisoires ?
Malgré la bonne ambiance relative qui caractérise jusque-là la campagne électorale et en dépit de la signature d’un code de bonne conduite par les candidats et de l’engagement de la plupart d’entre eux à respecter le verdict des urnes, les chances que les lendemains de la proclamation des résultats provisoires soient calmes et sereins sont faibles. Cinq facteurs au moins seront déterminants dans l’ampleur et la forme des éventuelles contestations postélectorales : la perception par les états-majors politiques de la transparence des opérations de centralisation des résultats provenant de tous les bureaux de vote, le maintien de la cohésion au sein des commissions électorales locales et de la commission centrale jusqu’à la proclamation des résultats, les premières appréciations publiques ou privées formulées par l’ONUCI et les observateurs internationaux, l’identité du « grand » candidat éliminé à l’issue du premier tour ou la proclamation de la victoire d’un candidat dès le premier tour et enfin la capacité du premier des perdants à faire preuve de bonne foi.
En réalité, les élections ivoiriennes à venir devraient être significativement plus crédibles que celles qui ont lieu dans la majorité des pays de la région. Parce qu’il s’agit d’élections inscrites dans un long processus de paix, la commission électorale et plus généralement l’ensemble du dispositif politique, institutionnel et technique qui encadre les opérations électorales a fait l’objet d’un consensus fort entre les acteurs principaux de la compétition pour le pouvoir présidentiel. De plus, chacun des grands partis, le Front populaire ivoirien (FPI) du président sortant Laurent Gbagbo, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de l’ancien président et candidat Henri Konan Bédié et le Rassemblement des Républicains (RDR) de l’ancien Premier ministre et candidat Alassane Ouattara, dispose de cadres compétents en matière électorale, y compris dans leurs aspects techniques les plus pointus, qui ne manqueront pas d’exercer une surveillance étroite des opérations de centralisation des résultats. La présence d’une mission civile et militaire de maintien de la paix de l’ONU, le déploiement en nombre d’observateurs internationaux et le mandat de certification de l’élection qui échoit au représentant spécial du secrétaire général de l’ONU à Abidjan, le sud-coréen Choi Young-Jin, sont autant de raisons de croire en un scrutin particulièrement crédible.
Cela ne suffit pas cependant à garantir l’absence de troubles plus ou moins violents après le 31 octobre. Lorsqu’on n’oublie aucun des épisodes tordus et meurtriers de la crise ivoirienne, on doit retenir comme hypothèse de base que les acteurs politiques majeurs sont de mauvaise foi, certes à des degrés différents en passant de l’un à l’autre, quand la préservation du pouvoir ou sa conquête sont en jeu. On sait aussi et surtout qu’un certain nombre d’Ivoiriens n’ont pas hésité à recourir de manière délibérée, calculée et vicieuse à la violence politique de masse au cours des dernières années, sans qu’on ne les ait identifiés et poursuivis en justice. Ces personnes n’ont pas disparu comme par enchantement du paysage. Le basculement dans la violence sous une forme ou une autre au lendemain du scrutin risque moins de provenir de la mauvaise foi du ou des candidats perdants que de ceux, tapis dans leurs entourages respectifs, qui n’arrivent pas à envisager un avenir sans une proximité avec le palais présidentiel et les privilèges matériels assortis, et qui sont prêts littéralement à tout pour échapper à ce destin.
Quelles sont les chances des différents candidats au premier tour?
Des 14 candidats, dont une seule candidate, retenus par le Conseil constitutionnel pour participer au scrutin du 31 octobre, on ne parle hélas que des trois « grands » : Laurent Gbagbo du FPI, Henri Konan Bédié du PDCI et Alassane Ouattara du RDR. Leurs partis sont les mieux implantés dans le pays, les plus structurés, les plus fournis en cadres capables de constituer des équipes gouvernementales le moment venu et, bien sûr, les plus riches. L’une des particularités de l’élection ivoirienne, c’est que le président sortant n’écrase pas totalement ses deux principaux rivaux, malgré l’importance des moyens de l’État mis à contribution pour sa précampagne et sa campagne électorale et l’indubitable avantage relatif dont il jouit dans la couverture audiovisuelle de ses activités par les médias publics. L’ancien président Bédié et l’ancien Premier ministre Ouattara ont réussi à maintenir à flot leurs machines électorales respectives malgré les reports successifs du scrutin présidentiel. Il y aura une vraie bataille dans les urnes le 31 octobre et on ne peut exclure que les résultats obtenus par Ouattara, Bédié et Gbagbo soient très serrés.
Si l’on estime que les performances électorales des trois grands partis il y a près de dix ans conservent encore quelque pertinence aujourd’hui, on rappellera que le RDR, le PDCI et le FPI avaient recueilli respectivement 27,15 %, 26,89 % et 25,02 % des suffrages exprimés lors des élections municipales de mars 2001 qui n’avaient cependant concerné que 58 % de l’électorat national à l’époque. Le FPI du président Gbagbo n’était donc que le troisième parti du pays. Les années de crise sont passées par là et personne ne sait comment ont évolué les préférences politiques des anciens et des nouveaux électeurs ivoiriens. Une autre tentative de pronostic consiste à accorder une réelle crédibilité aux sondages commandés à des instituts français réputés par le président Gbagbo au cours des derniers mois. Ils le donnent sensiblement en tête lors du premier tour avec plus de 40 % des voix et le créditent d’une victoire plutôt nette au second tour face à Bédié ou à Ouattara. Sauf que la fiabilité des sondages d’opinion dans le contexte socioculturel et politique ivoirien n’a encore jamais été démontrée. On peut enfin se laisser aller à une déduction spéculative politiquement incorrecte et se demander si le président sortant n’aurait pas trouvé le moyen de faire reporter l’échéance électorale s’il n’avait pas eu, enfin, la certitude de gagner... avec l’élégance du démocrate ou par un passage en force. L’attitude la plus responsable à quelques jours du scrutin est de renoncer aux pronostics, de laisser les électeurs ivoiriens choisir sereinement et d’espérer que seuls leurs votes compteront.
Quelles sont les chances que l’élection présidentielle inaugure une nouvelle ère politique en Côte d’Ivoire?
L’élection d’un président dans des conditions qui seraient jugées acceptables par ses principaux adversaires et par l’ONU mettrait fin à la situation tout à fait unique expérimentée par l’ancien pays phare d’Afrique de l’Ouest depuis plus de huit ans, caractérisée par la perte d’autorité de l’État sur la moitié nord du territoire contrôlée militairement et économiquement par un mouvement rebelle, une période courte d’affrontements de nature militaire puis des épisodes de violences politiques graves aussi bien au nord qu’au sud et à l’ouest, des assassinats et des tentatives d’assassinats politiques et un très long processus de sortie de crise qui n’a fait qu’une part congrue à la recherche de l’intérêt général du pays. Le scrutin mettra également fin à l’inexorable perte de légitimité du président actuel certes victime du déclenchement de la rébellion en 2002 mais tout de même en place depuis dix ans sans avoir remis en jeu son mandat constitutionnel de cinq ans.
Les changements à attendre de l’élection présidentielle pourraient s’arrêter là. Une rupture dans la manière de gérer les affaires publiques et l’assainissement des pratiques politiques ne sont que peu probables. En premier lieu, aucun des trois candidats favoris n’incarne un renouvellement prometteur de la classe politique ivoirienne. En deuxième lieu, la plupart des cadres de leurs partis et mouvements de soutien respectifs, y compris les plus jeunes, ont émergé pendant les années de braise qui laissent généralement peu de chances de survie politique aux plus vertueux, à ceux qui estiment que la fin ne justifie pas tous les moyens. En troisième lieu, si la crise politico-militaire a plutôt épargné les infrastructures physiques et le socle de ressources humaines qualifiées qui a permis d’éviter un effondrement de l’économie, elle a profondément sapé les valeurs collectives de la société ivoirienne. Les nouveaux modèles de réussite servis à la jeunesse, qu’il s’agisse de jeunes « refondateurs » associés au pouvoir actuel ou de responsables politiques et militaires de l’ex-rébellion qui se sont outrageusement enrichis à vue d’œil en quelques années, n’incitent pas à l’optimisme. Il faudra plus qu’une élection présidentielle même historique pour extirper la Côte d’Ivoire du chemin périlleux pavé d’insouciance, de jouissance et de violence dans lequel elle s’est engagée depuis près de deux décennies.
(Publié sur afrik.com le 20 octobre 2010)
vendredi 17 septembre 2010
Du passeport du sous-développé, de la Guadeloupe et du mépris français
«Créteil, dans le sud de la région parisienne, le 9 septembre 2010. Je m’étais promis depuis mon départ du territoire français six ans plus tôt à la fin de mes études universitaires de ne plus jamais remettre les pieds dans le "service des étrangers" d’une préfecture de France. C’était sans compter sur une mixture faite de règlementations stupides, de fonctionnement administratif absurde, de déficit de pragmatisme économique et de mépris souverain pour tout être humain non détenteur d’un passeport européen, américain, japonais, bref, du monde qui compte. Un cocktail que seule la France sait servir avec constance et aplomb. Il avait cette fois-là une saveur tropicale. Si je me suis retrouvé à passer quatre heures dans les files d’attente du service des étrangers et de la caisse de la préfecture du Val de Marne —il y a honnêtement bien pire en matière d’accueil des étrangers dans une préfecture française—, c’est que j’avais eu la folle prétention d’aller passer des vacances en Guadeloupe, alors que je ne suis que ressortissant d’un pays d’Afrique subsaharienne et que j’avais la tranquille certitude que ce département français d’outre-mer faisait partie de la France.
La veille, le 8 septembre, on m’a expliqué au comptoir d’enregistrement de la première compagnie française —celle qui ne connaît jamais la crise notamment grâce à ses marges sur les destinations pauvres africaines—, que le visa européen Schengen dont je disposais ne permettait pas de m’ouvrir les portes de la Guadeloupe. Il fallait une "extension Dom-Tom" de mon visa que seule une préfecture de France métropolitaine pouvait délivrer. Et me voilà donc à l’aéroport d’Orly en train d’assister ahuri et impuissant à la transformation de mon rêve de Ti punch frappé en un énième cauchemar du visiteur africain pris dans la nasse d’une administration généralement compétente, voire exemplaire, qui devient étrangement idiote lorsqu’elle traite de l’entrée et du séjour des étrangers dont les passeports n’exhalent pas l’odeur rassurante du pays «développé».
Billet d'avion perdu
Résumons les nouvelles règles que j’ai apprises à cette occasion. Si vous êtes ressortissant d’un pays dont les citoyens sont dispensés de visa pour entrer en France (métropolitaine), ce qui revient à peu près à dire que vous avec un passeport délivré par le «premier monde», vous pouvez sans souci aller vous baigner dans la mer des Caraïbes. Si vous êtes étranger, même africain, disposant d’une carte de résident en France, eh bien vous aussi vous pouvez embarquer pour Pointe-à-Pitre, peut-être parce qu’on vous reconnaît un droit au repos après avoir travaillé dur et payé des impôts à votre généreux pays d’accueil. Par contre, si vous avez réussi à vous faire délivrer un visa Schengen, valable trois mois voire un an, vous pouvez circuler presque partout dans la bonne vieille Europe, et bien sûr dans tous les départements de France… mais pas dans les DOM «qui ne font pas partie de l’espace Schengen de la France». C’est passablement compliqué, mais si vous n’avez pas envie de voir votre programme de vacances écrabouillé à Orly au moment de l’enregistrement de vos bagages, et de vous entendre gentiment expliquer que vous venez de perdre votre billet d’avion non modifiable et non remboursable, retenez ces règles.
Derrière elles, il y a peut-être une logique implacable. Ce sont des gens du monde développé, civilisé donc intelligent qui ont dû les produire après moult réunions et délibérations. Et le premier coupable dans cette affaire, c’est bien le voyageur qui se rend dans un pays – même si ce n’est en l’occurrence qu’un département –, sans vérifier scrupuleusement qu’il dispose de tous les documents réclamés par la loi. Entendu. Mais pourquoi, à la préfecture du Val de Marne, ne m’a-t-on pas demandé la moindre information supplémentaire – une adresse en Guadeloupe par exemple ou le motif de mon voyage - pour me délivrer la fameuse extension Dom-Tom de mon visa européen ? Pourquoi n’ai-je passé une matinée dans les locaux de la préfecture que pour acheter un timbre fiscal de 60 euros qui suffit à obtenir le sésame ? S’il ne s’agit que d’argent à soutirer aux touristes originaires du tiers-monde qui pensent eux aussi pouvoir découvrir les Antilles, pourquoi ne pas installer dans les aéroports – en France métropolitaine ou dans les DOM-TOM - un guichet qui appose un tampon contre paiement des 60 euros goulument désirés ? Ailleurs, là où on a compris qu’il fallait faciliter la vie même aux sous-développés qui pouvaient payer, c’est ce qui se ferait.
Humiliations récurrentes
Plutôt que de tourner autour du pot, de faire perdre les nerfs, des billets d’avion et d’envoyer les voyageurs éconduits à Créteil —où les agents de la préfecture confirment recevoir très régulièrement des refoulés d’Orly et confient avoir signalé le problème à leur hiérarchie—, bref d’humilier des personnes qui ont déjà dû montrer trois fois patte blanche pour avoir le droit au visa Schengen, qu’on leur demande tout de go de payer 60 euros pour le supplément Caraïbes françaises ! Le problème avec le fonctionnement administratif français servi aux étrangers, c’est qu’on prend votre argent tout en vous faisant clairement comprendre que votre temps, vos programmes, votre amour propre, donc votre personne ne valent absolument rien pour la République hautaine. Une mésaventure sur la route des vacances n’est qu’anecdotique comparativement aux humiliations récurrentes infligées à d’honnêtes gens dans des préfectures, des sous-préfectures et des consulats de France à l’étranger.
J’aurais pu raconter l’incroyable histoire d’une amie béninoise alors étudiante en France qui rentrée en vacances dans son pays pour un évènement familial n’a jamais pu revenir parce qu’elle avait perdu son document de titre de séjour sur la route de l’aéroport de Cotonou et que le consul de France au Bénin y avait trouvé une exceptionnelle occasion de montrer qu’il pouvait décider à lui tout seul du cours de la vie d’une jeune Africaine. Le sinistre personnage avait eu l’outrecuidance d’arguer qu’avec son diplôme de maîtrise d’informatique appliquée, elle pouvait facilement trouver un emploi au Bénin et n’avait donc point besoin de continuer ses études en France. Il n’y a rien de pire que de se faire humilier dans son propre pays par de petits fonctionnaires bronzés qui se prennent pour des diplomates de haut vol parce qu’ils sont traités comme des gouverneurs coloniaux. La rencontre de l’arriération politique dans nombre de pays d’Afrique noire francophone et de l’absurdité administrative de la France condescendante n’a pas fini de pourrir la vie de milliers de personnes.»
Publié sur le Blog Afrique du quotidien Libération (africa.blogs.liberation.fr) le 17 septembre 2010
La veille, le 8 septembre, on m’a expliqué au comptoir d’enregistrement de la première compagnie française —celle qui ne connaît jamais la crise notamment grâce à ses marges sur les destinations pauvres africaines—, que le visa européen Schengen dont je disposais ne permettait pas de m’ouvrir les portes de la Guadeloupe. Il fallait une "extension Dom-Tom" de mon visa que seule une préfecture de France métropolitaine pouvait délivrer. Et me voilà donc à l’aéroport d’Orly en train d’assister ahuri et impuissant à la transformation de mon rêve de Ti punch frappé en un énième cauchemar du visiteur africain pris dans la nasse d’une administration généralement compétente, voire exemplaire, qui devient étrangement idiote lorsqu’elle traite de l’entrée et du séjour des étrangers dont les passeports n’exhalent pas l’odeur rassurante du pays «développé».
Billet d'avion perdu
Résumons les nouvelles règles que j’ai apprises à cette occasion. Si vous êtes ressortissant d’un pays dont les citoyens sont dispensés de visa pour entrer en France (métropolitaine), ce qui revient à peu près à dire que vous avec un passeport délivré par le «premier monde», vous pouvez sans souci aller vous baigner dans la mer des Caraïbes. Si vous êtes étranger, même africain, disposant d’une carte de résident en France, eh bien vous aussi vous pouvez embarquer pour Pointe-à-Pitre, peut-être parce qu’on vous reconnaît un droit au repos après avoir travaillé dur et payé des impôts à votre généreux pays d’accueil. Par contre, si vous avez réussi à vous faire délivrer un visa Schengen, valable trois mois voire un an, vous pouvez circuler presque partout dans la bonne vieille Europe, et bien sûr dans tous les départements de France… mais pas dans les DOM «qui ne font pas partie de l’espace Schengen de la France». C’est passablement compliqué, mais si vous n’avez pas envie de voir votre programme de vacances écrabouillé à Orly au moment de l’enregistrement de vos bagages, et de vous entendre gentiment expliquer que vous venez de perdre votre billet d’avion non modifiable et non remboursable, retenez ces règles.
Derrière elles, il y a peut-être une logique implacable. Ce sont des gens du monde développé, civilisé donc intelligent qui ont dû les produire après moult réunions et délibérations. Et le premier coupable dans cette affaire, c’est bien le voyageur qui se rend dans un pays – même si ce n’est en l’occurrence qu’un département –, sans vérifier scrupuleusement qu’il dispose de tous les documents réclamés par la loi. Entendu. Mais pourquoi, à la préfecture du Val de Marne, ne m’a-t-on pas demandé la moindre information supplémentaire – une adresse en Guadeloupe par exemple ou le motif de mon voyage - pour me délivrer la fameuse extension Dom-Tom de mon visa européen ? Pourquoi n’ai-je passé une matinée dans les locaux de la préfecture que pour acheter un timbre fiscal de 60 euros qui suffit à obtenir le sésame ? S’il ne s’agit que d’argent à soutirer aux touristes originaires du tiers-monde qui pensent eux aussi pouvoir découvrir les Antilles, pourquoi ne pas installer dans les aéroports – en France métropolitaine ou dans les DOM-TOM - un guichet qui appose un tampon contre paiement des 60 euros goulument désirés ? Ailleurs, là où on a compris qu’il fallait faciliter la vie même aux sous-développés qui pouvaient payer, c’est ce qui se ferait.
Humiliations récurrentes
Plutôt que de tourner autour du pot, de faire perdre les nerfs, des billets d’avion et d’envoyer les voyageurs éconduits à Créteil —où les agents de la préfecture confirment recevoir très régulièrement des refoulés d’Orly et confient avoir signalé le problème à leur hiérarchie—, bref d’humilier des personnes qui ont déjà dû montrer trois fois patte blanche pour avoir le droit au visa Schengen, qu’on leur demande tout de go de payer 60 euros pour le supplément Caraïbes françaises ! Le problème avec le fonctionnement administratif français servi aux étrangers, c’est qu’on prend votre argent tout en vous faisant clairement comprendre que votre temps, vos programmes, votre amour propre, donc votre personne ne valent absolument rien pour la République hautaine. Une mésaventure sur la route des vacances n’est qu’anecdotique comparativement aux humiliations récurrentes infligées à d’honnêtes gens dans des préfectures, des sous-préfectures et des consulats de France à l’étranger.
J’aurais pu raconter l’incroyable histoire d’une amie béninoise alors étudiante en France qui rentrée en vacances dans son pays pour un évènement familial n’a jamais pu revenir parce qu’elle avait perdu son document de titre de séjour sur la route de l’aéroport de Cotonou et que le consul de France au Bénin y avait trouvé une exceptionnelle occasion de montrer qu’il pouvait décider à lui tout seul du cours de la vie d’une jeune Africaine. Le sinistre personnage avait eu l’outrecuidance d’arguer qu’avec son diplôme de maîtrise d’informatique appliquée, elle pouvait facilement trouver un emploi au Bénin et n’avait donc point besoin de continuer ses études en France. Il n’y a rien de pire que de se faire humilier dans son propre pays par de petits fonctionnaires bronzés qui se prennent pour des diplomates de haut vol parce qu’ils sont traités comme des gouverneurs coloniaux. La rencontre de l’arriération politique dans nombre de pays d’Afrique noire francophone et de l’absurdité administrative de la France condescendante n’a pas fini de pourrir la vie de milliers de personnes.»
Publié sur le Blog Afrique du quotidien Libération (africa.blogs.liberation.fr) le 17 septembre 2010
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