En Guinée, le second tour de l’élection présidentielle opposera au cours du mois d’août l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo, chef de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG) et l’opposant de longue date Alpha Condé, candidat du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG). Le premier a obtenu selon les résultats définitifs validés par la Cour suprême 43,69% des suffrages exprimés, le second 18,25%, au terme d’un premier tour qui avait opposé 24 candidats dans ce pays de dix millions d’âmes. La plupart des candidats éliminés qui ont un certain poids électoral, à commencer par le troisième homme Sidya Touré de l’Union des forces républicaines (UFR) qui a choisi Cellou Diallo, ont déjà dévoilé leur choix parmi les deux qualifiés et donné leurs consignes de vote sur la base d’accords politiques. Au second tour, chacune des communautés de Guinée n’aura pas la photo d’un de ses « fils » ou d’une de ses « filles » sur le bulletin de vote. Chacun des deux candidats restant en lice aura à conquérir des voix hors de sa communauté ethnique et de ses fiefs géographiques. De leur côté, une bonne partie des électeurs devront élargir leur faisceau de critères au-delà de la proximité ethnique avec un candidat. Il reste que la démographie ethnique aura pesé lourd dans le dénouement de l’élection présidentielle historique de cette année en Guinée.
La puissance du facteur ethnique
Cellou Diallo est bien connu sur la scène politique nationale pour avoir occupé diverses fonctions ministérielles pendant une dizaine d’années sous la longue présidence de Lansana Conté. Son expérience gouvernementale a connu son apogée entre 2004 et 2006, lorsqu’il a été Premier ministre sous l’autorité d’un président malade qui s’était depuis longtemps désintéressé de la gestion des affaires de l’État tout en s’accrochant au pouvoir et à ses privilèges. Plutôt haut fonctionnaire au verbe lisse et convenu qu’acteur politique combatif, Cellou Diallo n’était pas cité parmi les présidentiables favoris il y a encore deux ans. Tout a changé lorsque le jeu politique est devenu très ouvert à la suite de la neutralisation des ambitions présidentielles du successeur militaire de Conté, le capitaine Moussa Dadis Camara. Cellou Diallo, qui avait entre-temps opportunément pris le contrôle d’un parti anciennement implanté et mobilisé à l’évidence de puissants moyens financiers, s’est présenté comme tout ce que la Guinée compte de personnalités ayant une certaine notoriété et de l’argent pour se porter candidat et faire campagne.
Diallo est le candidat de l’UFDG, ancien Premier ministre, économiste mais il est aussi… Peul, originaire de la région naturelle de Moyenne-Guinée. Lors du scrutin du 27 juin dernier, il était dans l’esprit de beaucoup, Peuls comme non Peuls, le candidat de la communauté Peule. En réalité, il n’était pas le seul Peul parmi les 24 candidats figurant sur le bulletin de vote. Mais il était le seul Peul qui était capable de se qualifier pour le second tour et donc le seul à avoir des chances réelles de devenir président de la République dans un pays qui a connu trois chefs d’État depuis 1958, Sékou Touré issu de la communauté Malinké de Haute-Guinée, Lansana Conté du groupe Soussou de Basse-Guinée et, pendant onze mois, Moussa Dadis Camara de l’ethnie Guerzé, un des groupes originaires de la Région Forestière. Autant dire que pour beaucoup de Peuls, c’est le moment ou jamais d’avoir eux aussi un de leurs « fils » au palais présidentiel.
Alpha Condé, arrivé deuxième de la compétition du 27 juin, n’avait pas non plus à se soucier de sa notoriété dans le pays. Présent dans le paysage politique physiquement ou symboliquement depuis l’époque de Sékou Touré, il incarne l’opposition historique à tous les gouvernements qui se sont succédé au cours des dernières décennies. Il a connu l’exil pendant de longues années et les souffrances de la prison sous Lansana Conté. Il avait tout de même contraint ce dernier à un second tour en 1993, lors de la première élection présidentielle organisée sous le régime du multipartisme, à un moment où le pouvoir ne maîtrisait pas encore parfaitement l’art de la fraude électorale. Opposant de longue date donc, leader d’un parti ancien, structuré et ancré idéologiquement à gauche, Alpha Condé est aussi… Malinké. Pour nombre de Malinkés et de non Malinkés, il était le candidat Malinké à la présidentielle. Ou plutôt le mieux placé des candidats Malinkés pour se qualifier pour le second tour.
En fait, un autre candidat Malinké également originaire de Haute-Guinée, l’ancien Premier ministre Lansana Kouyaté, avait réussi à pénétrer le cercle restreint des aspirants à prendre au sérieux en injectant dans sa préparation et dans sa campagne des moyens conséquents. Kouyaté a fini en quatrième position (7,04%), derrière Cellou Diallo, Alpha Condé et un autre ancien Premier ministre, Sidya Touré (13,62%), moins marqué ethniquement que les autres en raison du caractère très minoritaire de sa communauté même dans sa région d’origine de la Basse-Guinée. Au second tour, Cellou Diallo en découdra avec Alpha Condé. En arrière-plan, dans la tête de beaucoup de Guinéens, qu’ils le veuillent, l’admettent, le regrettent, le dénoncent ou non, ce sera le candidat Peul contre le candidat Malinké.
Alors y-a-t-il eu un vote ethnique en Guinée ? Sans le moindre doute si l’on entend par cette expression le fait que l’appartenance ethnique de chacun des candidats et celle de l’électeur moyen pèsent lourdement sur le choix de ce dernier. Cellou Dalein Diallo a fait le plein de voix en Moyenne-Guinée, très majoritairement peuplée de Peuls, et également obtenu d’excellents résultats dans certaines communes de la capitale Conakry également réputées dominées par les Peuls. Alpha Condé a eu d’excellents résultats dans son fief de Haute-Guinée, dans le terroir Malinké. Il a cependant souffert significativement de présence et de la performance électorale de l’autre grand candidat Malinké, Lansana Kouyaté. Autre manifestation de la puissance de la fibre ethnique, le résultat remarquable de Papa Koly Kourouma, ancien ministre de la junte de Dadis Camara et originaire comme ce dernier de la Région forestière, où il a souvent devancé tous les favoris. En l’absence de sondages d’opinion des électeurs qui ont effectivement voté le 27 juin dernier, il est rigoureusement impossible de saisir de manière fine l’ampleur du vote ethnique. Il n’y a cependant aucun doute sur l’influence déterminante de ce facteur.
Le caractère démocratique du vote ethnique
Alors le vote ethnique est-il antidémocratique comme le suggèrent depuis des semaines nombre d’observateurs et de journalistes guinéens et étrangers ? Non. Pas du tout. La démocratie, c’est le pouvoir par le peuple. En matière électorale, cela signifie que les choix agrégés des citoyens électeurs déterminent le vainqueur de la compétition. C’est tout. Les électeurs font ce qu’ils veulent. Ils se décident sur la base de critères dont ils sont les seuls maîtres. Ils sont libres de choisir un candidat parce qu’il est charmant, très connu, leur paraît sage ou compétent, parce qu’il a avancé des idées qui semblent sensées, parce qu’il a la plus belle flotte de véhicules de luxe tout terrain, qu’il a fait imprimer les affiches électorales les plus belles, qu’il a fait commander en Chine des tee-shirts colorés de meilleure qualité que les autres, qu’il a distribué en sous main plus d’enveloppes garnies de billets aux leaders d’opinion que les autres ou parce qu’il parle la même langue et a été moulé dans les mêmes coutumes qu’eux. Dans ce dernier cas, les motivations du vote déterminé par l’ethnie ne sont d’ailleurs pas aussi évidentes qu’on peut le penser. On peut voter pour le candidat de sa communauté parce qu’on se sent plus proche de lui que des autres sans en attendre un avantage personnel. Mais on peut aussi voter pour ce candidat parce qu’on pense qu’on sera plus en sécurité sous un président issu de la même communauté ethnique que soi et/ou qu’on aura marginalement plus de chances d’améliorer sa condition économique sous une telle présidence. Dans le second cas, la motivation est moins ethnique qu’économiquement rationnelle et partagée par les électeurs dans toutes les démocraties.
Alors si le vote ethnique est démocratique, où est le problème ? Le problème vient du fait que la puissance du facteur ethnique a tendance à étouffer les autres critères à l’aune desquels les électeurs peuvent choisir leurs représentants au sommet de l’État. Cela n’enlève rien au caractère démocratique du vote mais réduit significativement les chances que le système politique démocratique produise le meilleur choix possible pour la collectivité nationale. En Guinée, il n’y a pas un tête-à-tête exclusif entre les Peuls et les Malinkés, comme on peut le voir par exemple dans deux pays à la configuration ethnique spécifique et rare en Afrique, le Rwanda et le Burundi. Malinkés et Peuls représenteraient ensemble au maximum 70% de la population guinéenne, en faisant abstraction de l’ampleur du métissage ethnique qui frappe d’inexactitude tout calcul démographique ethnique sommaire. Aucune communauté ethnique de Guinée, même en se soudant à l’extrême, ne peut faire seule la loi dans le pays.
Assumer et gérer la diversité ethnique en démocratie
Comment peut-on atténuer l’influence excessive de la configuration ethnique d’un pays sur la qualité des démocraties électorales ? Face à la solidité et à la résistance dans le temps du sentiment ethnique en Afrique subsaharienne, les choix tacites qui ont été faits depuis la naissance des États indépendants dans leurs frontières actuelles ont au mieux été inappropriés, au pire catastrophiques. Au cours des décennies de généralisation de l’autoritarisme, les élites politiques ont fait des partis uniques au service d’un indéboulonnable président censé incarner l’unité nationale l’antidote indispensable au communautarisme ethnique et au risque de désintégration politique de jeunes nations en construction. Depuis le retour au multipartisme et aux rituels électoraux dans les années 1990, le choix des élites consiste à faire semblant. Faire semblant de croire en l’efficacité des dispositions constitutionnelles qui interdisent la mobilisation des sentiments d’appartenance ethnique et religieuse par les partis politiques, alors que cela n’a qu’une influence minimale sur les pratiques réelles des acteurs politiques. Faire croire que le vote ethnique est uniquement lié au déficit de culture politique et civique démocratique des populations rurales et que les cadres parfaitement urbains et de niveau d’éducation universitaire ne sont pas concernés. Faire semblant de s’émouvoir à chaque manifestation du vote ethnique et faire pleurer dans les chaumières en dénonçant la persistance du comportement « tribaliste » de l’électorat.
Nier l’importance de l’identité ethnique dans la tête d’une majorité de ressortissants de pays d’Afrique subsaharienne est parfaitement stérile. Il n’y a pas de honte à se sentir pleinement Soussou, fièrement Peul, résolument Malinké ou irréductiblement Kissi et totalement Guinéen. À être Haoussa, Ibo ou Yorouba et profondément Nigérian. À être accroché à sa culture Fon, Bariba ou Mina et absolument Béninois. Et pas de honte, non plus, à être de ceux qui ne donnent pas beaucoup d’importance à leur terroir d’origine, aux pratiques culturelles de leur communauté ethnique et qui sont résolument urbains et « occidentalisés », tout en étant aussi authentiquement Guinéen, Nigérian ou Béninois que n’importe lequel de leurs compatriotes. Le défi qui se pose aux sociétés multiethniques africaines n’est pas d’enterrer les ethnies ou de faire comme si elles n’existaient pas. Il est de trouver en urgence les bonnes formules institutionnelles pour gérer la diversité ethnique dans un système politique pleinement démocratique.
La première étape consiste à ensevelir l’idée qui voudrait que la démocratie, parce qu’elle serait congénitalement occidentale, est incompatible avec la vitalité des identités multiples des Africains. La deuxième étape devra être celle du débat dans chaque pays sur la meilleure formule qui permette de concilier respect des principes démocratiques fondamentaux, respect de l’expression de la diversité des populations, respect de l’égalité des communautés ethniques et respect de l’égalité des citoyens. C’est une tâche ardue et il n’y a pas de professeur retraité de droit constitutionnel français, belge, anglais ou portugais à payer grassement pour proposer une pale copie de la loi fondamentale de son pays flanquée de quelques platitudes en guise d’adaptation aux réalités socioculturelles africaines. La gestion de l’extraordinaire diversité interne des pays africains dans un cadre démocratique libéral est un défi d’une rare complexité qui exige une forte capacité d’innovation institutionnelle. La condition sine qua non pour que ce travail soit engagé au plus tôt est que les élites subsahariennes se libèrent de la prison mentale dans laquelle les enferme encore trop souvent le complexe du colonisé. Et qui leur fait croire qu’il n’y a que deux options : le mimétisme institutionnel aveugle ou le rejet tacite des principes démocratiques pour cause d’incompatibilité insurmontable avec les réalités africaines.
Publié sur afrik.com le 31 juillet 2010)
samedi 31 juillet 2010
jeudi 8 juillet 2010
L’an zéro de la démocratie en Guinée
Dimanche 27 juin 2010. Du « kilomètre 36 », carrefour stratégique à la sortie de Conakry à Dubréka, de Forécariah à Kindia, à 137 kilomètres de la capitale, presque personne sur les routes qui traversent la Basse-Guinée, une des quatre régions naturelles de ce pays d’Afrique de l’Ouest. Celle qui s’ouvre avec bonheur sur les eaux grises de l’océan Atlantique et témoigne, à moins de deux heures de l’agitation de Conakry, de l’éblouissante beauté des verdoyants paysages guinéens. C’est jour de vote et pour l’occasion, la circulation est interdite à tout véhicule non muni d’un laissez-passer. Routes libres donc pour ceux qui ont obtenu le sésame, observateurs nationaux et internationaux, journalistes, autorités administratives, commission électorale nationale et tous les autres acteurs de l’organisation du premier tour de l’élection présidentielle. Pendant les semaines qui ont précédé ce 27 juin, ce sont les cortèges imposants de véhicules 4x4 des candidats – ils étaient 24 à figurer sur le bulletin de vote extra large -, qui avaient pris d’assaut les routes plus ou moins praticables du pays.
Au lendemain du jour de vote, la seule certitude était que les 4,2 millions d’électeurs inscrits devraient se remettre en rang très bientôt pour le second tour inévitable de la présidentielle. Il opposera l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo à l’opposant « historique » Alpha Condé, si les résultats définitifs attendus de la Cour suprême ne remettent pas en cause l’ordre d’arrivée des trois premiers candidats favoris de cette élection présidentielle. La première étape très redoutée de cette nouvelle tentative de démocratisation dans un État qui n’a connu en 52 ans d’existence que des variantes plus ou moins détestables de régimes autoritaires a été franchie dans le calme et la farouche détermination des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, à voter. Envers et contre tout. Comme on pouvait le prévoir, les lendemains de la proclamation des résultats provisoires du vote sont moins sereins. La Cour suprême aura fort à faire pour corriger les résultats provisoires manifestement corrompus ici et là par des irrégularités, notamment dans les fiefs électoraux des deux candidats arrivés en tête.
Ce dimanche 27 juin, du côté des très nombreux électeurs analphabètes, savoir comment indiquer son choix sur cette grande feuille de papier portant nom, parti, emblème et photo du candidat n’est pas chose aisée. Quelques-uns demandent de l’aide aux agents du bureau de vote, aux délégués des partis politiques présents ou aux observateurs gênés aux entournures. Ils se font rabrouer et inviter à entrer au plus vite dans l’isoloir et à se débrouiller. D’autres se dirigent vers l’urne transparente sans avoir auparavant plié en deux ou en quatre, – ce n’est pas aussi facile que cela avec un bulletin de cette taille -, et ont droit à la même réprimande collective. À l’heure du dépouillement à la lumière blanche des lampes chinoises en plastique coloré fournies dans le kit électoral distribué dans chaque bureau de vote, point de surprise : on décompte une proportion élevée de bulletins invalides parce que vierges de toute annotation ou marqués au mauvais endroit. Du côté des agents du bureau de vote, la maîtrise des procédures de vote n’est pas toujours plus impressionnante que celle des électeurs. Certains ne savent que faire des scellés couleur orange fournis dans le kit et censés protéger l’intégrité des urnes. Dans beaucoup de cas, nulle volonté de travestir le vote des électeurs, mais une formation défectueuse, voire inexistante, des agents des bureaux de vote. Dans d’autres cas, - mais on ne saura jamais combien,- le non respect des procédures élémentaires de vote est moins innocent et relève bien de la vilaine fraude.
On était donc loin, très loin de la perfection électorale le 27 juin dernier. La Guinée a cependant voté et l’histoire retiendra qu’il s’agissait de la première élection présidentielle qui méritait cette qualification dans la première colonie française d’Afrique subsaharienne à avoir exigé et obtenu son indépendance en 1958, deux ans avant les autres. Le général Sékouba Konaté, président de la transition depuis janvier 2010, a tenu sa promesse de veiller à l’organisation du scrutin présidentiel dans un délai de six mois. Un étonnant concours de circonstances aura eu raison d’une affaire très mal engagée. Entre le 28 septembre 2009, jour du massacre de populations civiles et de violences sexuelles inqualifiables dans un stade et le 27 juin 2010, neuf mois étonnants qui ont vu une commission d’enquête de l’ONU débarquer à Conakry avec une promptitude fort inhabituelle pour la bureaucratie mondiale, un aide de camp soupçonné de crimes contre l’humanité viser le crâne de son président, un axe diplomatique transcontinental veiller à la neutralisation politique de ce dernier évacué au Maroc et un général taciturne investi président par intérim respecter son engagement à passer le témoin à un président civil élu au plus tôt.
L’objectif était de tourner au plus vite la page ubuesque et sanglante des militaires et miliciens drogués et ivres qui faisaient la pluie et le beau temps sous le régime éphémère du capitaine Moussa Dadis Camara. En perpétrant un putsch attendu, ce dernier avait succédé au général Lansana Conté mort après 24 ans de pouvoir le 22 décembre 2008. L’objectif primordial d’assainissement minimal de l’armée est en passe d’être atteint. L’histoire politiquement incorrecte retiendra que la Guinée le doit à un criminel présumé, l’aide de camp qui a participé à la tuerie du 28 septembre 2009 avant d’attenter à la vie du chef de la junte dans un camp militaire puis de s’évaporer dans la nature. Elle retiendra également que la « communauté internationale », cette chose à géométrie variable qui désigne dans le cas guinéen les États-Unis, la France, l’Union européenne, les Nations unies, l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le fantôme de la Cour pénale internationale-, a joué un rôle décisif et positif. La Guinée n’est pas la Guinée-Bissau. Elle dispose de réserves exceptionnelles encore inexploitées de bauxite, de fer, de pétrole, de l’or, du diamant, de l’uranium... Un tel pays suscite de l’intérêt.
L’an zéro de l’apprentissage démocratique en Guinée ne signifie pas que la liquidation des stigmates de cinq décennies d’histoire tourmentée a déjà commencé ou est en passe de l’être. Les 24 ans de pouvoir de Lansana Conté n’ont pas seulement produit une économie pauvre et stagnante, un abandon de territoires ruraux enclavés, une armée de jeunes chômeurs urbains promis à la délinquance, une armée désarticulée, autogérée et infiltrée par des voyous, des entreprises de service public qui n’en fournissent aucun et une administration dont les fonctionnaires nombreux et mal payés n’ont aucune raison de travailler. L’impact le plus pernicieux d’un régime dont le chef était arrivé au pouvoir par hasard, n’avait aucune vision et ne s’en cachait d’ailleurs nullement n’est pas celui qui saute aux yeux : les infrastructures dégradées, l’appauvrissement des populations, l’ampleur des inégalités, la rareté de l’eau courante et de l’électricité dans les quartiers de la capitale, sans évoquer la situation des villes de l’intérieur. Le legs le plus dévastateur des deux dernières décennies est celui qui a altéré le matériau humain dans sa capacité à discerner ce qui est bon, neutre ou mauvais pour la collectivité. Aucune société ne peur sortir indemne de 26 ans de dictature civile violente, sous le père de l’indépendance Sékou Touré, suivie par 24 ans d’une dictature militaire certes camouflée et moins expéditive que la précédente mais qui ne charriait aucune valeur et aucune ambition partagée.
Les Guinéennes et Guinéens qui se sont agglutinés devant les bureaux de vote le 27 juin dernier désiraient sincèrement doter leur pays d’un « bon président » qui résoudra leurs immenses difficultés. Sur quelle base allaient-ils former leur choix ? Comment savoir qui des 24 candidats est un grand voleur, un petit voleur, un honnête homme, un démagogue, un incompétent notoire, un otage de son groupe ethnique, un leader naturel, un irresponsable en puissance ou un pantin au service de tel ou tel autre groupe d’intérêt ? Les électeurs ont à l’évidence été influencés par trois facteurs : la proximité culturelle avec les candidats, liée dans le contexte subsaharien à l’appartenance à une même communauté ethnique ou à une même région ; la perception des chances des différents candidats de gagner, très influencée par la débauche de moyens financiers déployés pendant la campagne électorale par une poignée de candidats ; et la perception des qualités et des défauts des prétendants qui ont déjà exercé des fonctions importantes dans le pays. Les électeurs ont ainsi ridiculisé le parti indéboulonnable du temps de Lansana Conté dont le candidat a recueilli 1% des suffrages exprimés. Démonter une à une les pièces d’un fonctionnement politique, économique, social et culturel dont l’immoralité a contaminé de larges couches de la société sera un chantier dantesque. Les Guinéens ont effectivement besoin en cette période charnière d’un « bon président ». C’est une condition nécessaire mais certainement pas suffisante d’un nouveau départ.
(Publié sur afrik.com le 8 juillet 2010)
Au lendemain du jour de vote, la seule certitude était que les 4,2 millions d’électeurs inscrits devraient se remettre en rang très bientôt pour le second tour inévitable de la présidentielle. Il opposera l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo à l’opposant « historique » Alpha Condé, si les résultats définitifs attendus de la Cour suprême ne remettent pas en cause l’ordre d’arrivée des trois premiers candidats favoris de cette élection présidentielle. La première étape très redoutée de cette nouvelle tentative de démocratisation dans un État qui n’a connu en 52 ans d’existence que des variantes plus ou moins détestables de régimes autoritaires a été franchie dans le calme et la farouche détermination des femmes et des hommes, des vieux et des jeunes, à voter. Envers et contre tout. Comme on pouvait le prévoir, les lendemains de la proclamation des résultats provisoires du vote sont moins sereins. La Cour suprême aura fort à faire pour corriger les résultats provisoires manifestement corrompus ici et là par des irrégularités, notamment dans les fiefs électoraux des deux candidats arrivés en tête.
Ce dimanche 27 juin, du côté des très nombreux électeurs analphabètes, savoir comment indiquer son choix sur cette grande feuille de papier portant nom, parti, emblème et photo du candidat n’est pas chose aisée. Quelques-uns demandent de l’aide aux agents du bureau de vote, aux délégués des partis politiques présents ou aux observateurs gênés aux entournures. Ils se font rabrouer et inviter à entrer au plus vite dans l’isoloir et à se débrouiller. D’autres se dirigent vers l’urne transparente sans avoir auparavant plié en deux ou en quatre, – ce n’est pas aussi facile que cela avec un bulletin de cette taille -, et ont droit à la même réprimande collective. À l’heure du dépouillement à la lumière blanche des lampes chinoises en plastique coloré fournies dans le kit électoral distribué dans chaque bureau de vote, point de surprise : on décompte une proportion élevée de bulletins invalides parce que vierges de toute annotation ou marqués au mauvais endroit. Du côté des agents du bureau de vote, la maîtrise des procédures de vote n’est pas toujours plus impressionnante que celle des électeurs. Certains ne savent que faire des scellés couleur orange fournis dans le kit et censés protéger l’intégrité des urnes. Dans beaucoup de cas, nulle volonté de travestir le vote des électeurs, mais une formation défectueuse, voire inexistante, des agents des bureaux de vote. Dans d’autres cas, - mais on ne saura jamais combien,- le non respect des procédures élémentaires de vote est moins innocent et relève bien de la vilaine fraude.
On était donc loin, très loin de la perfection électorale le 27 juin dernier. La Guinée a cependant voté et l’histoire retiendra qu’il s’agissait de la première élection présidentielle qui méritait cette qualification dans la première colonie française d’Afrique subsaharienne à avoir exigé et obtenu son indépendance en 1958, deux ans avant les autres. Le général Sékouba Konaté, président de la transition depuis janvier 2010, a tenu sa promesse de veiller à l’organisation du scrutin présidentiel dans un délai de six mois. Un étonnant concours de circonstances aura eu raison d’une affaire très mal engagée. Entre le 28 septembre 2009, jour du massacre de populations civiles et de violences sexuelles inqualifiables dans un stade et le 27 juin 2010, neuf mois étonnants qui ont vu une commission d’enquête de l’ONU débarquer à Conakry avec une promptitude fort inhabituelle pour la bureaucratie mondiale, un aide de camp soupçonné de crimes contre l’humanité viser le crâne de son président, un axe diplomatique transcontinental veiller à la neutralisation politique de ce dernier évacué au Maroc et un général taciturne investi président par intérim respecter son engagement à passer le témoin à un président civil élu au plus tôt.
L’objectif était de tourner au plus vite la page ubuesque et sanglante des militaires et miliciens drogués et ivres qui faisaient la pluie et le beau temps sous le régime éphémère du capitaine Moussa Dadis Camara. En perpétrant un putsch attendu, ce dernier avait succédé au général Lansana Conté mort après 24 ans de pouvoir le 22 décembre 2008. L’objectif primordial d’assainissement minimal de l’armée est en passe d’être atteint. L’histoire politiquement incorrecte retiendra que la Guinée le doit à un criminel présumé, l’aide de camp qui a participé à la tuerie du 28 septembre 2009 avant d’attenter à la vie du chef de la junte dans un camp militaire puis de s’évaporer dans la nature. Elle retiendra également que la « communauté internationale », cette chose à géométrie variable qui désigne dans le cas guinéen les États-Unis, la France, l’Union européenne, les Nations unies, l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et le fantôme de la Cour pénale internationale-, a joué un rôle décisif et positif. La Guinée n’est pas la Guinée-Bissau. Elle dispose de réserves exceptionnelles encore inexploitées de bauxite, de fer, de pétrole, de l’or, du diamant, de l’uranium... Un tel pays suscite de l’intérêt.
L’an zéro de l’apprentissage démocratique en Guinée ne signifie pas que la liquidation des stigmates de cinq décennies d’histoire tourmentée a déjà commencé ou est en passe de l’être. Les 24 ans de pouvoir de Lansana Conté n’ont pas seulement produit une économie pauvre et stagnante, un abandon de territoires ruraux enclavés, une armée de jeunes chômeurs urbains promis à la délinquance, une armée désarticulée, autogérée et infiltrée par des voyous, des entreprises de service public qui n’en fournissent aucun et une administration dont les fonctionnaires nombreux et mal payés n’ont aucune raison de travailler. L’impact le plus pernicieux d’un régime dont le chef était arrivé au pouvoir par hasard, n’avait aucune vision et ne s’en cachait d’ailleurs nullement n’est pas celui qui saute aux yeux : les infrastructures dégradées, l’appauvrissement des populations, l’ampleur des inégalités, la rareté de l’eau courante et de l’électricité dans les quartiers de la capitale, sans évoquer la situation des villes de l’intérieur. Le legs le plus dévastateur des deux dernières décennies est celui qui a altéré le matériau humain dans sa capacité à discerner ce qui est bon, neutre ou mauvais pour la collectivité. Aucune société ne peur sortir indemne de 26 ans de dictature civile violente, sous le père de l’indépendance Sékou Touré, suivie par 24 ans d’une dictature militaire certes camouflée et moins expéditive que la précédente mais qui ne charriait aucune valeur et aucune ambition partagée.
Les Guinéennes et Guinéens qui se sont agglutinés devant les bureaux de vote le 27 juin dernier désiraient sincèrement doter leur pays d’un « bon président » qui résoudra leurs immenses difficultés. Sur quelle base allaient-ils former leur choix ? Comment savoir qui des 24 candidats est un grand voleur, un petit voleur, un honnête homme, un démagogue, un incompétent notoire, un otage de son groupe ethnique, un leader naturel, un irresponsable en puissance ou un pantin au service de tel ou tel autre groupe d’intérêt ? Les électeurs ont à l’évidence été influencés par trois facteurs : la proximité culturelle avec les candidats, liée dans le contexte subsaharien à l’appartenance à une même communauté ethnique ou à une même région ; la perception des chances des différents candidats de gagner, très influencée par la débauche de moyens financiers déployés pendant la campagne électorale par une poignée de candidats ; et la perception des qualités et des défauts des prétendants qui ont déjà exercé des fonctions importantes dans le pays. Les électeurs ont ainsi ridiculisé le parti indéboulonnable du temps de Lansana Conté dont le candidat a recueilli 1% des suffrages exprimés. Démonter une à une les pièces d’un fonctionnement politique, économique, social et culturel dont l’immoralité a contaminé de larges couches de la société sera un chantier dantesque. Les Guinéens ont effectivement besoin en cette période charnière d’un « bon président ». C’est une condition nécessaire mais certainement pas suffisante d’un nouveau départ.
(Publié sur afrik.com le 8 juillet 2010)
mercredi 30 juin 2010
La République démocratique du Congo entre prédation, violence… et dépendance
« Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise…, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, ni nos souffrances, ni notre sang… ».
Ce 30 juin 1960, le jeune Premier ministre Patrice Emery Lumumba jette le froid sur une cérémonie jusque-là hypocritement conviviale. Il prononce ces mots devant le roi des belges Baudouin 1er qui a fait le voyage à Léopoldville, l’actuel Kinshasa. Comme ailleurs sur le continent en cette année des indépendances, l’heure est à l’optimisme. Lumumba parle du début d’une « lutte sublime » qui va mener son pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. 50 ans plus tard, l’actuel chef de l’Etat Joseph Kabila ne rappellera sans doute pas le discours de Lumumba lors des festivités prévues ce 30 juin 2010 à Kinshasa en présence de son invité de marque, l’actuel roi des Belges, Albert II. Au cours du dernier demi-siècle, la paix, la prospérité et la grandeur auront été des denrées rares au Congo-Léopoldville renommé Zaïre puis République démocratique du Congo.
Moins de deux semaines après la proclamation de l’indépendance, le gouvernement de l’Etat indépendant du Congo demande l’assistance militaire de l’ONU pour protéger le territoire national menacé à la fois par la sécession du Katanga, province minière la plus riche du pays, et par les fortes tensions avec la Belgique. Le Conseil de sécurité autorise rapidement le déploiement d’une force des Nations unies. Cette mission qui comprendra presque 20 000 hommes à son pic n’empêche pas le Congo de connaître son premier crime politique majeur, l’assassinat de Patrice Lumumba le 15 janvier 1961. C’est l’issue fatale d’une conspiration alliant les adversaires politiques congolais du fougueux et idéaliste Premier ministre et services secrets occidentaux tout autant hostiles à ce dernier accusé de sympathies communistes.
Le 30 juin 1964, les soldats de la plus grosse mission de paix de l’ONU à l’époque quittent le pays désormais « pacifié » par une main de fer enrobée du velours de la corruption et de toutes les compromissions. Celle du général Mobutu Sese Seko qui s’autoproclamera maréchal, pillera les caisses de l’Etat et ne quittera le pouvoir, par la force, qu’au bout de 32 ans. Il est chassé par les troupes d’une rébellion soutenue par les voisins rwandais et ougandais et conduite par un ancien partisan de Lumumba, Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier est assassiné à son tour dans son bureau de la présidence en janvier 2001.
Le 30 juin prochain, environ 20 000 soldats et policiers de l’ONU seront sur le sol de la République démocratique du Congo. C’est sans doute pour éviter de donner la fâcheuse impression d’un pays qui a tourné en rond pendant cinquante ans et qui est toujours incapable d’assurer sa sécurité que le gouvernement de Joseph Kabila, qui a succédé à son père, a fait mine de réclamer avec insistance le départ des casques bleus de la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc) présents depuis dix ans. Le Conseil de sécurité n’a autorisé que le départ de 2000 soldats avant le 30 juin et un changement cosmétique de la Monuc en Monusco, comme mission de stabilisation au Congo à compter du 1er juillet. En 2010, le Congo, 80 fois plus vaste que la Belgique, porte toujours comme une malédiction les circonstances de sa colonisation, d’abord par le roi des Belges qui en fit sa propriété personnelle puis par l’Etat belge, et celles de sa décolonisation dans le contexte de la guerre froide.
Extraordinairement riche en matières premières précieuses, du diamant à l’uranium, de cuivre au colombo-tantalite (coltan) essentiel dans l’industrie électronique, le pays fait l’objet de toutes les convoitises depuis près de deux siècles. Les acteurs locaux et étrangers changent mais les ingrédients du cauchemar de l’écrasante majorité des 66 millions d’habitants n’ont point varié : prédation, violence et impuissance. Le meurtre le 2 juin dernier de l’une des personnalités les plus respectées de la société civile congolaise, le défenseur des droits humains Floribert Chebeya, est venu rappeler l’extrême vulnérabilité de ceux qui luttent au quotidien pour que ce potentiel géant d’Afrique ne soit pas à jamais un gros poids mort au cœur du continent.
(Publié sur infosud.org le 30 juin 2010)
Ce 30 juin 1960, le jeune Premier ministre Patrice Emery Lumumba jette le froid sur une cérémonie jusque-là hypocritement conviviale. Il prononce ces mots devant le roi des belges Baudouin 1er qui a fait le voyage à Léopoldville, l’actuel Kinshasa. Comme ailleurs sur le continent en cette année des indépendances, l’heure est à l’optimisme. Lumumba parle du début d’une « lutte sublime » qui va mener son pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. 50 ans plus tard, l’actuel chef de l’Etat Joseph Kabila ne rappellera sans doute pas le discours de Lumumba lors des festivités prévues ce 30 juin 2010 à Kinshasa en présence de son invité de marque, l’actuel roi des Belges, Albert II. Au cours du dernier demi-siècle, la paix, la prospérité et la grandeur auront été des denrées rares au Congo-Léopoldville renommé Zaïre puis République démocratique du Congo.
Moins de deux semaines après la proclamation de l’indépendance, le gouvernement de l’Etat indépendant du Congo demande l’assistance militaire de l’ONU pour protéger le territoire national menacé à la fois par la sécession du Katanga, province minière la plus riche du pays, et par les fortes tensions avec la Belgique. Le Conseil de sécurité autorise rapidement le déploiement d’une force des Nations unies. Cette mission qui comprendra presque 20 000 hommes à son pic n’empêche pas le Congo de connaître son premier crime politique majeur, l’assassinat de Patrice Lumumba le 15 janvier 1961. C’est l’issue fatale d’une conspiration alliant les adversaires politiques congolais du fougueux et idéaliste Premier ministre et services secrets occidentaux tout autant hostiles à ce dernier accusé de sympathies communistes.
Le 30 juin 1964, les soldats de la plus grosse mission de paix de l’ONU à l’époque quittent le pays désormais « pacifié » par une main de fer enrobée du velours de la corruption et de toutes les compromissions. Celle du général Mobutu Sese Seko qui s’autoproclamera maréchal, pillera les caisses de l’Etat et ne quittera le pouvoir, par la force, qu’au bout de 32 ans. Il est chassé par les troupes d’une rébellion soutenue par les voisins rwandais et ougandais et conduite par un ancien partisan de Lumumba, Laurent-Désiré Kabila. Ce dernier est assassiné à son tour dans son bureau de la présidence en janvier 2001.
Le 30 juin prochain, environ 20 000 soldats et policiers de l’ONU seront sur le sol de la République démocratique du Congo. C’est sans doute pour éviter de donner la fâcheuse impression d’un pays qui a tourné en rond pendant cinquante ans et qui est toujours incapable d’assurer sa sécurité que le gouvernement de Joseph Kabila, qui a succédé à son père, a fait mine de réclamer avec insistance le départ des casques bleus de la Mission des Nations Unies au Congo (Monuc) présents depuis dix ans. Le Conseil de sécurité n’a autorisé que le départ de 2000 soldats avant le 30 juin et un changement cosmétique de la Monuc en Monusco, comme mission de stabilisation au Congo à compter du 1er juillet. En 2010, le Congo, 80 fois plus vaste que la Belgique, porte toujours comme une malédiction les circonstances de sa colonisation, d’abord par le roi des Belges qui en fit sa propriété personnelle puis par l’Etat belge, et celles de sa décolonisation dans le contexte de la guerre froide.
Extraordinairement riche en matières premières précieuses, du diamant à l’uranium, de cuivre au colombo-tantalite (coltan) essentiel dans l’industrie électronique, le pays fait l’objet de toutes les convoitises depuis près de deux siècles. Les acteurs locaux et étrangers changent mais les ingrédients du cauchemar de l’écrasante majorité des 66 millions d’habitants n’ont point varié : prédation, violence et impuissance. Le meurtre le 2 juin dernier de l’une des personnalités les plus respectées de la société civile congolaise, le défenseur des droits humains Floribert Chebeya, est venu rappeler l’extrême vulnérabilité de ceux qui luttent au quotidien pour que ce potentiel géant d’Afrique ne soit pas à jamais un gros poids mort au cœur du continent.
(Publié sur infosud.org le 30 juin 2010)
mercredi 21 avril 2010
Aider la Guinée-Bissau sans relâche et sans condescendance
La Guinée-Bissau a le plus grand mal à attirer l’attention des médias plus de deux jours de suite. Même ceux qui couvrent essentiellement l’actualité africaine. Le 1er avril dernier, c’est l’arrestation du Premier ministre du pays, Carlos Gomes Junior et celle du chef d’état-major des armées, l’amiral Zamora Induta, par un groupe de militaires amenés par le numéro deux des forces armées, le général Antonio Indjai, qui a fait parler de ce petit pays d’Afrique occidentale coincé entre le Sénégal et la Guinée. La dernière fois que la Guinée-Bissau avait fait la une de quelques journaux, c’était le 2 mars 2009. Ce jour-là, à l’aube, des soldats avaient attaqué la résidence du président João Bernardo Vieira, l’avaient capturé vivant, l’avaient ensuite torturé, puis exécuté. Quelques heures plus tôt, au soir du 1er mars 2009, le chef d’état-major des armées à l’époque, le général Tagme Na Waie, avait été tué par l’explosion d’une bombe placée sous l’escalier menant à son bureau. La double liquidation du patron de l’armée et du président valait bien un minimum de couverture médiatique et un flot de réactions outrées des organisations internationales. Cette année, le nouveau règlement de comptes au sein de l’armée n’a certes pas emporté de vies humaines, même si l’état de santé de l’amiral Induta, qui a manifestement été maltraité et est toujours détenu dans un camp militaire, est préoccupant. Mais les implications politiques, économiques et sociales du rapport de forces au sein de l’armée à la suite des évènements du 1er avril peuvent être désastreuses.
Les assassinats de mars 2009 et le choix facile de l’impunité
Au lendemain du double assassinat du président Vieira et du chef d’état-major des armées, Tagme Na Waie en mars 2009, on échafauda différentes hypothèses. João Bernardo Vieira, qui s’était fait de nombreux ennemis militaires et civils depuis les longues années de sa première présidence conclue par une guerre civile (1980-1999), avait-il été tué par des soldats verts de colère en apprenant l’assassinat de leur chef d’état-major dont ils connaissaient les relations difficiles avec le président ? Si Vieira était effectivement le commanditaire de l’élimination du chef d’état-major qui représentait un pôle de pouvoir concurrent, voire une menace permanente, pourquoi n’avait-il pas renforcé son dispositif de sécurité afin de se prémunir de représailles violentes et parfaitement prévisibles de la part des fidèles de Tagme Na Waie?
Autre hypothèse : l’assassinat des deux hommes en l’espace de quelques heures n’avait rien à voir avec la rivalité supposée entre les victimes et une réaction sanguine des proches du premier tué mais avait été programmé et exécuté par un troisième groupe. Mais qui ? Un clan de militaires peut-être alliés à des personnalités politiques civiles voulant contrôler le pouvoir politique et économique du pays sans pour autant perpétrer un coup d’Etat en bonne et due forme ? L’assassinat du président Vieira ne pouvait pas en effet être qualifié de coup d’Etat puisque les prescriptions de la Constitution avaient ensuite été respectées, que le président de l’Assemblée nationale avait été prestement investi comme président intérimaire et que des élections anticipées avaient permis d’élire le plus démocratiquement du monde un nouveau chef d’Etat en juillet 2009, l’actuel président Malam Bacai Sanha.
Il y avait une dernière hypothèse présente dans tous les esprits au lendemain des évènements de mars 2009 : la piste des narcotrafiquants latino-américains et de leurs complices bissau-guinéens militaires et civils. Depuis plusieurs années, il n’y avait plus de doute sur l’utilisation du territoire du pays comme lieu de transit par de cargaisons de drogue en provenance d’Amérique latine et à destination des marchés européens. Quelques prises énormes avaient donné une idée de l’ampleur du phénomène et de la complicité active d’éléments des forces armées et de personnalités civiles. En septembre 2006, 674 kg de cocaïne saisie par la police avaient ainsi miraculeusement disparu d’un entrepôt sécurisé du Trésor public… Quelques autres saisies et arrestations suivies de la remise en liberté rapide des trafiquants étrangers et de leurs complices locaux, souvent en tenue militaire, avaient montré que les institutions judiciaires du pays, par ailleurs extraordinairement démunies, ne pouvaient rien faire pour endiguer la criminalisation des forces armées et de l’Etat.
Alors y avait-il un lien entre les assassinats de mars 2009 et le trafic de drogue transitant dans le pays ? Si oui quel était-il ? Les deux victimes représentaient-elles une menace pour les narcotrafiquants ? Ou avaient-elles été elles-mêmes impliquées à un degré ou à un autre dans cette juteuse entreprise ? Bissau… et Conakry, avant la mort du président Lansana Conté qui était très proche de Vieira, bruissaient en effet depuis un moment de rumeurs sur l’implication de clans tapis dans les résidences présidentielles des deux Guinée dans la facilitation du commerce transnational de la cocaïne. Toutes ces interrogations sont restées sans réponses depuis plus d’un an. Aucun rapport d’une commission d’enquête nationale ou internationale n’est venu apporter ne serait-ce que des éléments permettant de juger des probabilités relatives des différentes hypothèses. Rien. On parla longuement de la mise en place d’une commission d’enquête internationale soutenue par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine et les Nations unies. Mais rien. Nombre d’acteurs politiques et militaires à Bissau n’en voulaient pas et n’en veulent toujours pas et comme ce n’est que la Guinée-Bissau, aucune puissance du Conseil de sécurité de l’ONU ne jugea utile d’insister lourdement.
La tentation de tourner la page sans investir des ressources humaines, financières, sécuritaires et politiques pour faire un brin de lumière sur les assassinats de mars 2009 – et ceux de juin 2009 lorsque deux anciens ministres ont été également abattus -, était d’autant plus forte que le président Vieira avait certes été élu en 2005 mais qu’il était une personnalité controversée poursuivie par son passé de chef militaire putschiste et de dirigeant autocrate pendant près de vingt ans. Certains ont dû se convaincre que la disparition de deux hommes du passé était certes tragique mais qu’elle ne justifiait pas une débauche d’énergie et une prise de risque certaine pour identifier les assassins et le mobile de ces crimes. Sauf que prétendre faire table rase du passé sur fond d’une mare de sang, d’un océan de rancœurs et d’un nuage malsain de rumeurs sur l’implication de nombre de personnalités militaires et civiles d’un Etat dans le trafic de drogue ne pouvait être une bonne idée.
Le risque d’un report sine die des réformes vitales
Quel lien entre les évènements de mars 2009 et ceux d’avril 2010 ? Ils s’inscrivent dans une suite malheureuse d’opportunités manquées dans un pays qui semble incapable de sortir d’un cercle vicieux où l’instabilité politique, les violences soudaines, l’impunité garantie aux soldats, la faiblesse de la classe politique, la corruption d’une partie des élites par l’argent facile d’où qu’il vienne, le sous-développement de l’économie, l’anémie des finances publiques et l’appauvrissement de populations résignées se nourrissent les uns des autres. Après avoir séquestré le Premier ministre pendant plusieurs heures, arrêté et destitué le chef de l’armée, les meneurs du coup de force du 1er avril ont vite indiqué qu’ils ne perpétraient pas un coup d’Etat et affirmé la soumission des forces armées au pouvoir politique. Il s’agissait donc simplement du renversement du chef d’état-major par son adjoint assorti d’une intimidation du chef de gouvernement publiquement menacé de mort avant d’être finalement maintenu à son poste. Rien à voir en effet avec un coup d’Etat. Le président de la République Malam Bacai Sanha n’a pas été inquiété pendant ces évènements et a même ensuite servi de médiateur entre les nouveaux chefs de l’armée et le Premier ministre. Pour ne rien arranger à une situation déjà passablement compliquée, le président et le Premier ministre sont réputés entretenir des relations difficiles.
En Guinée-Bissau, si les chefs militaires ne font pas des coups d’Etat « classiques » contre l’autorité politique, c’est parce qu’ils n’en ont pas vraiment besoin. Celui qui réussit à s’imposer comme le patron de l’armée n’a nullement besoin de revêtir le costume présidentiel pour être le véritable homme fort du pays et devenir intouchable. La proclamation théâtrale de la soumission des chefs militaires au pouvoir politique au lendemain de chacun de leurs coups fourrés est une plaisanterie qui ne fait plus rire personne à Bissau. Il faut se réjouir que la sortie du 1er avril dernier ne se soit pas traduite par l’assassinat de Zamora Induta, mis aux arrêts, sans doute maltraité, probablement torturé et actuellement en mauvaise santé mais au moins en vie. Pas moins de trois chefs d’état-major des armées ont été tués au cours des dix dernières années.
La principale victime, l’ancien chef d’état-major Zamora Induta, n’est probablement pas un saint mais ceux qui l’ont renversé, son ex-adjoint, le général Antonio Indjai et l’ancien chef d’état-major de la marine, l’amiral José Bubo Na Tchuto, le sont encore moins. Le dernier nommé avait fui en Gambie en août 2008 après avoir été arrêté pour une atteinte présumée à la sécurité de l’Etat. Il était revenu clandestinement à Bissau en décembre 2009 et s’était immédiatement réfugié dans le bâtiment qui abrite les bureaux de l’ONU. C’est de ce refuge qu’il a été « libéré » le 1er avril par un groupe de militaires en armes. Bubo Na Tchuto est l’officier de l’armée dont l’implication dans le trafic de drogue était la plus ouvertement évoquée à Bissau. La fortune récente et inexplicable de l’ancien chef de la marine lui permettait de se montrer particulièrement généreux à l’égard des soldats et de bien d’autres acteurs de la société politique et civile. On ne peut s’empêcher d’assimiler le coup du 1er avril à une reprise en main de l’armée par le clan des officiers les plus enrichis par leur collaboration avec les trafiquants de drogue et donc les plus allergiques à toute réforme en profondeur des forces armées, la première des priorités si ce pays veut avoir une chance de sortir de son cercle vicieux.
Un certain optimisme avait commencé à germer timidement à Bissau depuis l’élection propre de Malam Bacai Sanha, l’engagement affiché par ce dernier ainsi que par le Premier ministre Carlos Gomes Junior et le chef d’état-major Zamora Induta en faveur des réformes du secteur de la sécurité (armée, police et justice) érigées en priorité depuis des années et jamais réellement engagées au-delà du toilettage des textes législatifs et de quelques initiatives éparses des partenaires bilatéraux et multilatéraux du pays. Le paiement à bonne date des salaires de la fonction publique et même d’arriérés accumulés au cours des dernières années, permettant entre autres aux enfants du pays d’espérer connaître pour une fois une année scolaire normale, les efforts du Premier ministre en vue de changer l’image très négative du pays à l’étranger et de mobiliser des financements extérieurs, le projet de l’organisation au cours de cette année d’une conférence nationale pour la réconciliation et des signes d’une résolution de la nouvelle équipe dirigeante à lutter contre la corruption donnaient l’impression d’un nouveau départ.
Le retour au calme rapide après l’étrange journée du 1er avril n’a en réalité rien de rassurant. Sur quelle base repose le compromis obtenu entre les nouveaux chefs de l’armée, le président Sanha et le Premier ministre Gomes Junior ? À quoi se sont-ils engagés ? Quel est l’avenir des réformes et celui de la lutte contre le trafic de drogue ? De quelles marges de manœuvre vont disposer des responsables politiques élus qui sont sous la menace permanente d’un encerclement de leurs résidences un beau matin par des militaires tout-puissants et imprévisibles ? Même si le trafic de drogue venait à ne plus prospérer dans le pays à cause de l’attention internationale et des capacités d’adaptation des narcotrafiquants étrangers, comment empêcher que l’argent déjà gagné par les complices locaux au cours des dernières années ne décide durablement de la distribution des postes politiques et militaires à Bissau ?
Le poids de l’Histoire et le devoir de solidarité
Lorsqu’on évoque les soubresauts politiques et sécuritaires récurrents de la Guinée-Bissau depuis plus d’une dizaine d’années, la tendance, y compris dans les pays voisins d’Afrique de l’Ouest, est d’afficher dépit, résignation et condescendance pour ce petit pays lusophone particulièrement démuni qui semble irrécupérable. Si les alliances et les mésalliances entres les personnalités civiles et militaires sur fond de complicités ou de rivalités ethniques qui déclenchent les éruptions épisodiques de violence sont parfois impénétrables, il n’y a cependant rien d’incompréhensible dans la fragilité de l’Etat et de la nation bissau-guinéenne qui est au cœur du problème. Alors qu’un grand nombre de pays d’Afrique de l’Ouest célèbrent au cours de cette année leurs cinquante ans d’existence comme Etats indépendants dans leurs frontières actuelles, - un âge ridiculement bas pour des Etats-nations-, la Guinée-Bissau, indépendante en 1974 après une longue et ruineuse guerre de libération contre la puissance coloniale portugaise, est encore plus jeune – 36 ans. Les combattants qui avaient 25 ans au moment de la création de l’Etat indépendant n’ont que 61 ans aujourd’hui. Ils dominent encore la vie militaire et politique nationale et ont conservé, pour la plupart, des réflexes incompatibles avec les règles du jeu qui permettent la stabilité d’un Etat moderne.
Comme ailleurs sur le continent, la trajectoire prise par le nouvel Etat dépendait de manière outrageuse des qualités individuelles d’un petit groupe de personnes. Il n’y avait pas de raison a priori pour que cela se passe bien. Après la disparition prématurée du stratège et héros de la guerre d’indépendance Amilcar Cabral assassiné en 1973, Luis Cabral jusqu’en 1980 et João Bernardo Vieira entre 1980 et 1999 n’ont simplement pas été à la hauteur du défi redoutable de l’édification d’une nation stable et en progrès. Ce n’est pas parce que ce pays n’a pas eu de chance pendant trois décennies qu’il faut le décréter irrécupérable et ignorer les aspirations d’une nouvelle génération dont les mieux formés – qui ne sont pas bien nombreux-, sont tentés de rejoindre définitivement Lisbonne, Paris ou Dakar après chaque nouvelle manifestation de l’irresponsabilité de leurs dirigeants militaires ou politiques.
Ce serait injuste de faire croire que personne ne se préoccupe au quotidien en Afrique et au-delà de l’avenir de la Guinée-Bissau. Au lendemain du coup de force du 1er avril, de hauts représentants de la CEDEAO, de l’Union africaine et de l’ONU se sont promptement rendus dans la capitale et ont tenu un langage de fermeté à l’égard des militaires. Pour encourager ces organisations et d’autres acteurs à ne pas laisser tomber la Guinée-Bissau, il faut une mobilisation minimale de la diaspora de ce pays, des citoyens des pays voisins et de la société civile africaine. C’est à ce prix que les nouvelles générations de chacun des pays subsahariens détricoteront, lentement, laborieusement mais sûrement les discours pessimistes, misérabilistes, simplistes et ancrés dans l’ignorance de l’Histoire, sur les développements politiques dans cette partie du monde.
(Publié sur Afrik.com le 21 avril 2010)
Les assassinats de mars 2009 et le choix facile de l’impunité
Au lendemain du double assassinat du président Vieira et du chef d’état-major des armées, Tagme Na Waie en mars 2009, on échafauda différentes hypothèses. João Bernardo Vieira, qui s’était fait de nombreux ennemis militaires et civils depuis les longues années de sa première présidence conclue par une guerre civile (1980-1999), avait-il été tué par des soldats verts de colère en apprenant l’assassinat de leur chef d’état-major dont ils connaissaient les relations difficiles avec le président ? Si Vieira était effectivement le commanditaire de l’élimination du chef d’état-major qui représentait un pôle de pouvoir concurrent, voire une menace permanente, pourquoi n’avait-il pas renforcé son dispositif de sécurité afin de se prémunir de représailles violentes et parfaitement prévisibles de la part des fidèles de Tagme Na Waie?
Autre hypothèse : l’assassinat des deux hommes en l’espace de quelques heures n’avait rien à voir avec la rivalité supposée entre les victimes et une réaction sanguine des proches du premier tué mais avait été programmé et exécuté par un troisième groupe. Mais qui ? Un clan de militaires peut-être alliés à des personnalités politiques civiles voulant contrôler le pouvoir politique et économique du pays sans pour autant perpétrer un coup d’Etat en bonne et due forme ? L’assassinat du président Vieira ne pouvait pas en effet être qualifié de coup d’Etat puisque les prescriptions de la Constitution avaient ensuite été respectées, que le président de l’Assemblée nationale avait été prestement investi comme président intérimaire et que des élections anticipées avaient permis d’élire le plus démocratiquement du monde un nouveau chef d’Etat en juillet 2009, l’actuel président Malam Bacai Sanha.
Il y avait une dernière hypothèse présente dans tous les esprits au lendemain des évènements de mars 2009 : la piste des narcotrafiquants latino-américains et de leurs complices bissau-guinéens militaires et civils. Depuis plusieurs années, il n’y avait plus de doute sur l’utilisation du territoire du pays comme lieu de transit par de cargaisons de drogue en provenance d’Amérique latine et à destination des marchés européens. Quelques prises énormes avaient donné une idée de l’ampleur du phénomène et de la complicité active d’éléments des forces armées et de personnalités civiles. En septembre 2006, 674 kg de cocaïne saisie par la police avaient ainsi miraculeusement disparu d’un entrepôt sécurisé du Trésor public… Quelques autres saisies et arrestations suivies de la remise en liberté rapide des trafiquants étrangers et de leurs complices locaux, souvent en tenue militaire, avaient montré que les institutions judiciaires du pays, par ailleurs extraordinairement démunies, ne pouvaient rien faire pour endiguer la criminalisation des forces armées et de l’Etat.
Alors y avait-il un lien entre les assassinats de mars 2009 et le trafic de drogue transitant dans le pays ? Si oui quel était-il ? Les deux victimes représentaient-elles une menace pour les narcotrafiquants ? Ou avaient-elles été elles-mêmes impliquées à un degré ou à un autre dans cette juteuse entreprise ? Bissau… et Conakry, avant la mort du président Lansana Conté qui était très proche de Vieira, bruissaient en effet depuis un moment de rumeurs sur l’implication de clans tapis dans les résidences présidentielles des deux Guinée dans la facilitation du commerce transnational de la cocaïne. Toutes ces interrogations sont restées sans réponses depuis plus d’un an. Aucun rapport d’une commission d’enquête nationale ou internationale n’est venu apporter ne serait-ce que des éléments permettant de juger des probabilités relatives des différentes hypothèses. Rien. On parla longuement de la mise en place d’une commission d’enquête internationale soutenue par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), l’Union africaine et les Nations unies. Mais rien. Nombre d’acteurs politiques et militaires à Bissau n’en voulaient pas et n’en veulent toujours pas et comme ce n’est que la Guinée-Bissau, aucune puissance du Conseil de sécurité de l’ONU ne jugea utile d’insister lourdement.
La tentation de tourner la page sans investir des ressources humaines, financières, sécuritaires et politiques pour faire un brin de lumière sur les assassinats de mars 2009 – et ceux de juin 2009 lorsque deux anciens ministres ont été également abattus -, était d’autant plus forte que le président Vieira avait certes été élu en 2005 mais qu’il était une personnalité controversée poursuivie par son passé de chef militaire putschiste et de dirigeant autocrate pendant près de vingt ans. Certains ont dû se convaincre que la disparition de deux hommes du passé était certes tragique mais qu’elle ne justifiait pas une débauche d’énergie et une prise de risque certaine pour identifier les assassins et le mobile de ces crimes. Sauf que prétendre faire table rase du passé sur fond d’une mare de sang, d’un océan de rancœurs et d’un nuage malsain de rumeurs sur l’implication de nombre de personnalités militaires et civiles d’un Etat dans le trafic de drogue ne pouvait être une bonne idée.
Le risque d’un report sine die des réformes vitales
Quel lien entre les évènements de mars 2009 et ceux d’avril 2010 ? Ils s’inscrivent dans une suite malheureuse d’opportunités manquées dans un pays qui semble incapable de sortir d’un cercle vicieux où l’instabilité politique, les violences soudaines, l’impunité garantie aux soldats, la faiblesse de la classe politique, la corruption d’une partie des élites par l’argent facile d’où qu’il vienne, le sous-développement de l’économie, l’anémie des finances publiques et l’appauvrissement de populations résignées se nourrissent les uns des autres. Après avoir séquestré le Premier ministre pendant plusieurs heures, arrêté et destitué le chef de l’armée, les meneurs du coup de force du 1er avril ont vite indiqué qu’ils ne perpétraient pas un coup d’Etat et affirmé la soumission des forces armées au pouvoir politique. Il s’agissait donc simplement du renversement du chef d’état-major par son adjoint assorti d’une intimidation du chef de gouvernement publiquement menacé de mort avant d’être finalement maintenu à son poste. Rien à voir en effet avec un coup d’Etat. Le président de la République Malam Bacai Sanha n’a pas été inquiété pendant ces évènements et a même ensuite servi de médiateur entre les nouveaux chefs de l’armée et le Premier ministre. Pour ne rien arranger à une situation déjà passablement compliquée, le président et le Premier ministre sont réputés entretenir des relations difficiles.
En Guinée-Bissau, si les chefs militaires ne font pas des coups d’Etat « classiques » contre l’autorité politique, c’est parce qu’ils n’en ont pas vraiment besoin. Celui qui réussit à s’imposer comme le patron de l’armée n’a nullement besoin de revêtir le costume présidentiel pour être le véritable homme fort du pays et devenir intouchable. La proclamation théâtrale de la soumission des chefs militaires au pouvoir politique au lendemain de chacun de leurs coups fourrés est une plaisanterie qui ne fait plus rire personne à Bissau. Il faut se réjouir que la sortie du 1er avril dernier ne se soit pas traduite par l’assassinat de Zamora Induta, mis aux arrêts, sans doute maltraité, probablement torturé et actuellement en mauvaise santé mais au moins en vie. Pas moins de trois chefs d’état-major des armées ont été tués au cours des dix dernières années.
La principale victime, l’ancien chef d’état-major Zamora Induta, n’est probablement pas un saint mais ceux qui l’ont renversé, son ex-adjoint, le général Antonio Indjai et l’ancien chef d’état-major de la marine, l’amiral José Bubo Na Tchuto, le sont encore moins. Le dernier nommé avait fui en Gambie en août 2008 après avoir été arrêté pour une atteinte présumée à la sécurité de l’Etat. Il était revenu clandestinement à Bissau en décembre 2009 et s’était immédiatement réfugié dans le bâtiment qui abrite les bureaux de l’ONU. C’est de ce refuge qu’il a été « libéré » le 1er avril par un groupe de militaires en armes. Bubo Na Tchuto est l’officier de l’armée dont l’implication dans le trafic de drogue était la plus ouvertement évoquée à Bissau. La fortune récente et inexplicable de l’ancien chef de la marine lui permettait de se montrer particulièrement généreux à l’égard des soldats et de bien d’autres acteurs de la société politique et civile. On ne peut s’empêcher d’assimiler le coup du 1er avril à une reprise en main de l’armée par le clan des officiers les plus enrichis par leur collaboration avec les trafiquants de drogue et donc les plus allergiques à toute réforme en profondeur des forces armées, la première des priorités si ce pays veut avoir une chance de sortir de son cercle vicieux.
Un certain optimisme avait commencé à germer timidement à Bissau depuis l’élection propre de Malam Bacai Sanha, l’engagement affiché par ce dernier ainsi que par le Premier ministre Carlos Gomes Junior et le chef d’état-major Zamora Induta en faveur des réformes du secteur de la sécurité (armée, police et justice) érigées en priorité depuis des années et jamais réellement engagées au-delà du toilettage des textes législatifs et de quelques initiatives éparses des partenaires bilatéraux et multilatéraux du pays. Le paiement à bonne date des salaires de la fonction publique et même d’arriérés accumulés au cours des dernières années, permettant entre autres aux enfants du pays d’espérer connaître pour une fois une année scolaire normale, les efforts du Premier ministre en vue de changer l’image très négative du pays à l’étranger et de mobiliser des financements extérieurs, le projet de l’organisation au cours de cette année d’une conférence nationale pour la réconciliation et des signes d’une résolution de la nouvelle équipe dirigeante à lutter contre la corruption donnaient l’impression d’un nouveau départ.
Le retour au calme rapide après l’étrange journée du 1er avril n’a en réalité rien de rassurant. Sur quelle base repose le compromis obtenu entre les nouveaux chefs de l’armée, le président Sanha et le Premier ministre Gomes Junior ? À quoi se sont-ils engagés ? Quel est l’avenir des réformes et celui de la lutte contre le trafic de drogue ? De quelles marges de manœuvre vont disposer des responsables politiques élus qui sont sous la menace permanente d’un encerclement de leurs résidences un beau matin par des militaires tout-puissants et imprévisibles ? Même si le trafic de drogue venait à ne plus prospérer dans le pays à cause de l’attention internationale et des capacités d’adaptation des narcotrafiquants étrangers, comment empêcher que l’argent déjà gagné par les complices locaux au cours des dernières années ne décide durablement de la distribution des postes politiques et militaires à Bissau ?
Le poids de l’Histoire et le devoir de solidarité
Lorsqu’on évoque les soubresauts politiques et sécuritaires récurrents de la Guinée-Bissau depuis plus d’une dizaine d’années, la tendance, y compris dans les pays voisins d’Afrique de l’Ouest, est d’afficher dépit, résignation et condescendance pour ce petit pays lusophone particulièrement démuni qui semble irrécupérable. Si les alliances et les mésalliances entres les personnalités civiles et militaires sur fond de complicités ou de rivalités ethniques qui déclenchent les éruptions épisodiques de violence sont parfois impénétrables, il n’y a cependant rien d’incompréhensible dans la fragilité de l’Etat et de la nation bissau-guinéenne qui est au cœur du problème. Alors qu’un grand nombre de pays d’Afrique de l’Ouest célèbrent au cours de cette année leurs cinquante ans d’existence comme Etats indépendants dans leurs frontières actuelles, - un âge ridiculement bas pour des Etats-nations-, la Guinée-Bissau, indépendante en 1974 après une longue et ruineuse guerre de libération contre la puissance coloniale portugaise, est encore plus jeune – 36 ans. Les combattants qui avaient 25 ans au moment de la création de l’Etat indépendant n’ont que 61 ans aujourd’hui. Ils dominent encore la vie militaire et politique nationale et ont conservé, pour la plupart, des réflexes incompatibles avec les règles du jeu qui permettent la stabilité d’un Etat moderne.
Comme ailleurs sur le continent, la trajectoire prise par le nouvel Etat dépendait de manière outrageuse des qualités individuelles d’un petit groupe de personnes. Il n’y avait pas de raison a priori pour que cela se passe bien. Après la disparition prématurée du stratège et héros de la guerre d’indépendance Amilcar Cabral assassiné en 1973, Luis Cabral jusqu’en 1980 et João Bernardo Vieira entre 1980 et 1999 n’ont simplement pas été à la hauteur du défi redoutable de l’édification d’une nation stable et en progrès. Ce n’est pas parce que ce pays n’a pas eu de chance pendant trois décennies qu’il faut le décréter irrécupérable et ignorer les aspirations d’une nouvelle génération dont les mieux formés – qui ne sont pas bien nombreux-, sont tentés de rejoindre définitivement Lisbonne, Paris ou Dakar après chaque nouvelle manifestation de l’irresponsabilité de leurs dirigeants militaires ou politiques.
Ce serait injuste de faire croire que personne ne se préoccupe au quotidien en Afrique et au-delà de l’avenir de la Guinée-Bissau. Au lendemain du coup de force du 1er avril, de hauts représentants de la CEDEAO, de l’Union africaine et de l’ONU se sont promptement rendus dans la capitale et ont tenu un langage de fermeté à l’égard des militaires. Pour encourager ces organisations et d’autres acteurs à ne pas laisser tomber la Guinée-Bissau, il faut une mobilisation minimale de la diaspora de ce pays, des citoyens des pays voisins et de la société civile africaine. C’est à ce prix que les nouvelles générations de chacun des pays subsahariens détricoteront, lentement, laborieusement mais sûrement les discours pessimistes, misérabilistes, simplistes et ancrés dans l’ignorance de l’Histoire, sur les développements politiques dans cette partie du monde.
(Publié sur Afrik.com le 21 avril 2010)
mardi 17 novembre 2009
Guinée : ne pas renoncer à l’envoi d’une mission africaine avec une composante militaire
Alors que le choc provoqué en Guinée et ailleurs en Afrique et dans le monde par les tueries et les viols du 28 septembre dernier est déjà retombé, comme toujours, le processus de négociation a commencé à Ouagadougou sous l’égide du médiateur désigné par la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), Blaise Compaoré. Le président du Burkina Faso a successivement reçu une délégation des « Forces vives » regroupant partis politiques et organisations de la société civile et les représentants de la junte au pouvoir à Conakry. Parmi les propositions, on entend parler de gouvernement d’union nationale, d’un Premier ministre consensuel aux larges prérogatives qui pourrait cogérer le pays avec le chef de la junte, le capitaine Dadis Camara qui serait maintenu comme chef de l’Etat jusqu’aux élections. De telles demi-mesures ne suffiront pas. Dès lors que la commission d’enquête internationale réclamée par le secrétaire général de l’ONU et par le Conseil de sécurité a été constituée et s’apprête à commencer ses activités sur le terrain, on se dit que cette fois, l’impunité ne sera pas tolérée. On veut bien y croire. Mais cela n’aura pas un impact immédiat sur les modalités de la sortie de la crise politique et sécuritaire actuelle.
Les implications politiques du massacre du 28 septembre, qui ne fut qu’un révélateur sanglant d’une réalité guinéenne bien connue et documentée depuis des années, doivent orienter clairement la médiation du président Compaoré et les décisions ultérieures de la CEDEAO. Si le résultat des discussions de Ouagadougou devait se limiter à la formation d’un gouvernement d’union nationale et d’une limitation, sur le papier, des pouvoirs de la junte par la création d’un organe législatif transitoire et la nomination d’un Premier ministre consensuel, on aura préféré une solution de facilité inopérante à moyen et long terme à un ensemble de décisions cohérentes fondées sur une solide analyse de la situation et une ambition réelle de protéger la Guinée de la violence et de l’arriération politique. Croire qu’un chef de gouvernement civil, quelque fussent sa détermination et ses qualités individuelles, encadré au quotidien par les soldats surarmés qui ne répondent qu’aux numéros 1, 2 ou 3 de la junte, pourra effectivement avoir une influence significative sur l’évolution politique et sécuritaire du pays, c’est n’avoir rien compris à la spécificité du problème guinéen. Ou faire preuve d’un optimisme qui frise avec l’irresponsabilité. Une telle solution politique négociée peut marcher. Parfois, des miracles se produisent. Mais il n’est généralement pas avisé de prendre des décisions sur la seule base de la croyance aux miracles.
Compaoré et la CEDEAO doivent absolument décider de l’envoi d’une mission de l’organisation régionale en Guinée composée de civils et de militaires qui sera chargée de veiller à la mise en œuvre effective des décisions issues des négociations entre les parties. Une partie de la composante militaire de la mission, idéalement des gendarmes, serait exclusivement affectée à la protection des membres du futur gouvernement, des autres personnalités politiques candidates à la prochaine élection présidentielle, des témoins et des enquêteurs de la commission d’enquête sur les évènements du 28 septembre 2009. Au sein de la mission, une équipe d’officiers ouest-africains respectés s’attèlerait à engager le dialogue avec les chefs militaires guinéens sur les modalités de la réforme de cette armée en commençant par des questions concrètes cruciales comme le recensement des effectifs réels des différents corps, le stockage des armes et des munitions et le sort de tous les militaires arrêtés par la junte au cours des derniers mois et détenus au secret.
Les autres soldats de la mission constitueraient une force d’effectifs limités, - qui dépendra des capacités militaires rapidement mobilisables dans l’espace CEDEAO, dotée de moyens de mobilité et d’intervention pour faire face à d’éventuelles éruptions de violence durant la période de transition et jusqu’au lendemain des élections législatives et présidentielles. Une telle force pourrait naturellement être renforcée en cas de détérioration avérée de la situation sécuritaire, en particulier dans la région forestière aux confins du Liberia et de la Sierra Leone. La composante civile de la mission aurait d’une part un rôle d’appui à la composante militaire et d’autre part la responsabilité de coordonner l’assistance extérieure au gouvernement transitoire en particulier dans la conduite du processus électoral.
La junte et ses partisans essaient de faire croire que tout est rentré dans l’ordre en Guinée et que toute idée d’intervention militaire extérieure est dénuée de bon sens. Ils font semblant de ne pas comprendre la différence entre une mission de taille réduite dont le mandat est strictement défini et une force d’interposition de plusieurs milliers d’hommes. Personne dans la région n’envisage de lancer une énorme opération de maintien de la paix en Guinée et aucun chef d’Etat de la CEDEAO n’a furieusement envie d’envoyer des centaines de soldats dans un bourbier. C’est précisément pour éviter d’en arriver là qu’il faut envoyer, dès maintenant, une mission moins coûteuse déterminée à aider les Guinéens à tourner, un demi-siècle après l’indépendance, la page d’une « spécificité » qui tue, affame et anéantit systématiquement les espoirs de chaque génération. C’est cela l’enjeu. Il dépasse largement la question de l’avenir de Dadis Camara et de ses acolytes. Si par miracle, un président civil venait à être démocratiquement élu, son espérance de vie au pouvoir sera ridiculement faible face à une armée qui n’a aucune chance de se réformer d’elle-même.
(Publié sur allafrica.com le 17 novembre 2009)
Les implications politiques du massacre du 28 septembre, qui ne fut qu’un révélateur sanglant d’une réalité guinéenne bien connue et documentée depuis des années, doivent orienter clairement la médiation du président Compaoré et les décisions ultérieures de la CEDEAO. Si le résultat des discussions de Ouagadougou devait se limiter à la formation d’un gouvernement d’union nationale et d’une limitation, sur le papier, des pouvoirs de la junte par la création d’un organe législatif transitoire et la nomination d’un Premier ministre consensuel, on aura préféré une solution de facilité inopérante à moyen et long terme à un ensemble de décisions cohérentes fondées sur une solide analyse de la situation et une ambition réelle de protéger la Guinée de la violence et de l’arriération politique. Croire qu’un chef de gouvernement civil, quelque fussent sa détermination et ses qualités individuelles, encadré au quotidien par les soldats surarmés qui ne répondent qu’aux numéros 1, 2 ou 3 de la junte, pourra effectivement avoir une influence significative sur l’évolution politique et sécuritaire du pays, c’est n’avoir rien compris à la spécificité du problème guinéen. Ou faire preuve d’un optimisme qui frise avec l’irresponsabilité. Une telle solution politique négociée peut marcher. Parfois, des miracles se produisent. Mais il n’est généralement pas avisé de prendre des décisions sur la seule base de la croyance aux miracles.
Compaoré et la CEDEAO doivent absolument décider de l’envoi d’une mission de l’organisation régionale en Guinée composée de civils et de militaires qui sera chargée de veiller à la mise en œuvre effective des décisions issues des négociations entre les parties. Une partie de la composante militaire de la mission, idéalement des gendarmes, serait exclusivement affectée à la protection des membres du futur gouvernement, des autres personnalités politiques candidates à la prochaine élection présidentielle, des témoins et des enquêteurs de la commission d’enquête sur les évènements du 28 septembre 2009. Au sein de la mission, une équipe d’officiers ouest-africains respectés s’attèlerait à engager le dialogue avec les chefs militaires guinéens sur les modalités de la réforme de cette armée en commençant par des questions concrètes cruciales comme le recensement des effectifs réels des différents corps, le stockage des armes et des munitions et le sort de tous les militaires arrêtés par la junte au cours des derniers mois et détenus au secret.
Les autres soldats de la mission constitueraient une force d’effectifs limités, - qui dépendra des capacités militaires rapidement mobilisables dans l’espace CEDEAO, dotée de moyens de mobilité et d’intervention pour faire face à d’éventuelles éruptions de violence durant la période de transition et jusqu’au lendemain des élections législatives et présidentielles. Une telle force pourrait naturellement être renforcée en cas de détérioration avérée de la situation sécuritaire, en particulier dans la région forestière aux confins du Liberia et de la Sierra Leone. La composante civile de la mission aurait d’une part un rôle d’appui à la composante militaire et d’autre part la responsabilité de coordonner l’assistance extérieure au gouvernement transitoire en particulier dans la conduite du processus électoral.
La junte et ses partisans essaient de faire croire que tout est rentré dans l’ordre en Guinée et que toute idée d’intervention militaire extérieure est dénuée de bon sens. Ils font semblant de ne pas comprendre la différence entre une mission de taille réduite dont le mandat est strictement défini et une force d’interposition de plusieurs milliers d’hommes. Personne dans la région n’envisage de lancer une énorme opération de maintien de la paix en Guinée et aucun chef d’Etat de la CEDEAO n’a furieusement envie d’envoyer des centaines de soldats dans un bourbier. C’est précisément pour éviter d’en arriver là qu’il faut envoyer, dès maintenant, une mission moins coûteuse déterminée à aider les Guinéens à tourner, un demi-siècle après l’indépendance, la page d’une « spécificité » qui tue, affame et anéantit systématiquement les espoirs de chaque génération. C’est cela l’enjeu. Il dépasse largement la question de l’avenir de Dadis Camara et de ses acolytes. Si par miracle, un président civil venait à être démocratiquement élu, son espérance de vie au pouvoir sera ridiculement faible face à une armée qui n’a aucune chance de se réformer d’elle-même.
(Publié sur allafrica.com le 17 novembre 2009)
vendredi 2 octobre 2009
Comment sauver la Guinée de son armée
Il y a des moments où les longues analyses sont superflues et la litanie de condamnations verbales lassante. Lorsque des militaires ouvrent le feu sur des civils non armés rassemblés dans un stade, tabassent des leaders politiques et violent des femmes avec le canon de leurs fusils, il convient d’aller à l’essentiel. De jeter aux orties les arguments fallacieux qui visent à diluer les responsabilités des coupables. De dénoncer et de couvrir d’opprobre les personnalités civiles qui continuent à faire équipe avec la junte de Moussa Dadis Camara. Et de concentrer tous les efforts sur la définition d’une stratégie pour faire partir la junte et protéger la population guinéenne de son armée.
Ignorer les arguments fallacieux
Que le capitaine Dadis Camara multiplie les interventions médiatiques pour dire qu’« il ne contrôle pas toutes les activités de cette armée » et dénoncer les leaders de l’opposition qui auraient « poussé les enfants à la boucherie » n’étonne pas vraiment. La couarde tactique qui consiste pour les bourreaux à transférer la responsabilité de leurs actes et de ceux de leurs affidés sur le dos de leurs victimes est aussi vieille que le monde. Cela permet d’instiller un léger doute dans quelques esprits fragiles qui peuvent commencer à se demander si les responsabilités ne sont pas effectivement partagées. La manœuvre est pourtant grossière. Entendre quelques voix en Guinée et en dehors évoquer l’irresponsabilité des leaders de l’opposition et de la société civile qui ont maintenu la manifestation pacifique dans le stade du 28 septembre malgré l’interdiction décidée par la junte est affligeant.
Les groupes de partisans de Dadis arrosés de billets de banque peuvent donc manifester quand bon leur semble, mais pas les autres. Si ces derniers bravent l’interdiction des « autorités » et se font massacrer par des militaires nullement en danger, il s’agirait donc d’un suicide collectif. Ce serait bien sûr leur faute sinon celle des leaders qui les ont mobilisés. Le raisonnement est d’autant plus spécieux que cette fois presque toutes les personnalités politiques de l’opposition étaient venues participer au rassemblement, se sont fait amocher par les militaires et embarquer comme des malpropres. Elles ont pris le risque d’accompagner à l’abattoir leurs « enfants », une cinquantaine de milliers de personnes tout de même.
Dadis a-t-il envoyé ses hommes avec l’intention d’effrayer les manifestants en tirant en l’air, d’en tuer juste quelques-uns pour donner un signal fort ? D’en éliminer une cinquantaine ? Une centaine ? De dénuder et de violer quelques femmes qui ne respectent pas l’autorité des militaires ? Contrôle t-il son armée ou est-il dépassé et pris en otage ? En réalité, la réponse à cette question a très peu d’intérêt. C’est son problème à lui. Epiloguer sur ces interrogations ne fait que divertir de ce qui devrait constituer l’objectif principal : faire partir cette junte le plus tôt possible.
Sommer les personnalités civiles du pouvoir de choisir leur camp
Où sont les membres civils du gouvernement guinéen ? Quelqu’un a-t-il entendu une déclaration du Premier ministre Kabiné Komara ? Qu’attendent les ministres civils pour donner leur démission ? Ils pouvaient jusque-là justifier leur association avec la junte par les engagements honorables et démagogiques initialement pris par cette dernière mais les masques ne sont-ils pas maintenant tombés ? À quel moment réaliseront-ils que les costumes soyeux que leur garantit leur participation au pouvoir commencent à être tachés des gouttelettes de sang des victimes massacrées par les galonnés qu’ils servent avec déférence ?
Ne tombons pas dans le piège de la confusion des responsabilités dénoncé plus haut. Les personnalités civiles du gouvernement ne sont pas responsables des tueries du 28 septembre. Elles ne s’imaginaient sans doute pas que la première grande manifestation contre la junte s’achèverait dans un tel bain de sang. Maintenant, elles savent. Elles savent non seulement que les militaires ont l’intention de conserver le pouvoir avec ou sans élections mais également qu’ils sont prêts à marcher sur les cadavres de leurs compatriotes pour y arriver.
Si les anciens fonctionnaires internationaux et autres « élites » associés au gouvernement actuel continuent à servir d’alibi civil à la junte en conservant leurs positions, ils seront de facto complices de tous les actes futurs de Dadis et devront être traités comme tels. Les forces politiques et sociales guinéennes meurtries par la répression doivent cesser de se montrer accommodantes envers celles et ceux qui sont prêts à servir tous les pouvoirs aussi brutaux et médiocres soient-ils, et à défendre, toute honte bue, l’indéfendable. Voici venu le moment de choisir : le confort matériel des fonctions ministérielles et le déshonneur ou la démission et l’association au front du refus de l’imposture kaki.
Elaborer une stratégie pour faire partir la junte et protéger la population
C’est le défi le plus rude. Il n’y a pas de solution facile à la crise guinéenne. Le pourrissement de la situation, et en particulier celui de l’armée, a atteint un tel degré qu’il est aujourd’hui atrocement compliqué de proposer une stratégie viable aux acteurs guinéens et aux acteurs internationaux. Deux buts doivent en effet être simultanément poursuivis : le départ le plus tôt possible de la junte dirigée par Dadis Camara et l’éloignement durable des militaires du pouvoir politique. La tuerie du 28 septembre est en effet le résultat d’au moins deux facteurs distincts. L’un est conjoncturel. C’est la détermination des chefs de l’actuelle junte à s’accrocher au pouvoir. L’autre est structurel. Il s’agit de cette culture de violence, d’impunité et de toute puissance de l’armée qui constitue le pire cadeau empoisonné de Lansana Conté à son pays. Point d’espoir pour la Guinée si on ne s’attaque pas à ces deux problèmes.
Comment faire partir la junte actuelle ? Le rapport de forces interne est clair : des dizaines de milliers de Guinéennes et des Guinéens au mieux armés de bâtons face à des unités de militaires et une meute de miliciens dotés d’armes automatiques et de stocks de munitions. Imaginons un instant un déferlement monstrueux de plusieurs milliers de manifestants sur le camp militaire Alpha Yaya Diallo de Conakry qui sert également de palais présidentiel pour Dadis. Un tel mouvement pourrait emporter la junte mais ferait sans doute plusieurs centaines de morts et plongerait la capitale voire tout le pays dans une sanglante anarchie pendant plusieurs semaines. Une alternative moins chaotique serait le renversement de l’actuelle junte par une autre. Outre le fait qu’un tel scénario se traduirait probablement par un carnage au sein de l’armée, le nouvel homme fort aurait autant de chances d’être meilleur que Dadis que d’être pire que ce dernier (oui cela est possible).
Même dans le sous-scénario le plus optimiste, celui d’une prise de pouvoir par un groupe de militaires totalement alignés sur la position des leaders politiques, il leur serait extrêmement difficile de reprendre le contrôle de tous les soldats enivrés par leur monopole du droit de tuer. De plus, un contre coup d’Etat militaire, fût-il mené par un officier « gentil » convaincu de ce que devrait être le rôle d’une armée en démocratie, ne résoudra pas le problème structurel. Si par miracle une élection présidentielle crédible était organisée en Guinée dans les prochains mois par un gouvernement civil ou militaire et qu’un chef d’Etat civil se faisait élire, quelle serait son espérance de vie au pouvoir face à l’armée ? Il faut se débarrasser de Dadis certes, mais cela ne suffira pas à délivrer la Guinée du cycle de la violence et de l’instabilité.
Toutes les organisations internationales et les grands pays du monde ont rivalisé de mots forts pour exprimer leur indignation. La France a suspendu sa coopération militaire. Avant le massacre, l’Union africaine (UA) avait déjà promis des sanctions à la junte si Dadis ne renonçait pas par écrit à sa volonté de se porter candidat. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) durcit également le ton. Il en était temps. L’Union européenne se prépare à prendre des sanctions ciblées. Tout cela est bel et bien. Il faut tout essayer pour isoler la junte.
Les appels à la création d’une commission d’enquête internationale sur les évènements du 28 septembre font cependant rire jaune. Le temps que New York, Genève, Addis Abeba, Abuja et Conakry s’entendent sur les modalités de la mise en place d’une telle commission, on sera au mieux dans le troisième trimestre 2010, sinon en 2011. Le capitaine Camara le sait tellement bien qu’il n’arrête pas d’appeler lui-même à la constitution d’une commission. Le défunt Lansana Conté avait accepté le principe d’une commission d’enquête indépendante nationale sur les tueries de janvier et février 2007 qui n’a jamais pu débuter ses travaux. Quant à la perspective d’une saisine de la Cour pénale internationale, elle effraie sans doute davantage mais il faudra aller chercher les criminels présumés et surarmés à Conakry.
C’est toujours avec une certaine consternation qu’on se trouve contraint de recommander une opération militaire internationale de plus dans un pays africain. C’est avec une tristesse encore plus grande qu’on le fait pour le premier pays africain francophone à avoir réclamé son indépendance. La situation de la Guinée aujourd’hui l’exige pourtant. Les acteurs guinéens et extérieurs doivent utiliser tous les moyens pour obtenir le départ de Dadis. Mais s’ils veulent donner une chance à la Guinée d’échapper au coup d’Etat permanent, la CEDEAO, l’UA et l’ONU doivent aller plus loin et décider dès maintenant de l’envoi d’une mission qui inclut une composante militaire dissuasive, en comprimant au maximum les délais habituels de préparation. Ce n’est pas tant le fait d’envoyer des troupes sur le terrain que le message qui serait donné par l’annonce d’une telle décision qui pourrait faire bouger les lignes à Conakry.
L’armée guinéenne restera une menace pour la sécurité des populations civiles pendant un bon moment. Il faudra vivre avec cette armée et créer progressivement les conditions de sa réforme profonde. Cela prendra du temps et de formidables efforts. Le premier préalable est d’envoyer sur place une force extérieure armée pour atténuer le sentiment de toute puissance des tueurs. La majorité des décideurs africains et non africains ont horreur des propositions « radicales » décrétées irréalistes et préfèrent le type de solutions que vient de proposer sans vergogne Camara : une commission d’enquête, un « sage » président africain comme médiateur et un gouvernement d’union nationale. Dans la même déclaration « d’apaisement », le capitaine menace les leaders politiques et interdit tout « regroupement à caractère subversif ». Avaler de telles couleuvres, c’est consentir à voir s’amonceler à intervalles réguliers les cadavres défigurés de centaines de Guinéennes et de Guinéens.
(Publié sur afrik.com le 2 octobre 2009)
Ignorer les arguments fallacieux
Que le capitaine Dadis Camara multiplie les interventions médiatiques pour dire qu’« il ne contrôle pas toutes les activités de cette armée » et dénoncer les leaders de l’opposition qui auraient « poussé les enfants à la boucherie » n’étonne pas vraiment. La couarde tactique qui consiste pour les bourreaux à transférer la responsabilité de leurs actes et de ceux de leurs affidés sur le dos de leurs victimes est aussi vieille que le monde. Cela permet d’instiller un léger doute dans quelques esprits fragiles qui peuvent commencer à se demander si les responsabilités ne sont pas effectivement partagées. La manœuvre est pourtant grossière. Entendre quelques voix en Guinée et en dehors évoquer l’irresponsabilité des leaders de l’opposition et de la société civile qui ont maintenu la manifestation pacifique dans le stade du 28 septembre malgré l’interdiction décidée par la junte est affligeant.
Les groupes de partisans de Dadis arrosés de billets de banque peuvent donc manifester quand bon leur semble, mais pas les autres. Si ces derniers bravent l’interdiction des « autorités » et se font massacrer par des militaires nullement en danger, il s’agirait donc d’un suicide collectif. Ce serait bien sûr leur faute sinon celle des leaders qui les ont mobilisés. Le raisonnement est d’autant plus spécieux que cette fois presque toutes les personnalités politiques de l’opposition étaient venues participer au rassemblement, se sont fait amocher par les militaires et embarquer comme des malpropres. Elles ont pris le risque d’accompagner à l’abattoir leurs « enfants », une cinquantaine de milliers de personnes tout de même.
Dadis a-t-il envoyé ses hommes avec l’intention d’effrayer les manifestants en tirant en l’air, d’en tuer juste quelques-uns pour donner un signal fort ? D’en éliminer une cinquantaine ? Une centaine ? De dénuder et de violer quelques femmes qui ne respectent pas l’autorité des militaires ? Contrôle t-il son armée ou est-il dépassé et pris en otage ? En réalité, la réponse à cette question a très peu d’intérêt. C’est son problème à lui. Epiloguer sur ces interrogations ne fait que divertir de ce qui devrait constituer l’objectif principal : faire partir cette junte le plus tôt possible.
Sommer les personnalités civiles du pouvoir de choisir leur camp
Où sont les membres civils du gouvernement guinéen ? Quelqu’un a-t-il entendu une déclaration du Premier ministre Kabiné Komara ? Qu’attendent les ministres civils pour donner leur démission ? Ils pouvaient jusque-là justifier leur association avec la junte par les engagements honorables et démagogiques initialement pris par cette dernière mais les masques ne sont-ils pas maintenant tombés ? À quel moment réaliseront-ils que les costumes soyeux que leur garantit leur participation au pouvoir commencent à être tachés des gouttelettes de sang des victimes massacrées par les galonnés qu’ils servent avec déférence ?
Ne tombons pas dans le piège de la confusion des responsabilités dénoncé plus haut. Les personnalités civiles du gouvernement ne sont pas responsables des tueries du 28 septembre. Elles ne s’imaginaient sans doute pas que la première grande manifestation contre la junte s’achèverait dans un tel bain de sang. Maintenant, elles savent. Elles savent non seulement que les militaires ont l’intention de conserver le pouvoir avec ou sans élections mais également qu’ils sont prêts à marcher sur les cadavres de leurs compatriotes pour y arriver.
Si les anciens fonctionnaires internationaux et autres « élites » associés au gouvernement actuel continuent à servir d’alibi civil à la junte en conservant leurs positions, ils seront de facto complices de tous les actes futurs de Dadis et devront être traités comme tels. Les forces politiques et sociales guinéennes meurtries par la répression doivent cesser de se montrer accommodantes envers celles et ceux qui sont prêts à servir tous les pouvoirs aussi brutaux et médiocres soient-ils, et à défendre, toute honte bue, l’indéfendable. Voici venu le moment de choisir : le confort matériel des fonctions ministérielles et le déshonneur ou la démission et l’association au front du refus de l’imposture kaki.
Elaborer une stratégie pour faire partir la junte et protéger la population
C’est le défi le plus rude. Il n’y a pas de solution facile à la crise guinéenne. Le pourrissement de la situation, et en particulier celui de l’armée, a atteint un tel degré qu’il est aujourd’hui atrocement compliqué de proposer une stratégie viable aux acteurs guinéens et aux acteurs internationaux. Deux buts doivent en effet être simultanément poursuivis : le départ le plus tôt possible de la junte dirigée par Dadis Camara et l’éloignement durable des militaires du pouvoir politique. La tuerie du 28 septembre est en effet le résultat d’au moins deux facteurs distincts. L’un est conjoncturel. C’est la détermination des chefs de l’actuelle junte à s’accrocher au pouvoir. L’autre est structurel. Il s’agit de cette culture de violence, d’impunité et de toute puissance de l’armée qui constitue le pire cadeau empoisonné de Lansana Conté à son pays. Point d’espoir pour la Guinée si on ne s’attaque pas à ces deux problèmes.
Comment faire partir la junte actuelle ? Le rapport de forces interne est clair : des dizaines de milliers de Guinéennes et des Guinéens au mieux armés de bâtons face à des unités de militaires et une meute de miliciens dotés d’armes automatiques et de stocks de munitions. Imaginons un instant un déferlement monstrueux de plusieurs milliers de manifestants sur le camp militaire Alpha Yaya Diallo de Conakry qui sert également de palais présidentiel pour Dadis. Un tel mouvement pourrait emporter la junte mais ferait sans doute plusieurs centaines de morts et plongerait la capitale voire tout le pays dans une sanglante anarchie pendant plusieurs semaines. Une alternative moins chaotique serait le renversement de l’actuelle junte par une autre. Outre le fait qu’un tel scénario se traduirait probablement par un carnage au sein de l’armée, le nouvel homme fort aurait autant de chances d’être meilleur que Dadis que d’être pire que ce dernier (oui cela est possible).
Même dans le sous-scénario le plus optimiste, celui d’une prise de pouvoir par un groupe de militaires totalement alignés sur la position des leaders politiques, il leur serait extrêmement difficile de reprendre le contrôle de tous les soldats enivrés par leur monopole du droit de tuer. De plus, un contre coup d’Etat militaire, fût-il mené par un officier « gentil » convaincu de ce que devrait être le rôle d’une armée en démocratie, ne résoudra pas le problème structurel. Si par miracle une élection présidentielle crédible était organisée en Guinée dans les prochains mois par un gouvernement civil ou militaire et qu’un chef d’Etat civil se faisait élire, quelle serait son espérance de vie au pouvoir face à l’armée ? Il faut se débarrasser de Dadis certes, mais cela ne suffira pas à délivrer la Guinée du cycle de la violence et de l’instabilité.
Toutes les organisations internationales et les grands pays du monde ont rivalisé de mots forts pour exprimer leur indignation. La France a suspendu sa coopération militaire. Avant le massacre, l’Union africaine (UA) avait déjà promis des sanctions à la junte si Dadis ne renonçait pas par écrit à sa volonté de se porter candidat. La Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) durcit également le ton. Il en était temps. L’Union européenne se prépare à prendre des sanctions ciblées. Tout cela est bel et bien. Il faut tout essayer pour isoler la junte.
Les appels à la création d’une commission d’enquête internationale sur les évènements du 28 septembre font cependant rire jaune. Le temps que New York, Genève, Addis Abeba, Abuja et Conakry s’entendent sur les modalités de la mise en place d’une telle commission, on sera au mieux dans le troisième trimestre 2010, sinon en 2011. Le capitaine Camara le sait tellement bien qu’il n’arrête pas d’appeler lui-même à la constitution d’une commission. Le défunt Lansana Conté avait accepté le principe d’une commission d’enquête indépendante nationale sur les tueries de janvier et février 2007 qui n’a jamais pu débuter ses travaux. Quant à la perspective d’une saisine de la Cour pénale internationale, elle effraie sans doute davantage mais il faudra aller chercher les criminels présumés et surarmés à Conakry.
C’est toujours avec une certaine consternation qu’on se trouve contraint de recommander une opération militaire internationale de plus dans un pays africain. C’est avec une tristesse encore plus grande qu’on le fait pour le premier pays africain francophone à avoir réclamé son indépendance. La situation de la Guinée aujourd’hui l’exige pourtant. Les acteurs guinéens et extérieurs doivent utiliser tous les moyens pour obtenir le départ de Dadis. Mais s’ils veulent donner une chance à la Guinée d’échapper au coup d’Etat permanent, la CEDEAO, l’UA et l’ONU doivent aller plus loin et décider dès maintenant de l’envoi d’une mission qui inclut une composante militaire dissuasive, en comprimant au maximum les délais habituels de préparation. Ce n’est pas tant le fait d’envoyer des troupes sur le terrain que le message qui serait donné par l’annonce d’une telle décision qui pourrait faire bouger les lignes à Conakry.
L’armée guinéenne restera une menace pour la sécurité des populations civiles pendant un bon moment. Il faudra vivre avec cette armée et créer progressivement les conditions de sa réforme profonde. Cela prendra du temps et de formidables efforts. Le premier préalable est d’envoyer sur place une force extérieure armée pour atténuer le sentiment de toute puissance des tueurs. La majorité des décideurs africains et non africains ont horreur des propositions « radicales » décrétées irréalistes et préfèrent le type de solutions que vient de proposer sans vergogne Camara : une commission d’enquête, un « sage » président africain comme médiateur et un gouvernement d’union nationale. Dans la même déclaration « d’apaisement », le capitaine menace les leaders politiques et interdit tout « regroupement à caractère subversif ». Avaler de telles couleuvres, c’est consentir à voir s’amonceler à intervalles réguliers les cadavres défigurés de centaines de Guinéennes et de Guinéens.
(Publié sur afrik.com le 2 octobre 2009)
mardi 1 septembre 2009
Dadis, Tandja et mon ami disparu
Le capitaine ne fait plus rire. Celui qui était devenu l’une des stars des sites de vidéos sur le Web au rayonnement planétaire est d’un coup devenu moins drôle. Ses pantalonnades ont fini de lasser. Il faut dire qu’on riait certes mais qu’on avait honte aussi lorsqu’on se souvenait brusquement que le capitaine Dadis Camara, qui se mettait en scène dans des shows télévisés où il grondait ses interlocuteurs comme de petits enfants, était tout de même le président de la République de Guinée en 2009. Ce pays qui suscita l’admiration de millions d’Africains lorsqu’il asséna un « non » retentissant au général de Gaulle et prit son indépendance en 1958 avant toutes les colonies d’Afrique francophone. En tant qu’Africain, on a cette fâcheuse tendance à s’identifier à tout ressortissant du continent qui expose ses bêtises à la face du monde, on ne sait d’ailleurs pas trop pourquoi. Sans doute parce qu’on subodore que ceux qui ne connaissent rien du continent, sa diversité et ses dynamiques contradictoires bâtissent leur opinion sur ce qu’ils voient au journal de 20 heures et sur youtube, et qui leur paraît confirmer ce qu’ils ont souvent entendu dire sur le continent noir.
Dadis et ses compagnons en tenue de camouflage militaire se sont enfin dévoilés. Le putschiste de décembre 2008 au lendemain de la mort du général Lansana Conté sera bien-sûr candidat à l’élection présidentielle qu’il organisera en janvier prochain ou un peu après. Maintenant que les frères en armes du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) sont postés à tous les postes clés de l’administration centrale et préfectorale, Dadis pourrait sans frayeur aucune aller aux élections, dès la semaine prochaine si on le lui demande.
N’avait-il pas promis et juré qu’il n’avait aucune ambition présidentielle, qu’aucun membre du CNDD ni du gouvernement de transition ne serait autorisé à se présenter, que lui, Dadis, patriote n’était intéressé ni par le pouvoir, ni par l’argent ? Oui, oui, il l’a dit, répété, martelé, ânonné, et adorait tellement les caméras de la télévision nationale aux ordres qu’on peut lui faire voir les images de ses proclamations survoltées et de ses engagements sur l’honneur pendant plusieurs jours sans discontinuer. Seulement voilà : quand tout un peuple vous appelle, des « femmes du CNDD » aux jeunes du « Mouvement Dadis doit rester », un patriote ne peut se défiler. Lui, Dadis, n’a donc pas dit qu’il sera candidat, mais personne, hurle-t-il depuis quelques semaines, personne ne pourra l’empêcher de l’être, et la Cour pénale internationale (sic) ne le jugera pas pour cela… Les Guinéens ont compris le message.
Le fantasque capitaine guinéen n’est pas le seul dans la région à avoir entendu des voix ces derniers temps. Du côté de Niamey, le peuple a également supplié le général reconverti président civil Tandja Mamadou, de rester à la tête de l’Etat, parce qu’il est le seul à pouvoir achever les grands travaux qu’il a initiés dans son pays, parce que lui seul peut conduire le Niger plus que jamais producteur d’uranium au nirvana de la prospérité partagée. Il semble que personne n’ait bien saisi l’ampleur de l’innovation de Tandja. Il n’a pas seulement modifié la constitution, comme beaucoup de ses homologues, pour en extirper la limitation du nombre de mandats présidentiels. Il a fait prolonger son mandat courant de trois années supplémentaires au terme desquelles il pourra se présenter ad vitam eternam à la magistrature suprême. Il lui a fallu dissoudre le temps d’une tempête de sable du désert une assemblée nationale, un conseil constitutionnel et une commission électorale indépendante. C’est très fort. Chapeau mon général.
N’avait-il pas donné sa parole d’officier, tout de même plus expérimenté et sage a priori qu’un remuant capitaine de l’armée façonnée par Conté, qu’il prendrait sa retraite au terme de son second mandat ? Oui, oui et oui, il l’avait promis, juré, mais on vous l’a déjà dit, un patriote ne peut se soustraire à la sollicitation pressante d’un peuple qui ne survivrait pas au départ de son président bien-aimé. Au moins à l’époque du dictateur togolais Gnassingbé Eyadéma, et de son comparse Mobutu du Zaïre, la mise en scène des pleureuses suppliant les « pères de la nation » de ne jamais abandonner leurs « enfants » donnait lieu à de sympathiques chorégraphies et témoignaient d’une certaine imagination.
Changement de décor. C’était le 20 avril dernier. Une amie journaliste m’annonçait la terrible nouvelle : un ami commun venait de mourir à Conakry, d’une fièvre typhoïde, avait-elle appris. Choc et consternation. Il avait 36 ans. Journaliste de la presse écrite locale mais aussi correspondant de plusieurs médias étrangers, il avait suivi l’actualité guinéenne très chargée depuis les grèves et les manifestations de janvier 2007. J’étais avec lui à Conakry lors des premiers jours de cette grève générale dont on ignorait encore qu’elle allait se transformer en une insurrection populaire sans précédent. Moi j’étais en mission pour l’organisation de prévention de conflits pour laquelle je travaillais alors, et qui alertait depuis 2003 sur la déliquescence de la Guinée et l’urgence d’empêcher qu’un nouveau Conté galonné et limité remplace le vieux président malade déterminé à mourir au pouvoir. Lui était en son pays, faisait son travail de journaliste, rédigeait ses articles et allait au cybercafé orangé du centre-ville les envoyer. En fait, depuis qu’un ami m’avait recommandé de le contacter avant ma toute première mission à Conakry en 2006, il était devenu ma boussole en Guinée, celui qui rendait heureuse et stimulante la perspective d’une mission compliquée. Celui qui insistait pour venir me chercher à mon hôtel pour me conduire à l’aéroport à quatre heures du matin pour le vol retour vers Dakar.
Quel rapport, vous demandez-vous, entre Dadis, Tandja et leurs paroles de déshonneur et mon ami disparu ? Pas grand-chose, dois-je bien reconnaître. Sauf que chaque fois que je pense à la Guinée, l’image souriante de mon ami me vient toujours à l’esprit. Sauf que lui aimait par-dessus tout son travail, était tout le temps en mouvement, avait tout compris des sombres perspectives qui s’offraient à son pays avant et après la mort de Conté, n’avait jamais accepté de troquer son éthique de journaliste et de citoyen guinéen engagé contre les propositions malhonnêtes d’hommes politiques ambitieux, n’avait jamais cru aux promesses des excités du CNDD, gagnait sa vie en se levant tôt et en se couchant tard. Il nourrissait des ambitions non pas seulement pour lui mais pour son pays et sa jeunesse sacrifiée, au propre, quand les militaires leur tirent dessus, comme en 2007, et au figuré, quand leurs aînés galonnés et civils au pouvoir déplument de plus belle la Guinée de toutes ses richesses et y enterrent les valeurs.
Valeurs ! On y est. Le propos de cet article n’est pas de s’étonner ni de se lamenter des acrobaties verbales pathétiques du chef de la junte guinéenne. Encore moins d’épiloguer sur le coup fourré de Tandja. Tous ceux qui suivent avec un peu d’attention la situation en Guinée, connaissent sa trajectoire historique et ne croient pas au Père Noël savaient que le scénario de loin le plus probable au lendemain du décès de Conté était celui d’une prise du pouvoir par une junte militaire. Celui-ci réussi, on n’avait pas non plus besoin d’être le plus grand marabout de Kankan pour prévoir que les nouveaux hommes forts promettraient de « balayer la maison », de remettre au plus vite le pouvoir à un président démocratiquement élu… et qu’ils n’en feraient absolument rien. Quant à Tandja, on ne pouvait facilement deviner l’astuce institutionnelle dont il userait pour contourner une constitution particulièrement verrouillée, mais son ambition de demeurer au palais de Niamey était transparente depuis bien longtemps. Non, le propos ici est de faire remarquer que la nouvelle génération de despotes africains est en train de parfaire avec brio l’œuvre entamée par leurs prédécesseurs : réussir à façonner des sociétés à leur image, c’est-à-dire dépourvues de valeurs.
À la maison - enfin dans la majorité des maisons-, à l’école et bien sûr dans les lieux de culte toujours bondés dans nos pays africains, on apprend aux enfants qu’il ne faut ni voler, ni mentir. Cela est mal, leur assène-t-on. Ils doivent bien rigoler, les enfants guinéens et nigériens, et ils ne sont pas les seuls. N’étant pas idiots, sourds et aveugles, ils ont vu leurs présidents – ce n’est tout de même pas n’importe qui un président -, jurer qu’ils iraient se reposer leur mission accomplie, et quelques mois plus tard, se perdre en circonvolutions et en grossières manipulations pour s’accrocher à leur fauteuil. Comme ils ne sont pas imbéciles, les enfants ont compris que c’était le mensonge et la fourberie qui payaient. Et qu’il suffisait de le faire avec un peu d’élégance et de créativité si on en avait les capacités. Sinon, la force…et la distribution de l’argent de l’Etat, c’est-à-dire volé, feront largement l’affaire.
Le problème de fond, ce n’est ni Dadis ni Tandja ni leurs quelques autres homologues aux mœurs similaires. Il y aura toujours des hommes accrochés au pouvoir et à ses privilèges, en Afrique, comme ailleurs, y compris dans les plus grandes démocraties. Enlevez l’essentiel des institutions et tout le décor politique, économique et sociétal en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis et vous y mettriez à nu une belle brochette d’hommes politiques aussi allergiques aux valeurs démocratiques, à la transparence et à la gestion honnête des ressources publiques que l’autocrate corrompu africain, asiatique ou latino-américain moyen. Non, le problème, c’est bien davantage plus généralement les élites des pays africains que les chefs d’Etat, putschistes ou non, militaires ou non, qui ont perdu tout sens de l’honneur. En Guinée, Dadis sait qu’il peut compter non seulement sur les milliers de jeunes et de moins jeunes à qui ses réseaux font distribuer des enveloppes de francs guinéens pour monter des mouvements de soutien depuis des mois, mais aussi, le moment venu, sur une partie non négligeable des élites du pays.
L’appel des millions de francs guinéens. Le rêve de changer de vie, de pouvoir construire aussi son imposante villa, de pouvoir s’offrir le dernier iPhone, une télé écran plasma et des consoles de jeux vidéos pour ses enfants, d’aller enfin en mission à Paris avec Air France et d’y faire quelques menues courses… S’il suffit de soutenir bruyamment Dadis pour voir ses rêves de prospérité individuelle se réaliser, alors peu nombreux seront ceux qui y résisteront. Au Niger, il faut le reconnaître et le saluer, beaucoup ont résisté. Ils ont forcé Tandja à dissoudre à tout va et à révéler ainsi l’ampleur de son mépris des règles. Mais il n’a pas eu trop de mal à recruter des remplaçants pour les démissionnés des institutions dissoutes : des cadres diplômés, qui mangent déjà à leur faim et auraient bien pu dire « non merci monsieur le président ». Pendant les nombreux débats qui ont précédé le référendum sur la nouvelle constitution, on a pu entendre avec consternation des juristes tout fiers de rappeler leurs diplômes parisiens tenter pitoyablement de noyer les intentions terre à terre du régime sous une pluie d’arguties juridiques. Que ne faut-il pas faire pour mettre sa famille à l’abri de l’austère vie de l’honnête cadre d’un pays africain démuni ?
Et mon ami disparu dans tout ça ? Il y a deux manières de voir. D’abord, on peut se dire que lui aura été au moins épargnée l’affligeante perspective de voir à nouveau le destin de son pays confisqué par des gouvernants incapables et illuminés ou capables et corrompus. Il serait parti certes sans illusion sur les ambitions du CNDD mais au moins n’en aurait-il pas eu la confirmation de son vivant. Une autre manière de voir consiste à se dire qu’il représentait l’antithèse des élites décevantes, qu’il y avait des dizaines, des centaines d’autres Guinéens de sa génération qui continuaient à résister à l’appel de l’argent facile et de la compromission. Au Niger aussi, beaucoup se battent toujours, descendent dans les rues et se font tabasser et arrêter par les forces au service de Sa Majesté Tandja III. Mais ils ont trop peu de soutien de la part de leurs aînés, ceux qui ont les moyens réels de stopper les dérives autocratiques et qui ne prennent aucun risque pour conserver leur confort matériel de cadre supérieur européen. En Guinée, on aimerait voir démissionner le Premier ministre civil et tous les membres du gouvernement qui justifiaient leur présence aux côtés des putschistes par la volonté de conduire une transition démocratique. Partiront-ils maintenant que Dadis a montré ce qu’il entendait par transition ?
Voir les choses en blanc ou en noir, un peu à la George W Bush, n’est, il est vrai, pas très sophistiqué et rarement correct. N’empêche que dans les pays africains aujourd’hui, deux groupes se font bel et bien face : celui des femmes et des hommes qui ne pensent qu’à eux et aux leurs (la famille élargie parfois au clan ou au groupe ethnique) et sont prêts littéralement à tout conserver leur confort ou l’améliorer, et celui des personnes qui ne veulent pas de sociétés bâties sur l’égoïsme et l’absence de la moindre valeur partagée. Dans beaucoup d’endroits sur le continent, le rapport de forces est pour le moment clairement favorable aux premiers, et de loin. Jusque-là, ce sont les premiers qui enterrent les seconds, au propre et au figuré. Mais ils ne les enterreront pas tous. Dadis, Tandja, leurs courtisans et leurs équivalents dans d’autres pays de la région n’enterreront pas tous les millions de jeunes qui ne veulent plus avoir honte de leur pays.
(Publié sur allafrica.com le 1er septembre 2009)
Dadis et ses compagnons en tenue de camouflage militaire se sont enfin dévoilés. Le putschiste de décembre 2008 au lendemain de la mort du général Lansana Conté sera bien-sûr candidat à l’élection présidentielle qu’il organisera en janvier prochain ou un peu après. Maintenant que les frères en armes du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) sont postés à tous les postes clés de l’administration centrale et préfectorale, Dadis pourrait sans frayeur aucune aller aux élections, dès la semaine prochaine si on le lui demande.
N’avait-il pas promis et juré qu’il n’avait aucune ambition présidentielle, qu’aucun membre du CNDD ni du gouvernement de transition ne serait autorisé à se présenter, que lui, Dadis, patriote n’était intéressé ni par le pouvoir, ni par l’argent ? Oui, oui, il l’a dit, répété, martelé, ânonné, et adorait tellement les caméras de la télévision nationale aux ordres qu’on peut lui faire voir les images de ses proclamations survoltées et de ses engagements sur l’honneur pendant plusieurs jours sans discontinuer. Seulement voilà : quand tout un peuple vous appelle, des « femmes du CNDD » aux jeunes du « Mouvement Dadis doit rester », un patriote ne peut se défiler. Lui, Dadis, n’a donc pas dit qu’il sera candidat, mais personne, hurle-t-il depuis quelques semaines, personne ne pourra l’empêcher de l’être, et la Cour pénale internationale (sic) ne le jugera pas pour cela… Les Guinéens ont compris le message.
Le fantasque capitaine guinéen n’est pas le seul dans la région à avoir entendu des voix ces derniers temps. Du côté de Niamey, le peuple a également supplié le général reconverti président civil Tandja Mamadou, de rester à la tête de l’Etat, parce qu’il est le seul à pouvoir achever les grands travaux qu’il a initiés dans son pays, parce que lui seul peut conduire le Niger plus que jamais producteur d’uranium au nirvana de la prospérité partagée. Il semble que personne n’ait bien saisi l’ampleur de l’innovation de Tandja. Il n’a pas seulement modifié la constitution, comme beaucoup de ses homologues, pour en extirper la limitation du nombre de mandats présidentiels. Il a fait prolonger son mandat courant de trois années supplémentaires au terme desquelles il pourra se présenter ad vitam eternam à la magistrature suprême. Il lui a fallu dissoudre le temps d’une tempête de sable du désert une assemblée nationale, un conseil constitutionnel et une commission électorale indépendante. C’est très fort. Chapeau mon général.
N’avait-il pas donné sa parole d’officier, tout de même plus expérimenté et sage a priori qu’un remuant capitaine de l’armée façonnée par Conté, qu’il prendrait sa retraite au terme de son second mandat ? Oui, oui et oui, il l’avait promis, juré, mais on vous l’a déjà dit, un patriote ne peut se soustraire à la sollicitation pressante d’un peuple qui ne survivrait pas au départ de son président bien-aimé. Au moins à l’époque du dictateur togolais Gnassingbé Eyadéma, et de son comparse Mobutu du Zaïre, la mise en scène des pleureuses suppliant les « pères de la nation » de ne jamais abandonner leurs « enfants » donnait lieu à de sympathiques chorégraphies et témoignaient d’une certaine imagination.
Changement de décor. C’était le 20 avril dernier. Une amie journaliste m’annonçait la terrible nouvelle : un ami commun venait de mourir à Conakry, d’une fièvre typhoïde, avait-elle appris. Choc et consternation. Il avait 36 ans. Journaliste de la presse écrite locale mais aussi correspondant de plusieurs médias étrangers, il avait suivi l’actualité guinéenne très chargée depuis les grèves et les manifestations de janvier 2007. J’étais avec lui à Conakry lors des premiers jours de cette grève générale dont on ignorait encore qu’elle allait se transformer en une insurrection populaire sans précédent. Moi j’étais en mission pour l’organisation de prévention de conflits pour laquelle je travaillais alors, et qui alertait depuis 2003 sur la déliquescence de la Guinée et l’urgence d’empêcher qu’un nouveau Conté galonné et limité remplace le vieux président malade déterminé à mourir au pouvoir. Lui était en son pays, faisait son travail de journaliste, rédigeait ses articles et allait au cybercafé orangé du centre-ville les envoyer. En fait, depuis qu’un ami m’avait recommandé de le contacter avant ma toute première mission à Conakry en 2006, il était devenu ma boussole en Guinée, celui qui rendait heureuse et stimulante la perspective d’une mission compliquée. Celui qui insistait pour venir me chercher à mon hôtel pour me conduire à l’aéroport à quatre heures du matin pour le vol retour vers Dakar.
Quel rapport, vous demandez-vous, entre Dadis, Tandja et leurs paroles de déshonneur et mon ami disparu ? Pas grand-chose, dois-je bien reconnaître. Sauf que chaque fois que je pense à la Guinée, l’image souriante de mon ami me vient toujours à l’esprit. Sauf que lui aimait par-dessus tout son travail, était tout le temps en mouvement, avait tout compris des sombres perspectives qui s’offraient à son pays avant et après la mort de Conté, n’avait jamais accepté de troquer son éthique de journaliste et de citoyen guinéen engagé contre les propositions malhonnêtes d’hommes politiques ambitieux, n’avait jamais cru aux promesses des excités du CNDD, gagnait sa vie en se levant tôt et en se couchant tard. Il nourrissait des ambitions non pas seulement pour lui mais pour son pays et sa jeunesse sacrifiée, au propre, quand les militaires leur tirent dessus, comme en 2007, et au figuré, quand leurs aînés galonnés et civils au pouvoir déplument de plus belle la Guinée de toutes ses richesses et y enterrent les valeurs.
Valeurs ! On y est. Le propos de cet article n’est pas de s’étonner ni de se lamenter des acrobaties verbales pathétiques du chef de la junte guinéenne. Encore moins d’épiloguer sur le coup fourré de Tandja. Tous ceux qui suivent avec un peu d’attention la situation en Guinée, connaissent sa trajectoire historique et ne croient pas au Père Noël savaient que le scénario de loin le plus probable au lendemain du décès de Conté était celui d’une prise du pouvoir par une junte militaire. Celui-ci réussi, on n’avait pas non plus besoin d’être le plus grand marabout de Kankan pour prévoir que les nouveaux hommes forts promettraient de « balayer la maison », de remettre au plus vite le pouvoir à un président démocratiquement élu… et qu’ils n’en feraient absolument rien. Quant à Tandja, on ne pouvait facilement deviner l’astuce institutionnelle dont il userait pour contourner une constitution particulièrement verrouillée, mais son ambition de demeurer au palais de Niamey était transparente depuis bien longtemps. Non, le propos ici est de faire remarquer que la nouvelle génération de despotes africains est en train de parfaire avec brio l’œuvre entamée par leurs prédécesseurs : réussir à façonner des sociétés à leur image, c’est-à-dire dépourvues de valeurs.
À la maison - enfin dans la majorité des maisons-, à l’école et bien sûr dans les lieux de culte toujours bondés dans nos pays africains, on apprend aux enfants qu’il ne faut ni voler, ni mentir. Cela est mal, leur assène-t-on. Ils doivent bien rigoler, les enfants guinéens et nigériens, et ils ne sont pas les seuls. N’étant pas idiots, sourds et aveugles, ils ont vu leurs présidents – ce n’est tout de même pas n’importe qui un président -, jurer qu’ils iraient se reposer leur mission accomplie, et quelques mois plus tard, se perdre en circonvolutions et en grossières manipulations pour s’accrocher à leur fauteuil. Comme ils ne sont pas imbéciles, les enfants ont compris que c’était le mensonge et la fourberie qui payaient. Et qu’il suffisait de le faire avec un peu d’élégance et de créativité si on en avait les capacités. Sinon, la force…et la distribution de l’argent de l’Etat, c’est-à-dire volé, feront largement l’affaire.
Le problème de fond, ce n’est ni Dadis ni Tandja ni leurs quelques autres homologues aux mœurs similaires. Il y aura toujours des hommes accrochés au pouvoir et à ses privilèges, en Afrique, comme ailleurs, y compris dans les plus grandes démocraties. Enlevez l’essentiel des institutions et tout le décor politique, économique et sociétal en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis et vous y mettriez à nu une belle brochette d’hommes politiques aussi allergiques aux valeurs démocratiques, à la transparence et à la gestion honnête des ressources publiques que l’autocrate corrompu africain, asiatique ou latino-américain moyen. Non, le problème, c’est bien davantage plus généralement les élites des pays africains que les chefs d’Etat, putschistes ou non, militaires ou non, qui ont perdu tout sens de l’honneur. En Guinée, Dadis sait qu’il peut compter non seulement sur les milliers de jeunes et de moins jeunes à qui ses réseaux font distribuer des enveloppes de francs guinéens pour monter des mouvements de soutien depuis des mois, mais aussi, le moment venu, sur une partie non négligeable des élites du pays.
L’appel des millions de francs guinéens. Le rêve de changer de vie, de pouvoir construire aussi son imposante villa, de pouvoir s’offrir le dernier iPhone, une télé écran plasma et des consoles de jeux vidéos pour ses enfants, d’aller enfin en mission à Paris avec Air France et d’y faire quelques menues courses… S’il suffit de soutenir bruyamment Dadis pour voir ses rêves de prospérité individuelle se réaliser, alors peu nombreux seront ceux qui y résisteront. Au Niger, il faut le reconnaître et le saluer, beaucoup ont résisté. Ils ont forcé Tandja à dissoudre à tout va et à révéler ainsi l’ampleur de son mépris des règles. Mais il n’a pas eu trop de mal à recruter des remplaçants pour les démissionnés des institutions dissoutes : des cadres diplômés, qui mangent déjà à leur faim et auraient bien pu dire « non merci monsieur le président ». Pendant les nombreux débats qui ont précédé le référendum sur la nouvelle constitution, on a pu entendre avec consternation des juristes tout fiers de rappeler leurs diplômes parisiens tenter pitoyablement de noyer les intentions terre à terre du régime sous une pluie d’arguties juridiques. Que ne faut-il pas faire pour mettre sa famille à l’abri de l’austère vie de l’honnête cadre d’un pays africain démuni ?
Et mon ami disparu dans tout ça ? Il y a deux manières de voir. D’abord, on peut se dire que lui aura été au moins épargnée l’affligeante perspective de voir à nouveau le destin de son pays confisqué par des gouvernants incapables et illuminés ou capables et corrompus. Il serait parti certes sans illusion sur les ambitions du CNDD mais au moins n’en aurait-il pas eu la confirmation de son vivant. Une autre manière de voir consiste à se dire qu’il représentait l’antithèse des élites décevantes, qu’il y avait des dizaines, des centaines d’autres Guinéens de sa génération qui continuaient à résister à l’appel de l’argent facile et de la compromission. Au Niger aussi, beaucoup se battent toujours, descendent dans les rues et se font tabasser et arrêter par les forces au service de Sa Majesté Tandja III. Mais ils ont trop peu de soutien de la part de leurs aînés, ceux qui ont les moyens réels de stopper les dérives autocratiques et qui ne prennent aucun risque pour conserver leur confort matériel de cadre supérieur européen. En Guinée, on aimerait voir démissionner le Premier ministre civil et tous les membres du gouvernement qui justifiaient leur présence aux côtés des putschistes par la volonté de conduire une transition démocratique. Partiront-ils maintenant que Dadis a montré ce qu’il entendait par transition ?
Voir les choses en blanc ou en noir, un peu à la George W Bush, n’est, il est vrai, pas très sophistiqué et rarement correct. N’empêche que dans les pays africains aujourd’hui, deux groupes se font bel et bien face : celui des femmes et des hommes qui ne pensent qu’à eux et aux leurs (la famille élargie parfois au clan ou au groupe ethnique) et sont prêts littéralement à tout conserver leur confort ou l’améliorer, et celui des personnes qui ne veulent pas de sociétés bâties sur l’égoïsme et l’absence de la moindre valeur partagée. Dans beaucoup d’endroits sur le continent, le rapport de forces est pour le moment clairement favorable aux premiers, et de loin. Jusque-là, ce sont les premiers qui enterrent les seconds, au propre et au figuré. Mais ils ne les enterreront pas tous. Dadis, Tandja, leurs courtisans et leurs équivalents dans d’autres pays de la région n’enterreront pas tous les millions de jeunes qui ne veulent plus avoir honte de leur pays.
(Publié sur allafrica.com le 1er septembre 2009)
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